LE HAVRE la rebelle !

Publié le par FSC

SOURCE : L'Humanité Dimanche

« Au Havre, on ne se laisse pas faire. On marche en se serrant les coudes »

Cyprien Boganda

Ici, les syndicats rêvent d'en découdre avec le nouveau président et de faire aussi fort qu'en 2016, quand la ville avait fait figure de place forte de la mobilisation anti-loi travail. C'est que la cité portuaire, ancien bastion ouvrier, dirigée par les communistes pendant trente ans, tient à sa réputation de ville rebelle. Reste à entraîner l'ensemble des salariés : les grévistes de 2016 n'ont pas envie de partir seuls en première ligne...

Le Havre va-t-il s'embraser une fois encore ? La question hante le patronat de la région, traumatisé par les débrayages du printemps 2016, au plus fort de la mobilisation contre la loi travail. Les syndicalistes rêvent, quant à eux, de rééditer le coup d'éclat de l'année dernière, qui avait valu à la ville le surnom de « capitale française de la mobilisation ».
Ce 21 septembre 2017, ce n'était pas encore la fièvre des grands jours dans les rues de la ville portuaire. Mais des milliers de manifestants ont battu le pavé contre les ordonnances Macron, drapeaux au vent et chasubles syndicales de rigueur, défilant au rythme entêtant des caisses claires.
Les salariés du port avaient ouvert le bal dès les premières lueurs de l'aube, en allumant un bûcher de pneus sur la chaussée Georges-Pompidou, l'un des principaux points d'accès de la ville. « Marcher en rond, ce n'est pas trop notre truc, explique, laconique, l'un des "portuaires". Bien sûr, nous soutenons le défilé. Mais, pour se faire entendre, je ne connais pas d'autre moyen que le blocage de l'économie... »
Ce jourlà, les syndicalistes (CGT, Solidaires, FSU) comptabilisent 10 000 manifestants, la police trois fois moins, mais de l'avis même des RG, la mobilisation n'a quasiment pas faibli par rapport au 12 septembre dernier. Une constance qui interpelle, dans un contexte national de relatif essoufflement du mouvement.
Le souvenir de l'année dernière flotte encore dans les mémoires. Pendant des semaines, les salariés du Havre avaient enchaîné débrayages et blocage du port, jusqu'à paralyser l'activité économique de la ville. Les médias parisiens dépêchèrent des armées de reporters sur place, un journaliste du « Figaro » horrifié découvrit une ville soumise à « une poignée de grévistes radicalisés ayant perdu tout contact avec la réalité ». Les habitants du Havre expliquent, quant à eux, avoir vu affluer des bandes de jeunes enthousiastes, venus depuis Paris pour « en être »...
Cet engouement n'a pas fait tourner la tête à Reynald Kubecki, secrétaire général de l'union locale (UL) CGT. Ce 28 septembre, il est venu soutenir le rassemblement des retraités devant la sous-préfecture du Havre, une élégante bâtisse tout en longueur datant du second Empire.
Le beau temps des derniers jours semble n'être plus qu'un souvenir et un ciel maussade pèse de tout son poids sur la ville. Le Havre, capitale de la colère ? Une lueur amusée passe dans ses yeux sombres et Reynald hausse les épaules. « En 2016, on a fait notre boulot syndical, c'est tout. L'objectif n'était pas de monter sur le podium ! » Il concède néanmoins que le climat social est un peu plus chaud au Havre qu'ailleurs : « Nous sommes l'une des cinq plus grosses UL CGT de France, avec 8 500 syndiqués dont 2 500 dockers (la ville compte environ 60 000 salariés ­ NDLR). C'est vrai que ça aide ! Et les gens sont combatifs. »

« Bien sûr, nous soutenons le défilé. Mais, pour se faire entendre, il n'y a que le blocage de l'économie. » 

