Etats-Unis: la dictature du capital

Publié le par FSC

REPRISE du site Histoire et société

 

 
 
Tandis que les USA utilisent le dollar pour étrangler les pays qui leur résistent Cuba en tête, tous ceux qui n’exigent pas que l’Amérique change son mode de vie mais souhaitent défendre le leur, voici en interne ce que découvrent les citoyens des USA eux-mêmes. Les Américains le soupçonnaient, ils en ont eu la confirmation avec le sccop du site ProPublica, qui a obtenu les données fiscales des 25 Américains les plus riches: leur milliardaires ne paient pas ou presque pas d’impôt fédéral sur le revenu. Un article qui n’en finit pas de créer des vagues et expose bien des hypocrisies. (note de danielle Bleitrach pour histoireetsociete)

 Philippe Boulet Gercourt Il y a 10 heures© GETTY IMAGES NORTH AMERICA/AFP/Archives – ALEX WONG Jeff Bezos, fondateur d’Amazon

LES MILLIARDAIRES US NE PAYENT PAS D’IMPÔTS

 Et maintenant? La publication par le site ProPublica, le 8 juin, du contenu des feuilles d’impôts des plus riches Américains n’a pas fini de secouer le monde politique. Et d’exposer une multitude d’hypocrisies. Le scoop, tout d’abord: le site journalistique, indépendant et à but non lucratif, a par le passé publié de nombreux articles sur l'”éviscération” de l’IRS (Internal Revenue Service, l’administration en charge du recouvrement des impôts) et la façon dont elle laisse proliférer l’évasion fiscale. Ce superbe travail d’enquête a visiblement convaincu une source mystérieuse de fournir à ProPublica les dossiers fiscaux des 25 Américains les plus riches sur 15 ans. Fuite illégale, bien sûr, et le site se justifie longuement sur ce qui l’a poussé à publier malgré tout ces informations.

Que révèlent-elles? Ce que les Américains soupçonnaient de longue date: leurs milliardaires échappent à l’impôt. L’article commence ainsi: “En 2007, Jeff Bezos, déjà multimilliardaire et aujourd’hui l’homme le plus riche du monde, n’a pas payé un centime d’impôt fédéral sur le revenu. Il a de nouveau réalisé cet exploit en 2011. En 2018, le fondateur de Tesla, Elon Musk, deuxième personne la plus riche du monde, n’a également payé aucun impôt fédéral sur le revenu. Michael Bloomberg a réussi à faire de même ces dernières années. L’investisseur milliardaire Carl Icahn l’a fait à deux reprises. George Soros n’a payé aucun impôt fédéral sur le revenu trois années de suite.”

Au total, ces 25 milliardaires ont payé 13,6 milliards de dollars d’impôt fédéral sur le revenu sur la période 2014-2018, alors que leur patrimoine augmentait de 401 milliards de dollars– soit un taux d’imposition moyen de 3,4%.

Échappatoires légales

Il ne s’agit pourtant pas d’évasion fiscale. Si elle est pratiquée par ces ultra-riches, ce qui n’est pas le plus probable, elle n’apparaît évidemment pas dans leurs déclarations au fisc. Les astuces révélées par ProPublica sont des moyens parfaitement légaux d’échapper à l’impôt. L’un d’entre eux consiste à ne pas se verser de revenu mais, plutôt, d’emprunter des sommes gagées sur sa fortune. Pas de revenu, pas d’impôt! Mais ce n’est pas la seule ficelle permettant d’échapper au fisc: même un crésus comme Michael Bloomberg, dont les profits de la société qu’il contrôle sont considérés comme un revenu, n’a payé en réalité que 1,3% de ce revenu en impôt fédéral, entre 2014 et 2018.

L’article-fleuve n’est qu’une première salve. “Dans les mois qui viennent, ProPublica recourra aux données de l’IRS que nous avons obtenues pour explorer en détail la façon dont les ultra-riches échappent à l’impôt, utilisent les échappatoires et passent sous le radar des auditeurs du fisc, annonce le site. Les données reçues, ajoute-t-il, indiquent non seulement leurs revenus et leurs impôts, mais aussi leurs investissements, leurs transactions boursières, leurs gains au jeu et même les résultats des audits.” Bref, l’été sera chaud!

