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Quand les lecteurs du Monde tchatent avec le secrétaire général de la fédération CGT des cheminots

Publié le par FSC

Laurent BRUN

Le Monde
Que dites-vous aux usagers qui se retrouvent en difficulté toutes les semaines pour aller au travail?

-Yoann
Laurent Brun :
 
bonjour Yoann, d'abord nous leur disons que les cheminots, eux aussi, aimeraient bien que le conflit se termine parce qu'il leur coûte cher. Ensuite, la CGT a justement critiqué cette réforme parce qu'elle ne répond pas à la question des usagers : "comment faire en sorte que le train soit à l'heure?" La CGT proposait de traiter l'organisation interne de l'entreprise qui s'est beaucoup sclérosée ces dernières années avec que l'on appelle la gestion par activités. Par exemple, un conducteur de fret qui n'aurait pas de train à conduire ne peut pas conduire un train de voyageurs à la place, même si celui-ci risque d'être supprimé par manque de conducteurs. Autre exemple : un vendeur à un guichet transilien a interdiction de vendre des billets de TGV alors que les outils techniques le lui permettent.
Tous ces dysfonctionnements qui ont abouti à la dégradation de la qualité du service public de ces 15 dernières années ne sont pas traités dans la réforme et le gouvernement maintient le cap et les équipes dirigeantes qui sont à l'origine de ces dérives.
 
Laurent Brun :
bonjour Marc, Philippe Martinez est le responsable de la confédération CGT et ce n'est pas elle qui appelle les cheminots à la grève, c'est la fédération des cheminots. De plus, la question des responsabilités à la CGT n'est pas liée à la réussite d'un mouvement ou pas, puisque celle-ci n'est pas seulement le résultat de la volonté des dirigeants syndicaux. Philippe Martinez ou n'importe quel autre dirigeant de la CGT est élu pour certaines responsabilités, ce sont les adhérents qui décident quand ces responsabilités s'arrêtent et dès lors que le fonctionnement démocratique de l'organisation est respecté, l'issue du conflit n'est pas reprochée à un responsable mais au collectif. Et il n'y a donc pas lieu de demander des démissions ou d'en attendre.
Ce qui se joue, ce n'est pas l'avenir de la CGT ou de ses responsables, mais l'ensemble du mouvement social, qui s'interroge sur la manière de regagner du progrès social et de sortir de l'attitude défensive.
Rosy
Bonjour. Allez-vous continuer à faire grève, notamment pendant les épreuves du bac, et puis cet été ?
 
Laurent Brun
 
bonjour Rosy, cela fait quinze jours que le président de la SNCF focalise sur ce qui se passera pendant le bac ou cet été. Tout d'abord, les citoyens devraient exiger que le gouvernement et la direction SNCF trouvent une issue au conflit aujourd'hui, plutôt que de se préoccuper de ce qui se passera dans un mois. L'interfédérale a déjà discuté de ces sujets pour ce qui concerne le bac, rien n'est encore décidé. Quant à l'été, si le gouvernement ne répond pas aux revendications, il y aura probablement une poursuite du conflit.
 

Tournesol
Finalement, la grève perlée: coup d'éclat qui a fait pschitt ou innovation majeure dans les luttes syndicales?
 
Laurent Brun : 
 
bonjour Tournesol, avec ce calendrier nous ne cherchions pas à faire coup d'éclat, mais à nous adapter à ce que le gouvernement annonçait, c'est-à-dire un processus de réforme long. Etant donné l'absence de négociations sur les premières semaines, si nous étions partis en reconductible classique, nous n'aurions fait face qu'à l'intransigeance. Avec nos modalités, nous avons pu obtenir l'ouverture de négociations, après deux mois de grève. Même si nous ne connaissons pas encore le contenu et la valeur des discussions qui vont avoir lieu, je peux donc dire que cette stratégie a été la bonne face à un gouvernement qui fait du refus de négocier le coeur de son action politique.
 
