Les visages successifs de la guerre

Publié le par FSC

REPRIS du site e l'ANC

 

mercredi 26 janvier 2022 par Francis Arzalier (ANC)

Un soldat ukrainien près de Donetsk,

en Ukraine, lundi 12 avril 2021. (Photo AP)

La guerre, ce fléau presque aussi vieux que l’humanité, qui accoucha de l’esclavage, première forme de l’exploitation de l’homme par l’homme, dès la Préhistoire, a toujours su se justifier par des artifices idéologiques. L’idéal viril de la Chevalerie médiévale, le fanatisme religieux des Croisés catholiques, des Djihadistes Islamistes ou des fanatiques d’autres religions, ont servi de masque hypocrite à ce qui n’est finalement que le désir de tuer l’autre, si on ne peut l’asservir.
Et les discours contemporains justifiant la guerre au nom des Droits de l’Homme, sont tout aussi hypocrites. Car les mobiles sont toujours identiques, mais au fil des siècles et de l’histoire, les prétextes sont divers, qui tentent de justifier des façons différentes de tuer et de soumettre l’autre.

Depuis deux siècles, les guerres n’ont pas cessé dans le monde, locales ou continentales, voire mondiales à deux reprises. Ces fléaux, transformant épisodiquement le quotidien des peuples concernés en enfer, ont eu une cause commune, l’Impérialisme, ce mécanisme économique, politique et militaire né du Capitalisme, ou plus précisément de la volonté de bourgeoisies financières et industrielles de dominer un peuple et d’exploiter ses richesses agricoles, minérales, et humaines.

Cela s’est traduit d’abord par les conquêtes coloniales, réalisées par des États d’Europe disposant de la supériorité militaire au détriment des peuples d’Amérique, d’Afrique et d’Asie, qui n’avaient pas encore produit d’armes à feu. C’est dans ce cadre que, du 16éme au 20éme siècle, furent exterminés les « Indiens » d’Amérique et des Caraïbes, puis les Africains déportés avant d’être conquis.

Évidemment, ces Impérialismes concurrents ne pouvaient manquer de se heurter, ce qui aboutit au grand massacre de 1914 à 1918, dont firent les frais tous les peuples du monde, ceux européens décimés par la furie de leurs propres États impérialistes, et les peuples colonisés d’Afrique et d’Asie conviés aux tueries de leurs maîtres.

Cette Première guerre mondiale fut énormément plus meurtrière que celles des siècles précédents, qui avaient opposé des armées de quelques milliers de soldats mercenaires, enrôlés de gré ou de force par des Rois comme Louis XIV ou des Seigneurs locaux.
Les plus éprouvés par ces « guerres d’Ancien Régime » étaient généralement les paysans proches des champs de bataille, soumis aux pillages, viols et autres exactions coutumières aux guerriers des deux camps, qui ne laissaient sur les lieux de défaites que quelques centaines de cadavres en uniforme.

« Démocratisation de la guerre » ?

La Révolution française de 1789-94 changea tout, en introduisant les armées citoyennes, ce qui était un progrès social évident, Elle se traduisit par la conscription égalitaire, et des armées beaucoup plus nombreuses, qui permirent à la France de sauver les conquêtes de la Révolution des monarques européens coalisés.

Napoléon Bonaparte, Empereur, sut conserver les acquis de la Révolution, et les utiliser en faisant de sa « Grande Armée », constituée essentiellement de paysans (dans une France alors massivement rurale), l’instrument de sa conquête de l’Europe : une conquête synonyme de pillage et de sujétion, mais aussi de dispersion dans tout le continent des principes citoyens de 1789, qui se répandront au cours du XIXème siècle, même si la mainmise napoléonienne s’était effondrée en 1815.

À l’aube du XXème siècle, toutes les armées européennes reposaient sur la mobilisation de millions d’hommes, ce qui explique les hécatombes de la Première Guerre mondiale, d’autant que les progrès techniques (mitrailleuses et artillerie, premiers pas de l’aviation) rendaient les combats plus meurtriers.

Blitzkrieg

La seconde guerre devenue mondiale de 1941 à 1946, parce qu’elle a inclus les États industrialisés et leurs Empires coloniaux, a vu comme 30 ans plus tôt, s’affronter des armées de millions de soldats, nées elles aussi de mobilisations générales, ce qui explique un bilan global effroyables (20 millions de morts pour la seule URSS, sur 37 pour toute l’Europe !).