 

Ce grand déballage a provoqué des réactions… intéressantes. Jim Cramer, gourou sur la chaîne CNBC des petits actionnaires et l’opposé d’un gauchiste, confie sur Twitter: “Pourquoi ne pouvons-nous pas simplement créer une taxe sur les milliardaires? Ça va bien (…), ces révélations me donnent la nausée.” D’autres réactions sont plus convenues. A droite, comme le rappelle le Prix Nobel d’économie Paul Krugman dans son dernier billet du New York Times, “les républicains sont convaincus, depuis Reagan, que le gouvernement est toujours le problème, jamais la solution et, bien sûr, que les impôts doivent toujours être réduits, jamais augmentés.” On ne s’attend pas d’eux à ce qu’ils changent d’avis et la réaction de Chuck Grassley, sénateur de l’Iowa, l’a confirmé: ce qui l’a choqué, c’est le fait que “ces informations n’auraient jamais dû être divulguées”.

Hypocrisie des philanthropes

Le plus intéressant, peut-être, est de voir les hypocrisies démasquées. Prenez Jeff Bezos, le fondateur du géant de l’e-commerce Amazon. Côté rue, il accepte l’idée que sa société paie plus d’impôt: “Nous soutenons une hausse de l’impôt sur les sociétés”, indiquait-il début avril. Côté cour, Amazon se garde bien de se dissocier de la Business Roundtable, le groupe de lobbying auquel elle appartient et qui est vent debout contre toute hausse d’impôt. Et, en tant que personne privée, le contribuable Bezos n’a aucun complexe à déployer tous les moyens pour ne pas alimenter les coffres de l’Etat. En 2011, alors que sa fortune s’élève déjà à 18 milliards de dollars, il déclare un revenu imposable nul et a l’indécence de demander à bénéficier du crédit d’impôt de 1.000 dollars par enfant auquel il a droit, n’ayant pas de revenu. Il l’obtient: 4.000 dollars pour 4 enfants!

Comment peut-on oser critiquer Warren Buffett? Il a été l’un des premiers à dénoncer la faible imposition des plus riches et a promis de se débarrasser de 99,5% de sa fortune. Malgré toute sa générosité, bien réelle, les lecteurs de l’article de ProPubica ont pu sursauter en découvrant que sur la période 2014-2018, il avait payé en impôt fédéral… 0,10% de son revenu. Certes, il a beaucoup donné. Mais Buffett, dans sa réponse à ProPublica, laisse échapper quelques phrases qui montrent que sa position vis-à-vis de l’imposition n’est pas aussi vertueuse qu’on pourrait le penser. Tout d’abord, écrit-il, “je pense que l’argent sera plus utile à la société s’il est distribué de manière philanthropique que s’il est utilisé pour réduire légèrement une dette américaine en constante augmentation”. Autrement dit, pour contribuer au bien public, mieux vaut passer par la philanthropie que d’alimenter les caisses d’un Etat dépensier stupide.

Ensuite, Buffett se fait lyrique sur les milliers d’actionnaires de Berkshire Hataway, son fonds d’investissement, qui lui sont fidèles depuis des décennies. Mais il ne dit rien de l’échappatoire fiscal qui permet à ces petits actionnaires devenus multimillionaires de transmettre leur fortune à leurs enfants en payant un impôt minuscule, la valeur imposable de leurs actions, à leur mort, étant celle au moment de leur acquisition.

Duplicité des élus politiques  

Que la droite soit hostile à tout impôt, ce n’est pas une surprise. Mais une certaine gauche? A chaque fois qu’un président démocrate parle d’augmenter les riches, -et Biden est on ne peut plus sincère sur le sujet de l’équité fiscale, qu’il évoque fréquemment et passionnément-, certains modérés de son parti se mettent à traîner les pieds. Taxer les milliardaires est un bon slogan de campagne, mais quand il s’agit de passer à l’acte, les choses se corsent.

Mark Warner, sénateur démocrate influent de Virginie, souhaite que l’impôt sur les gains du capital reste inférieur à l’impôt sur le revenu. Ses collègues d’Etats ruraux comme le Montana ou l’Iowa s’oppose à la volonté de doubler les droits de succession. D’autres se font plus discrets mais ne sont pas insensibles aux pressions de milliardaires implantés dans leur Etat, comme Joe Manchin (Virginie-Occidentale) vis-à-vis des frères Koch.

Surprise, surprise, tous ces démocrates se font bien discrets depuis la publication de l’article de ProPublica… Quant aux milliardaires, leurs réactions sont allées de la longue missive explicative de Warren Buffett à la réponse concise d’Elon Musk à une demande de commentaire. Elle se résume à un seul caractère: “?” En un sens, il a raison: cet article soulève bien des questions! 

 
Print Friendly, PDF & Email
 
Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article