intellectuels et mouvement social : côte à côte?

Publié le par FSC

Source, l'Humanité vendredi 23 septembre 2016

 

Progrès social, les intellectuels sont-ils toujours engagés ?

 

Le 11 septembre à la Fête de l'Humanité, sur la scène de l'agora, trois universitaires ont débattu et échangé avec le public, sur le thème de l'engagement des intellectuels, de leurs relations au mouvement social et politique.

Le contexte

Le lien entre recherche et action est toujours à entretenir malgré les difficultés. Les réflexions allaient de Pierre Bourdieu jusqu'au droit du travail en passant par l'actualité.

Le débat idéologique est aujourd'hui marqué par la sortie du livre le Négationnisme économique,

et comment s'en débarrasser, de Pierre Cahuc et André Zylberberg. Que vous inspire cet ouvrage ?

 

Sabina Issehnane

 

Ce livre est assez problématique dans son intitulé et il interroge le fait que les choix de politique économique et les choix sociaux puissent être débattus démocratiquement.

Il prône l'idée qu'il n'y aurait qu'une science économique, une science exacte qui s'imposerait à tous, à l'instar de la physique ou de la biologie. S'appuyant sur l'exemple de l'industrie du tabac et les méfaits du cancer, il tend à prouver qu'il n'y aurait qu'une science économique et que le pluralisme économique serait désormais interdit. Personne ne s'insurge du titre de ce pamphlet qui fait la une des journaux, pourtant ces deux économistes appellent aujourd'hui à l'épuration et l'éradication de tout économiste critique.

 

Frédéric Lebaron

 

Je n'ai pas encore pu lire ce livre mais le débat qu'il suscite est déjà très instructif. La volonté affirmée de fermer le débat est vouée à l'échec. Il n'aura pas forcément lieu sur BFMTV, sur les grandes chaînes de télé, mais dans d'autres endroits comme à la Fête de l'Humanité, par exemple ou dans la rue, il y a un débat économique à Nuit debout. L'emploi du mot négationnisme est à proprement parler scandaleux et il pose de sérieux problèmes éthiques, juridiques Le sous-titre n'est pas moins inquiétant : se débarrasser d'une doctrine, de collègues Cette fermeture potentielle du débat est à mon sens gravissime. et je veux souligner que, parallèlement à ce travail de fermeture disciplinaire, l'enjeu médiatique est très important. Les deux sont très liés. Il y a manifestement une opération médiatique autour de cet ouvrage et il sera intéressant d'observer dans quelle mesure cette stratégie de fermeture épistémologique s'accompagne d'une tentative, vouée à l'échec, de fermeture du débat de politique économique.

 

 

Sabina Issehnane

 

Cet ouvrage repose sur l'idée qu'il n'existe qu'une science expérimentale dont les résultats ne pourraient être contestés par d'autres économistes. L'un de ses « constats » est que le chômage serait dû essentiellement à un coût du travail trop élevé, qu'il faudrait donc baisser les cotisations sociales sur les bas salaires, et à ces fameuses rigidités du marché du travail puisque nous aurions d'un côté des insiders qui auraient une rente de situation et, de l'autre, des outsiders, chômeurs et précaires qu'il faudrait aider à rentrer sur le marché du travail. De là, la nécessité de réformer la protection de l'emploi. Et cette réforme, c'est bien celle de la loi travail.

 

 

Josepha Dirringer

 

Depuis plusieurs décennies, le droit du travail fait l'objet de ce qu'on appelle l'analyse économique du droit, notamment de la part des économistes orthodoxes qui ne voient dans la règle de droit qu'un risque. L'application du droit du travail devrait s'inscrire dans une logique d'efficacité économique et donc de se débarrasser de toutes les entraves. Cela conduit à changer le droit autant de fois qu'il sera nécessaire pour adapter la règle de droit aux exigences des acteurs économiques. La loi de sécurisation de l'emploi n'a pas convenu, on l'a modifiée par la loi Macron, qui a elle-même été remodifiée par la loi Rebsamen, puis la loi travail a été imposée. Un véritable stroboscopique législatif, selon l'expression d'Emmanuel Dockès. Il faut combattre bien sûr cette conception du droit du travail parce que le droit ne peut se résumer à un gage d'efficacité économique. Certains juristes ont engagé ce combat.

 

Vous faites référence au GR-Pact, groupe de recherche pour un autre Code du travail, qui est lamarque tangible d'un engagement d'intellectuels dans le débat social. Comment ce collectif s'est-il constitué ?