Mais il n’empêche que le visage de cette guerre est fondamentalement nouveau, du fait notamment du rôle majeur des progrès techniques en matière de transports terrestres et aériens, d’artillerie, et de blindages métalliques. Ces nouvelles méthodes de guerre sont inaugurées par les militaires allemands dès la Guerre d’Espagne, et poursuivies avec succès en Pologne en 1939, puis en Belgique et France en 1940.

Cette « Blitzkrieg « (guerre éclair) inclut :

1/ des percées invasives foudroyantes grâce à des centaines ou milliers de blindés, qui coupent l’infanterie ennemie de ses bases, et la réduisent à la défensive.

2/ des bombardements massifs de villes dépourvues d’installations militaires, avec pour seul but d’entraîner l’exode de populations affolées, qui empêche toute liberté de mouvement des armées du pays envahi ; ainsi la destruction par les Stukas nazis de Guernica au pays basque durant la Guerre d’Espagne, puis celles au printemps 1940 des villes du Nord-Picardie comme Beauvais, totalement civile, à des centaines de kilomètres du front.

3/ le mitraillage systématique dans le même but des colonnes de réfugiés du Nord de la France durant l’exode.

4/ les V2, fusées portant à des centaines de kilomètres 500 kg d’explosifs, capables de dévaster un quartier urbain entier, étaient prévues par les dirigeants nazis et les savants à leur service, devaient jouer le même rôle. Ce lut heureusement impossible à réaliser, grâce aux bombardiers alliés.

Ce type de guerre, qui fait des populations civiles une cible privilégiée fut d’une efficacité totale contre les armées polonaise, belge et française en 1939 et 40, et permit aux envahisseurs allemands de fulgurants progrès en URSS en 1941-42.

L’Armée Rouge ne put commencer à inverser la situation que grâce au patriotisme soviétique (siège de Leningrad, puis Stalingrad, partisans soviétiques en zones occupées) et à la construction massive de blindés et de bombardiers au-delà de l’Oural.

Le fait qu’au-delà des armées en uniforme, les peuples entiers subissent de plein fouet la guerre, favorise en retour les « Résistances » insurrectionnelles.

Les temps de « guerre froide »

Les USA sont sortis grands gagnants de la Deuxième Guerre Mondiale au sein du monde capitaliste, pour une raison essentielle : contrairement à leurs concurrents, leur territoire n’a connu aucun combat. Ils seront de ce fait les dirigeants de l’Impérialisme occidental, avec les puissances européennes de l’OTAN et d’autres impérialismes subalternes, ce qui leur permet de construire l’encerclement militaire de l’URSS et ses alliés socialistes.

Un encerclement constitué de dizaines de bases pourvues de bombardiers et d’armes nucléaires, et d’États alliés, dont la croissance fut largement tributaire de l’aide US après 1945 (Allemagne de l’Ouest, Japon, Israël, États du Golfe Arabique).

Ces décennies de Guerre Froide anticommuniste, jalonnées de conflits sanglants d’ordre colonial et impérialiste (Algérie, Palestine, Corée, Indochine) sont le plus souvent le fait de troupes de plus en plus professionnelles contre des insurrections populaires.
Il n’est plus question de guerre éclair mécanisée, mais de guérillas et contre-guérillas, avec leur cortège de tortures, de ratissages et de bombardements meurtriers, dont les pires furent le fait des USA au Vietnam.
En tout état de cause, les victimes de ces conflits furent pour la plupart des civils.

Après la disparition de l’URSS

La disparition de l’URSS et de ses alliés vers 1990 ne changea que peu de chose aux mécanismes guerriers : l’Impérialisme occidental, coalisé sous la direction du plus fort, les USA, eut tôt fait de reconvertir sa stratégie d’encerclement contre ses nouveaux ennemis, Chine et Russie, et de générer des guerres régionales ayant pour but la destruction des États nationaux refusant la soumission à l’Occident et l’exploitation de leurs ressources par ses sociétés capitalistes transnationales.