Anna
Après l'annonce de l'UNSA et CFDT à sortir du conflit le 13 juin dès la fin de la procédure législative, craignez-vous un essoufflement du mouvement par scission ?
 
Laurent Brun :
 
bonjour Anna, aujourd'hui aucune annonce de cette nature n'a été faite par ces organisations en intersyndicale. Nous nous réunissons toutes les semaines et en ce moment nous préparons déjà les actions de la deuxième quinzaine de juin. Donc plutôt que de spéculer sur la division syndicale, le gouvernement ferait mieux de méditer sur les critiques des salariés.  

 

johanna

La mobilisation a tendance à diminuer. Ne craignez vous pas un ras le bol des usagers et une CGT isolée ?

Laurent Brun :

bonjour johanna, tout d'abord la CGT isolée parce que les quatre organisations syndicales sont toujours dans le conflit. La mobilisation diminue parce qu'après 26 jours de grève, les difficultés financières des salariés pèsent sur leur capacité à faire grève. Mais ils ont montré à travers la vot'action qu'ils étaient toujours très hostiles à la réforme. La question qu'on pourrait se poser, c'est : peut-on effectuer une transformation contre les salariés qui sont censés la vivre et la mettre en oeuvre.  

 

-Adrien

Bonjour Monsieur. Quels gestes attendriez-vous de la part du Gouvernement pour mettre un terme à la grève ? (étant entendu par exemple que le principe de l'ouverture à la concurrence a été acté depuis bien longtemps) Merci d'avance !
 

Laurent Brun :
 
bonjour Adrien, vous dites que ce principe a été acté depuis bien longtemps, mais les textes de l'Union européenne qui vont dans ce sens comportent plusieurs exceptions que la CGT a mises en avant. L'Arafer, l'autorité de régulation du ferroviaire et du routier en France, ainsi que la commission des relations internationales du Sénat ont fait le même constat. La concurrence est donc purement un choix du gouvernement. La loi est même plus restrictive que les textes européens. L'une de nos critiques est, par exemple, le refus d'un diagnostic partagé sur l'effet de la concurrence dans les différents pays européens. L'augmentation des prix, la réduction des réseaux sont pourtant des éléments factuels sur lesquels Eurostat dispose de statistiques précises. 
Ce que nous attendons de ce gouvernement, c'est déjà qu'il accepte la critique de son projet pour construire une réforme qui améliore vraiment la vie des usagers. Aujourd'hui, il reste intransigeant sur le coeur de cette réforme et il n'apporte pas non plus de garanties réelles aux salariés sur leurs conditions sociales. Nous savons ce que nous perdons, mais nous ne savons pas ce que nous aurons. S'il veut sortir du conflit, le gouvernement devrait commencer par répondre à ces questions. C'est pour ça que nous avons demandé et obtenu des tables rondes de négociation avec le premier ministre, mais il a fallu deux mois de grève pour cela, nous espérons qu'il n'en faudra pas plus pour que ces réunions soient constructives. 
Laurent Brun :
 
bonjour yvon, entre le gouvernement et les organisations syndicales, je ne sais pas qui a l'attitude la plus jusqu'au-boutiste... Ce que nous voyons, c'est que beaucoup d'usagers du chemin de fer nous soutiennent. Nous voyons aussi beaucoup d'élus locaux s'inquiéter pour l'avenir de leurs lignes ou de leurs dessertes. Il nous semble donc qu'en refusant d'apporter des réponses claires et précises, le gouvernement est celui qui provoque le conflit. 
 

A

La grève sera-t-elle prolongée pour le mois de juillet ? Ou du moins, pour le moment, envisagez vous réellement de la prolonger, voire de la durcir ?
 

