UNIVERSITÉ : Le refus du tri Parcoursup ne suffira pas, il faut la grève !

Publié le par FSC

SOURCE : Tribune Mediapart

Pour faire retirer Parcoursup, le refus de trier les candidats ne suffira pas. Depuis 2 mois les universitaires délèguent leur responsabilité aux blocages étudiants avec les risques que cela comporte. Qu'attendons-nous pour la grève, comme les cheminots pour l’avenir de l'Université qui reste par les acquis de 1968 un des creusets de la construction collective du futur ?

Depuis des semaines la communauté universitaire connaît et réprouve dans son écrasante majorité les dispositions "Parcoursup". Cette réprobation se manifeste par des refus collectifs généralisés de se livrer aux opérations prescrites par le Ministère. Les administrations prétendent se donner les moyens de passer par-dessus cette forme de résistance. Le Ministère prend ouvertement la responsabilité d'une rentrée universitaire chaotique aggravant les injustices déjà flagrantes dans l'accès à l'enseignement supérieur. Mais la communauté universitaire, et ses organisations représentatives, au premier rang desquels le SNESup, dont je suis membre, pourraient bien par leur attitude se montrer finalement complices de cette attaque décisive contre l'Université issue des lois de 1969 et 1984. En effet, depuis des semaines, des étudiants endossent un peu partout la responsabilité d'organiser une résistance plus consistante que le simple "refus d'appliquer".

Ce lundi matin 16 Avril, il a suffi de l'action d'une centaine d'étudiants de Nanterre pour amener l'administration à annuler les examens. Ces actions prennent la forme de "blocages" que le Ministère a beau jeu de qualifier de "minoritaires". Cette année, les blocages sont systématiquement utilisés par l'administration pour fermer les établissements et empêcher ainsi toute mobilisation collective. Ces fermetures, le report des examens, les graves incertitudes que fait peser Parcoursup sur la rentrée de 2018, participent d'une entreprise désormais claire de pourrissement de la situation de l'Université, dans l'optique : plus ça ira mal, plus la nécessité d'une réforme, de n'importe quelle réforme et de la pire, s'impose dans l'opinion. Les défauts d'APB ont été soigneusement entretenus dans le même esprit.

Les enseignants-chercheurs, et une partie importante des étudiants, sont réticents par rapport à la forme d'action "blocage" qui a en effet le double défaut de se substituer à l'action collective majoritaire qui s'impose et de vider les établissements de leurs forces vives, sans parvenir à créer un véritable rapport de forces. Mais alors, qu'attend la communauté, qu'attendent les enseignants-chercheurs pour saisir leur responsabilité historique en se mettant en grève ? Laisser cette responsabilité aux étudiants devient une démission, et aggrave considérablement le risque de dérapages, comme les déprédations de locaux. Nous ne pouvons pas nous lamenter de ces dégradations marginales, et rester assis entre deux chaises. Nous n'avons pas le droit, vis-à-vis de nous-mêmes et de lma dignité de notre métier, d'accepter les profanations policières des sanctuaires que sont nos établissements, et nous ne pouvons pas nous contenter d'approuver les protestations. Nous devons nous en saisir, et surtout assurer par notre propre mobilisation que ces interventions deviennent, comme naguère, impossibles.

Surtout, nous savons très majoritairement que le dossier Parcoursup est la partie émergée d'un iceberg qui dérive depuis 2009 au moins. En 2009, parce que la communauté n'a pas su à temps cristalliser le rapport des forces en convergeant sur l'Assemblée Nationale et le Ministère, Valérie Pécresse et Nicolas Sarkozy ont imposé contre l'hostilité unanime des forces vives une réforme dont les effets délétères se sont propagés dans les fondations même de l'édifice. L'heure était à un plan de programmation budgétaire capable de combler le retard inouï de la France sur l'ensemble de l'OCDE en matière de financement du supérieur et de la recherche publics, et nous avons eu la régression, la mise en concurrence, l'assèchement des établissements et des laboratoires que les mal nommés "Investissements d'Avenir" décidaient de jeter sur le bas-côté. Nous avons eu l'ancillarisation radicale des sciences humaines et la réduction des autres domaines à leurs aspects applicatifs à court terme.

L'Université publique est très malade, et il ne s'agit pas de défendre un statu quo. Aujourd'hui à la mi-avril, la France est traversée de montées de mobilisation contre l'ensemble de la politique du gouvernement Macron-Philippe, et pour la défense et le développement des services publics et à travers eux, du bien commun. Accueil des migrants et réfugiés, transports publics, énergie, retraites, grand âge, handicap, partout les acteurs et les citoyens qui veulent le bien commun le veulent pensé et régi démocratiquement, collégialement, "en commun". L'Université est par sa vocation et les conquêtes de 1968 un des modèles et un des creusets de cette construction collective du futur. Si aujourd'hui des hiérarchies littéralement usurpatrices au sein de nos établissements croient s'être imposées, nous ne pouvons pas oublier que cette prétention repose sur du sable, et éventuellement sur notre propension à nous en remettre à elles. Il serait assez honteux que nous n'utilisions pas ce qui nous reste de prérogatives statutaires et de libertés pour lancer la communauté dans le conflit sans doute décisif qui se joue d'rici l'été. Nous en avons toutes les raisons aussi bien "internes" que citoyennes. Les organisations syndicales s'honoreraient de contribuer par leur volonté et leur unité à cette indispensable perspective.

Besançon, le 17 Avril 2018

Jean-Marie Viprey, professeur émérite à l’Université de Franche-Comté

Ancien responsable de la section SNESup-FSU de l’UFC

 

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