En Irak, puis en Lybie, ce fut réalisé par Bush et Sarkozy, essentiellement grâce aux bombardements aériens, et avec la complicité de subversions internes, régionalistes ou intégristes.
La même stratégie de destruction urbaine et de soutien aux subversions internes, fut mise en œuvre par l’Occident en Syrie, mais y fut mise en échec par le concurrent russe et l’obstination patriotique des Syriens, alors même que les USA finançaient et armaient les mêmes « djihadistes » ailleurs.

Ces contradictions ne pouvaient déboucher que sur un désastre politique et, finalement, militaire : il s’est manifesté d’abord en 2001 par la destruction des orgueilleuses tours de Manhattan, par les mêmes insurgés terroristes que la CIA avait choyés en Afghanistan contre les Communistes et leurs soutiens soviétiques.

La deuxième étape de cette défaite de l’Impérialisme occidental sera, durant deux décennies, la guerre d’Afghanistan contre ces mêmes Talibans ex-alliés US, terminée par la déroute piteuse de 2022.

En tout état de cause, ces guerres furent essentiellement le combat sans issue de soldats professionnels occidentaux occupant des pays contre les sentiments de leurs peuples, tentant de s’imposer grâce à des supplétifs locaux souvent corrompus, et à une technologie guerrière toujours plus élaborée, notamment des drones espions et tueurs.

Les victimes en furent surtout les populations civiles, et pas seulement au Moyen-Orient et en Afghanistan. Il est significatif que la guerre française durant depuis 13 ans au Sahel ait tué quelques dizaines de soldats français, éliminé peut-être quelques centaines de djihadistes, fanatiques intégristes ou délinquants.
Mais on comptabilise surtout des milliers de paysans sahéliens morts des combats ou parfois d’erreurs tragiques, et des centaines de milliers d’autres qui ont dû fuir leurs villages maliens ou burkinabés.

Menaces de guerres en 2022

D’autres risques de guerre rougeoient un peu partout, dans les zones d’encerclement de ses cibles (on disait autrefois d’endiguement) par l’Impérialisme occidental :

  • 1/ à l’Est du continent européen, les forces armées de l’OTAN et leurs services secrets agissent en permanence contre la Russie, avec l’aide de leurs alliés locaux au pouvoir et membres de l’UE, nationalistes baltes, polonais, etc, mais aussi en liaison avec ceux qu’ils ont aidé à accéder au pouvoir en Ukraine et qui aspirent à intégrer l’OTAN, et d’autres susceptibles d’y accéder à l’occasion d’une nouvelle « révolution orange » comme celle projetée au Kazakhstan.
  • Cette stratégie occidentale, offensive anti-russe, nourrie de campagnes médiatiques mensongères (contre la Biélorussie, par exemple), et de menaces (bases et manœuvres militaires) peut très bien déraper en conflit meurtrier pour les peuples de la région.
  • 2/ au Moyen-Orient, la stratégie impérialiste de destruction des États nationaux refusant la soumission à l’Occident (Syrie, Iran) n’a pas abouti comme précédemment en Irak ou en Lybie.
  • Elle reste présente, notamment sous forme de boycott économique, mais peut entraîner aussi un embrasement guerrier, déjà entamé au Yémen. Agressé par la coalition menée par l’Arabie Saoudite, et alimentée en armes notamment par la France.
  • 3/ L’Asie-Pacifique est le troisième terrain de la stratégie « d’endiguement » des USA et de leurs alliés subalternes (Japon, Corée du Sud, Inde, Australie) contre la Chine et son expansion économique et diplomatique, avec des points de friction, comme Hong Kong ou Taiwan.
  • Un terrain qui devient première zone d’affrontement, pour l’instant surtout économique. Mais un dérapage militaire est possible, qui entraînerait des millions d’hommes dans la mort.
  • 4/ Dans l’Afrique (Maghreb et Sahel), l’Amérique latine (Cuba, Venezuela, etc…), où l’Impérialisme occidental, et notamment US et français, s’opposent aux États nationaux rétifs à l’ingérence extérieure, les étranglent par des blocus économiques ou des ingérences militaires, la situation peut susciter le chaos guerrier comme il l’a fait au Sahel.
Quels visages des guerres futures ?