Laurent Brun :

pour l'instant, il est encore trop tôt pour le dire. La grève pèse lourdement sur les revenus des familles, donc le choix n'est pas facile. Mais en même temps, les grévistes nous disent qu'ils ne veulent pas abandonner la lutte tant que nous n'avons pas de réponse sérieuse. Donc il est probable que si le gouvernement continue de jouer la montre, le conflit se poursuivra en juillet. Mais ce sont les prochaines réunions de l'interfédérale qui en décideront. 

lola

Quelle est la perte sur le salaire d'un cheminot de ce mouvement de grève ?
 

Laurent Brun :
 
pour un cheminot gagnant 1500 euros nets par mois, les deux premiers mois de conflit ont en moyenne coûté 1000 euros, s'il a participé à toutes les journées de grève tombant sur son planning de travail. A cela s'ajoute des retenues supplémentaires que la direction de l'entreprise veut imposer et qui correspondent en moyenne à 350 euros. Sur ces retenues supplémentaires une action en justice est en cours. Et pour les familles les plus en difficulté, des caisses de solidarité vont permettre de les aider partiellement. Nous avons aujourd'hui 1500 dossiers de solidarité sur 30000 grévistes.
 
 

Jakez

La CGT cheminots ne comprend-elle pas à quel point ses actions actuelles contribuent à affaiblir la SNCF et par conséquent le service public ferroviaire? J'ai personnellement découvert d'autres moyens de transport à l'occasion de cette grève de 2 mois.

Laurent Brun :
 
bonjour Jakez, nous avons tenté beaucoup d'autres initiatives avant d'en arriver à la grève. Nous avons même remis au premier ministre un contre-rapport CGT, baptisé ensemble pour le fer. Tous les acteurs ont reconnu que nos analyses et nos propositions étaient pertinentes mais nous n'avons jamais été entendus. Ce que les salariés perdent dans cette réforme, en terme de conditions de travail, de menaces sur leurs droits sociaux et de risques de disparition de certaines lignes ferroviaires, donc de leur travail, les a poussés à ne pas accepter le passage en force du gouvernement. En dernier recours, les salariés utilisent la grève, nous en sommes à 26 jours de conflit, ce qui pèse lourdement sur les ressources des familles. Les salariés ne font pas ça de gaîté de coeur, mais on peut constater qu'il aura fallu deux mois et demi de conflit pour que le gouvernement commence à engager de vraies négociations. Nous sommes désolés de l'impact pour les usagers, mais c'est bien le premier ministre qui porte la responsabilité de cette situation.
 

Xav

Pourriez-vous me dire en quoi le statut de cheminot est il nécessaire au bon fonctionnement de la SNCF?
 

Laurent Brun :

bonjour Xav, il faut d'abord préciser que le statut regroupe les garanties collectives des cheminots comme une convention collective nationale pour n'importe quel salarié. Le statut est un équilibre entre droits et devoirs, qui sont liés aux contraintes du service public. Par exemple, la continuité du service public impose un très grand nombre de week-ends et de nuits travaillés pour en réduire le coût ces contraintes sont beaucoup moins rémunérées que dans le droit commun. En contrepartie, les règles de récupération et de repos sont plus favorables ce qui est aussi un avantage pour la sécurité des circulations. Remettre en cause le statut est un totem du gouvernement mais ne représente pas un gain financier réel. L'évaluation de Bercy table sur 10 millions d'économies, à comparer aux 9 milliards de masse salariale et aux 200 millions de budget communication de la direction SNCF.

dette

La reprise de la dette par l'Etat sauve-t-elle la SNCF? en échange ne faut il pas accepter de réformer le statut ?