Des guides touristiques en manque d'imagination ont rebaptisé la ville « Cité océane », mais pour les plus militants, c'est toujours « la Rebelle », un surnom qu'ils prononcent avec un mélange de tendresse et de fierté. Une façon de témoigner leur attachement à un siècle d'histoire ouvrière (voir encadré), qui a façonné les imaginaires et laissé un souvenir vivace dans la population.
« C'est l'histoire sociale qui te prend aux tripes quand tu arrives, confie Manuela Dona, secrétaire générale du syndicat des douanes CGT.
C'est un monde qui ne se laisse pas faire, qui marche en se serrant les coudes. » Originaire de Bretagne, elle a débarqué au Havre en 1994, et n'en repartirait pas pour tout l'or du monde. « Il y a toute cette culture de luttes, qui donne à la ville son parfum unique. On organise encore des commémorations pour Jules Durand (syndicaliste CGT condamné à mort en 1910 pour raisons politiques, lire l'"HD" n° 526 ­ NDLR), on honore la mémoire des métallos qui se sont fait tirer dessus par les gendarmes en 1920... »
Même si les effectifs ont chuté depuis un demi-siècle, désindustrialisation oblige, Le Havre reste une cité ouvrière. Ou plus exactement, une ville qui concentre encore de grosses unités de production industrielle : grand port maritime, raffinerie Total, terminal pétrolier, boîtes de métallurgie... En 2014, la ville comptait plus de 23 % d'ouvriers, près de trois points de plus que la moyenne nationale. Parmi ces salariés, les dockers constituent une sorte d'« aristocratie », une famille fonctionnant selon ses propres rites. Jacky Fortier, 71 ans, est certainement de cet avis. Trapu comme une armoire normande, le sourire en plus, il se raconte sans effets de manches, en sirotant son café serré à une terrasse du centreville. « Le goût du métier se transmet de génération en génération, assure-t-il. Chez nous, on pense docker, on vit docker, on rêve docker. Cette fierté remonte à l'enfance. Quand j'étais petit, je voyais mon père revenir du port tous les soirs. Il me suffisait d'un coup d'oeil pour savoir quel type de chargement il avait manipulé dans la journée : s'il était tout blanc, c'était de la farine. Noir, du charbon... »
Encarté à la CGT, comme 100 % des dockers, Jacky Fortier a participé à tous les combats. Il égrène les dates de sa chronologie intime, avec gourmandise : les grandes grèves de 1968 ; les débrayages de 1986, contre un plan de mobilité ; la bagarre de 1992, contre la réforme du statut de docker, où tous les ports de France étaient entrés dans la danse... Il s'est mobilisé en 2016, parce que ça allait de soi et compte bien remettre le couvert cette année : « Ces ordonnances vont foutre en l'air un siècle de sueur et de conquêtes ouvrières », dit-il.

La clé des luttes, c'est l'intersyndicale, constituée depuis 2008. La CFDT s'est retirée depuis, mais l'unité demeure.