 

Josepha Dirringer

 

Ce groupe de travail s'est réuni autour d'Emmanuel Dockès. Il a commencé à travailler au moment des rapports Combrexelle et de l'Institut Montaigne, dans un contexte très actif d'idéologie dominante. Il y avait une émulation de productions de propositions avec, par exemple, le texte de Lyon-Caen et Badinter. Ces propositions allaient à peu près toutes dans le même sens : elles prônaient la négociation collective au niveau de l'entreprise, la réduction du droit étatique et du Code du travail à la portion congrue. Donc, il fallait se réengager pour montrer qu'il y avait d'autres manières de concevoir le droit du travail et pour se faire entendre face à cette pensée dominante. Un véritable travail de lobbying clamait comme évidente la casse du Code du travail, il fallait réagir. Mais le projet du GR-Pact est aussi de se réapproprier la plume, de dire que ce domaine n'est pas réservé au patronat et aux partis dominants. Nous sommes des juristes, des universitaires qui avons le souci de travailler en collaboration avec les organisations syndicales. Certains syndicats continuent à travailler très étroitement avec nous. Lorsqu'on écrit des parties du Code du travail, on part de l'existant mais on essaie d'inventer de nouvelles protections et de les mettre en musique avec le plus de clarté et d'accessibilité du droit possible.

Nous voulions aussi avoir le retour des organisations syndicales qui ont vocation à défendre et exprimer les intérêts des salariés. Il s'agissait de ne pas faire quelque chose de technocratique, sans lien avec ceux qui représentent les intérêts des salariés. Nous voulions faire une proposition complète avec l'idée de créer un droit du travail protecteur des travailleurs et non avec le souci de l'efficacité économique. Avec ce travail, nous souhaitons repartir à l'offensive, imposer l'idée qu'un autre monde est possible. Nous contribuons modestement en tant que juristes à rouvrir les portes de l'imaginaire. Il y a bien d'autres droits à réécrire : le droit constitutionnel, le droit de l'Union européenne Nous, universitaires, chercheurs, devons déconstruire le discours néolibéral, parce qu'il n'a pas la force de l'évidence qu'on lui prête. Mais, pour ce faire, il faut recréer des choses plus concrètes qu'on est capable de se réapproprier, que les travailleurs soient capables de se réapproprier, qu'ils soient en mesure d'écrire un droit du travail qui soit protecteur pour eux.

 

Comment aujourd'hui les intellectuels peuvent-ils s'engager dans le débat social, au-delà des médias dominants ?

 

Frédéric Lebaron

 

On peut et il faut s'engager. Même si nous sommes, chercheurs, partagés entre deux exigences : celle de distanciation et celle d'engagement. Quelles sont les motivations pour l'engagement ? On l'a bien vu avec l'exemple de Pierre Bourdieu en 1995 qui, à la gare de Lyon, déclare son soutien aux grévistes, un moment assez fondateur qui a permis l'éclosion des économistes atterrés, Raisons d'agir, Savoir/Agir, la Fondation Copernic Il y avait l'idée qu'une menace planait, celle de la domination d'une science économique orthodoxe et néolibérale qui s'imposerait sur l'ensemble des sciences sociales et de l'espace public. On voit que ça reste d'actualité. était très présente aussi l'idée que les médias, sous l'effet de processus de concentration et de toute une série de mécanismes sociaux, étaient en train d'écarter toute forme de diffusion de travaux issus de champs de recherche autonome et donc critiques. Donc, ça a été un combat parce que beaucoup de chercheurs sont pris par le quotidien de leurs publications, par la logique de la concurrence. Les conditions structurelles expliquent les difficultés des chercheurs à s'engager dans la sphère publique. La motivation de corriger les dérives, les biais à travers lesquels les résultats des disciplines scientifiques sont présentés, est une bonne motivation. C'est un vecteur de mobilisation collective pour les chercheurs en sciences sociales. J'ai pu le vivre à travers le collectif Raisons d'agir, créé autour de Bourdieu après 1995, et dans toute une série d'initiatives. Il est intéressant de voir que les économistes critiques qui avaient beaucoup de mal à s'unifier dans les années 1970 ont réussi avec les économistes atterrés une forme d'organisation collective, de visibilité, qui est attaquée par les économistes dominants, parmi les plus reconnus selon les critères officiels. C'est peut-être le signe d'un certain succès. Tout comme la sortie du livre de Cahuc et Zylberberg peut être interprétée comme un signe de faiblesse de l'économie orthodoxe néolibérale qui est contrainte d'adopter des moyens d'attaque rhétorique et un lexique assez caricaturaux. C'est intéressant dans un contexte de crise de la science économique. Depuis 2009, il y a un ébranlement du modèle théorique dominant, en particulier de l'idée de marché efficient, de l'idée d'équilibre. Toutes ces idées sont contestées de l'intérieur, y compris au sein de l'orthodoxie devenue plus complexe en réalité. Joseph Stiglitz, Paul Krugman, régulièrement, critiquent de manière très véhémente les politiques néolibérales. Cette contestation, certains voudraient l'étouffer. Certains intérêts économiques ou médiatiques ont aujourd'hui intérêt à voiler ce qu'est la réalité en recherche sociale, sa diversité.