Laurent Brun  :
 
bonjour dette, la reprise de la dette est d'abord un élément de justice, puisque cette dette a été générée par l'Etat qui n'a pas financé les travaux d'infrastructures qu'il a décidés. Le gouvernement annonce une reprise partielle de la dette dont nous ne savons pas si elle aura un impact positif parce qu'il refuse de nous donner les détails de cette reprise. Par exemple : s'il reprend les créances liées aux dernières lignes à grande vitesse "Sarkozy", celles-ci ont un taux d'intérêt très faible, cela n'aura donc pas d'effet notable sur les frais financiers payés par l'entreprise. En revanche, s'il reprend les créances anciennes à fort taux d'intérêt et libellées en devises étrangères, cela aura effectivement un effet positif sur les comptes. Il faut rajouter que nous n'avons pas d'études d'impact sur le changement de statut de l'entreprise, qui passerait d'un EPIC (entreprise publique) en société par actions, et qui pourrait conduire à une hausse des taux d'intérêt appliqués à la SNCF puisque celle-ci ne bénéficierait plus de la garantie de l'Etat.
 

Luc

Qu'entendez vous par augmentation de la productivité ? Etes-vous sous pression à la SNCF ? N'y a t-il pas moyen d'augmenter cette productivité ?

Laurent Brun :

 

bonjour, la productivité qui était prévue dans le contrat de performances entre l'Etat et la SNCF était déjà de 2,3 milliards d'euros d'ici 2026. Le gouvernement va augmenter cet objectif à 3 milliards. Cela se traduit par une diminution des investissements et des suppressions d'emplois qui vont probablement passer de 2 000 par an à 2 500. Il y aura donc une poursuite de la désertification des gares, des suppressions de contrôleurs à bord des trains et moins de moyens de manière générale pour réaliser la production. La productivité a déjà beaucoup augmenté ces dernières années, mais c'est de la mauvaise manière puisque l'on n'investit pas dans le développement des capacités de production, on se contente de supprimer des effectifs. On peut donc mettre en parallèle la dégradation de la qualité du service public de ces dernières années avec cette mauvaise productivité.

Jack

Bonjour. Le front syndical a été assez uni jusqu'alors. Ce qui est assez rare. Va-t-il le rester après le vote par le Sénat ? On voit bien qu'il y a des points qui peuvent donner satisfaction à la CGt et à l'UNSA.

Laurent Brun :

 

pour l'instant, rien ne nous montre qu'il y aurait des divergences majeures entre les organisations syndicales. Nous partageons toujours la même analyse sur le caractère néfaste de la grève. Le gouvernement communique beaucoup à la place des organisations CFDT et UNSA, mais celles-ci sont bien pour l'instant toujours dans la grève, parce que même les quelques amendements qui ont été validés ne remettent pas en cause le coeur des craintes des cheminots.

Bonjour. Bon, le Sénat vote. Donc la grève c'est fini ?

 
Laurent Brun :
 
bonjour Isa, non, la grève n'est pas finie. D'abord parce que le vote au Sénat n'est qu'une étape du processus parlementaire, il s'agit pour la majorité du texte d'une loi d'habilitation à écrire des ordonnances, dont on ne connaît donc pas encore le contenu. Le gouvernement n'ayant pas pris d'engagements sur ce contenu, toutes nos craintes restent d'actualité.
 

Kate

Bonjour. Le Sénat vote aujourd'hui la réforme. Y a-t-il, dans le texte qui en sort, des inflexions qui vous satisfont ou pas du tout ?

Laurent Brun :
 
bonjour, il y a des inflexions, certaines vont dans le mauvais sens, comme, par exemple, l'augmentation de la productivité, donc des suppressions d'emplois, d'autres vont dans le bon sens, mais sans qu'on puisse véritablement vérifier si elles auront un impact positif, par exemple, sur la dette. Donc, nous restons à ce jour, dans l'incertitude.
 
 

 

 
Le Monde.frPrévue ce mardi, l’adoption de la loi par les sénateurs pourra-t-elle mettre fin à une grève qui a déjà coûté plus de 400 millions d’euros à la SNCF ? Pas sûr.

Quelles modifications les sénateurs ont-ils apporté au projet de loi sur la réforme ferroviaire ? Le point sur les principaux changements et les principes qui demeurent :  

 
 
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