Des guerres sont donc possibles, sinon probables, aux quatre coins du monde, si nous ne sommes pas capables de contraindre les Impérialismes à reculer, voire à céder la place à des solutions pacifiques et négociées. Il est difficile d’en prévoir les modalités, sujettes à bien des contingences. On ne peut qu’en esquisser quelques tendances, mélange de constats lors des conflits du XXIème siècle et des doctrines militaires dessinées par les dirigeants des États impérialistes actuels.

Relevons d’abord qu’elles opposeront comme les précédentes des armées d’invasion de plus en plus professionnalisées, voire privées en sous-traitance, composées de « spécialistes des technologies de la « guerre à distance », grâce notamment aux drones.

Pratiquant sans risques le repérage des cibles et leur élimination.
Les USA ont effectué entre 2010 et 2020 plus de 14 000 frappés par drones, qui, selon les chiffres officiels, auraient tué de 8 000 à 17 000 personnes, dont au moins 2 000 civils avoués. Car évidemment, dans ce type de « guerre des lâches », les « dommages collatéraux » sont nombreux.

Des chiffres dramatiques, mais qui sous-estimant pourtant une conséquence évidente des guerres contemporaines. Ils ne tiennent aucun compte des foules de réfugiés chassés de chez eux par les combats et la destruction des récoltes, et des migrations qui en résultent. Ce seront bien, de plus en plus, les populations civiles qui seront les victimes de ces guerres.

Durant les dernières décennies du siècle XX, les combats pacifistes mettaient en avant les armes nucléaires : à juste titre, car une guerre nucléaire généralisée pouvait détruire l’humanité.

En fait, si « l’équilibre de la terreur » n’a pas abouti à cette apocalypse, c’est essentiellement que l’arme nucléaire employée ferait de tels ravages humains et matériels dans les pays touchés qu’ils empêcheraient toute exploitation de leurs ressources par l’Impérialisme vainqueur.

A ce jour, l’accession à l’arme nucléaire est devenue pour certains États nationaux menacés par l’Impérialisme, ainsi l’Iran, une garantie de survie.
Les dirigeants de la Corée du Nord socialiste sont ainsi persuadés que cela seul a empêché l’invasion du pays par les forces US et leurs alliés. Ce qui ne nous interdit pas de persister à exiger l’interdiction générale et négociée des arsenaux nucléaires existants, ce danger mortel qui, on l’oublie, est plus menaçant pour l’homme que le dérèglement climatique.

D’ailleurs la diminution relative de la primauté nucléaire dans les guerres ne signifie en rien une baisse des tensions guerrières. Les dépenses militaires programmées par le Président US Biden, et votées par le Congrès US, seront pour 2022 de 735 milliards de dollars, les plus élevées du globe, et malgré les retraits de troupes d’Irak et d’Afghanistan.

Moins de soldats, donc moins de pertes en hommes, qui avaient traumatisé l’opinion US durant la Guerre du Vietnam, mais d’énormes dépenses consacrées aux armes du futur, drones, fusées, satellites, etc.

Et les Allies-supplétifs de l’OTAN suivent le même chemin, préparant une éventuelle « guerre des étoiles », par exemple dans un Nouveau Centre près de Toulouse.

Biden, en 2020 déjà, explicitait cette nouvelle stratégie impérialiste des USA (et de leurs alliés-supplétifs de l’OTAN) en déclarant :

« Les déploiements à grande échelle et à durée indéterminée doivent cesser. L’usage de quelques centaines de soldats des forces spéciales et d’agents des renseignements pour soutenir des partenaires locaux contre un ennemi commun doit les remplacer. Ces missions à plus petite échelle sont viables militairement, économiquement et politiquement, et servent l’intérêt national. »

Depuis l’Antiquité, la guerre a été un des fléaux majeurs, quels que soient ses visages successifs. Elle a toujours eu pour mobile la volonté de domination et d’exploitation, aujourd’hui mondialisée comme l’inégalité capitaliste qu’elle accompagne.

Combattre la guerre, cela ne peut passer que par la lutte contre le Capitalisme.

Alors que les USA de Biden, les dirigeants de l’OTAN et leurs cire-bottes médiatiques de Paris et d’ailleurs ne cessent de brandir la « menace à l’est » pour faire oublier leur obsessionnel encerclement militaire de la Russie, nous devons avoir peur de la guerre possible, et rassembler pour la paix contre les criminels capitalistes qui en rêvent.

29/Janvier 2022

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