À l'entendre, la nouvelle génération est tout aussi remontée que l'ancienne. Rien ne dit cependant que la ville se soulèvera cette année encore, mais les militants veulent voir des signes encourageants. À commencer par l'unité syndicale, marque de fabrique locale, qui semble tenir bon malgré les aléas du calendrier.
C'est, en tout cas, l'analyse d'Alain Ponvert, enseignant en retraite et ancien responsable de la FSU : « La clé de la mobilisation de 2016, c'était l'intersyndicale CGT-FSU-Solidaires-CFDT, analyse-t-il. Elle s'est constituée en 2008, lors d'une bataille pour la défense de l'hôpital public, et a mené tous les combats depuis. Même si la CFDT s'est retirée entre-temps, l'unité demeure. À la bourse du travail, les AG communes rassemblent jusqu'à 300 personnes. »
Il ne faudrait pas en conclure pour autant que les 60 000 salariés du Havre avaient pris le maquis en 2016. Comme souvent, les débrayages étaient l'oeuvre d'une minorité de salariés mobilisés, implantés dans des secteurs clés (raffinerie, port maritime...) et soutenus par les autres. Une forme de grève par procuration qui a laissé un souvenir un peu amer chez les salariés de Total. « Les gars sont très remontés, explique Thierry Defresne, délégué CGT de la raffinerie de Normandie. Ils refusent la nouvelle réforme du Code du travail, mais ils n'ont pas envie de se retrouver en première ligne cette fois encore. L'année dernière, on a reçu le soutien des salariés du coin. Ça fait chaud au coeur, mais ce n'est pas suffisant : ce qu'on aurait voulu, c'est que tout le monde se mette en grève ! »
Un argument qui parle à Frédéric , 41 ans, croisé dans un bistrot tranquille en fin de journée.Frédéric travaille comme intérimaire à Harfleur, une ville située à une dizaine de kilomètres du Havre. La grève ? Sur le principe, il n'est pas contre. Mais, en pratique, c'est plus compliqué. « J'ai donné 40 euros aux grévistes du coin l'année dernière. Et je compte bien donner cette fois encore. Je trouve ça bien que certains continuent à se battre, d'autant que ces ordonnances sont une belle saloperie. Mais me mettre moi-même en grève ? Je ne sais pas. C'est compliqué... Vous savez, les derniers mouvements sociaux n'ont rien donné : ni sur les retraites, en 2010, ni contre la loi travail en 2016, malgré tous les débrayages... » Au Havre, les militants espèrent bien inverser enfin la tendance.

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QUE RESTE-T-IL DU HAVRE « ROUGE »?

Ciitadelle ouvrière, cité martyre et ville rouge : au cours de son histoire mouvementée, Le Havre fut tout cela à la fois. Avant d'être un bastion communiste ­ le PCF dirige la cité portuaire entre 1965 et 1995 ­, la ville est d'abord un lieu de résistance ouvrière, dès le début du XXe siècle. Le souvenir de Jules Durand, militant anarcho-syndicaliste condamné à mort en 1910 en pleine grève des dockers, puis gracié suite à une mobilisation internationale, est toujours présent. « Un siècle après, certains courants politiques se disputent encore son héritage dans la ville », assure l'historien John Barzman, havrais d'adoption. Le chercheur revient sur une longue tradition de luttes. « En 1936, la toute première occupation d'usine aurait été lancée ici, à Breguet (fabricant d'avions). En revanche, les dockers n'ont pas fait grève, même s'ils ont soutenu le mouvement : ils avaient déjà obtenu, grâce à leurs mobilisations, la plupart des avancées sociales concédées par le gouvernement en 1936 ! »

Démolie par les bombardements pendant la Seconde Guerre mondiale, la ville est reconstruite dans les années 1950. Elle est conquise par le Parti communiste en 1965, qui la conservera trente ans. Des décennies de « communisme municipal » qui ont marqué la ville. « C'est l'époque où tous les enfants de la ville partaient en classe de neige et où les Clec (centres de loisirs et d'éducation) apportaient la culture gratuitement dans les quartiers », raconte Nathalie Nail, suppléante du député PCF de Seine-Maritime, Jean-Paul Lecoq.
Depuis, le PCF a perdu la ville au profit de la droite (Édouard Philippe en a été maire pendant sept ans), pour des raisons qui ne dépendent pas toutes du contexte local : désindustrialisation, transformations sociologiques ­ essor des cadres et professions intermédiaires au détriment des ouvriers ­, etc.
« Dans les quartiers populaires paupérisés, les gens se réfugient désormais dans l'abstention, pointe la communiste Nathalie Nail. Nous devons reconquérir cet électorat. » Pour la gauche, la tâche n'est peut-être pas insurmontable : au premier tour de la dernière présidentielle, Jean-Luc Mélenchon est arrivé en tête avec près de 30 % des voix..

Cyprien Boganda

Journaliste à l'humanité dimanche

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