 

Les travaux critiques viennent d'ailleurs parfois d'où on ne les attend pas. Les états-Unis, par

exemple.

 

Frédéric Lebaron

 

Ce sont des états-Unis que viennent les travaux les plus critiques. Le sociologue Michael Burawoy, de Berkeley, défend l'idée d'une sociologie publique, qui doit produire des connaissances avec des enquêtes et tout le corpus dont elle a besoin, mais qui doit livrer ses résultats aux mouvements sociaux, à l'espace public qui ne peut être réduit aux seuls médias, et encore moins aux seuls médias dominants. Burawoy n'est pas un hurluberlu atypique, il a été président de l'Association internationale de sociologie, quelqu'un qui a une très forte lisibilité dans la discipline. Je crois que, pour ma part, il faut défendre cette idée de sociologie publique mais aussi de pluridisciplinarité dans l'action, on ne peut pas agir seulement dans l'étroit carcan de sa discipline, il faut échanger avec des disciplines qui ont un potentiel critique énorme, on a parlé du droit qui est très maltraité par les puissances économiques dominantes et à propension impérialiste.

 

Avez-vous un exemple concret de cette volonté de faire taire les voix critiques ?

 

Sabina Issehnane

 

Jusqu'au début de l'été, il y avait un économiste atterré qui participait au débat économique face à Dominique Seux sur France Inter. En raison de la campagne présidentielle, ce débat est arrêté. Benjamin Coriat ne sera pas renouvelé cette année. Dominique Seux sera désormais seul à l'antenne cinq jours sur sept. Demain, Cahuc et Zylberberg présenteront leur livre le Négationnisme économique, et comment s'en débarrasser sur l'antenne, quand les économistes atterrés n'ont jamais été invités sur la matinale de France Inter alors même que leur manifeste a été vendu à plus de 100 000 exemplaires. Voilà où nous en sommes actuellement. Et pourtant nous sommes traités de négationnistes alors que nous soulignons le fait qu'à certains moments d'autres politiques, créatrices d'emplois de qualité, ont été menées. C'est le cas quand n a voulu partager collectivement notre temps de travail, comme entre 1997 et 2001. A cette période, deux millions d'emplois ont été créés. Les études empiriques montrent que les 35 heures ont permis de créer au moins 400 000 emplois. Au cours de cette même période, le taux de chômage de la population est passé de plus de 10 % à 7,8 %. Le taux de chômage des jeunes a baissé de 7 points, passant de 22 % à 15 %.

Les 35 heures restent d'ailleurs l'enjeu d'un combat idéologique qui se poursuit Frédéric Lebaron Francis Kramarz, économiste proche des deux auteurs dont nous parlions, a étudié cette période et il en conclut, dans des revues scientifiques, donc évaluées par des pairs, que la politique d'Aubry n'a pas créé d'emplois. Son argumentation se résume à dire que les études qui chiffrent les créations d'emplois à quelques centaines de milliers n'ont jamais été publiées dans des revues « sérieuses » et sont donc fausses. Un argument d'autorité très problématique mais qui dit bien à quel point l'enjeu scientifique est important. Je ne peux que rejoindre Bourdieu qui disait qu'une bonne partie des luttes sociales sont des luttes dans le champ scientifique. Toute une série de travaux ont démontré que la politique de réduction du temps de travail a permis la création d'emplois. Cette loi était très imparfaite et rien ne dit que si on recommençait à l'identique on recréerait des emplois. Tout dépend du contexte macroéconomique, historique Mais s'approprier ces travaux, être capable d'argumenter sur des éléments solides fait partie aujourd'hui de la lutte sociale, de la lutte politique. Bourdieu n'a cessé de dénoncer une forme d'anti-intellectualisme, de rejet de la complexité de l'argumentation développée aujourd'hui dans les sciences sociales. Il faut pourtant accepter d'entrer dans cette complexité pour rendre plus efficaces, plus puissants, les arguments et postures critiques que nous essayons de développer. L'idée d'un lien entre les chercheurs les plus exigeants et le mouvement social

 

Reste une idée neuve parce que c'est difficile à mettre en œuvre. Il y a d'abord cette dialectique entre distanciation et engagement chez les chercheurs, puis le fait que le discours des chercheurs est difficile à s'approprier. C'est pourtant un enjeu essentiel. Le lien entre chercheurs et mouvements sociaux, entre la recherche et l'action va devenir très important.

 

 

Sabina Issehnane économiste, maître de conférences à l'université Rennes-II, membre des éco-

nomistes atterrés

Frédéric Lebaron Professeur de sociologie à l'ENS Cachan, directeur de publication de Savoi r/

Agir

Josepha Dirringer Maître de conférences en droit social à l'université Rennes-I, membre de la

Fondation Copernic.

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