Oskar LAFONTAINE : l serait maintenant nécessaire de descendre à nouveau en grand nombre dans la rue, dans la tradition du mouvement pour la paix des années 80

Publié le par FSC

Interview repris du site Histoire et société

SOURCE : http://www.defenddemocracy.press/die-usa-wollen-keinen-frieden/

 

 
Oskar Lafontaine : Les Etats-
Unis ne veulent pas la paix
 

 

22/05/2022

Sur la guerre en Ukraine, la hausse des prix “verts” et la mauvaise orientation du Parti de gauche. Un entretien avec Oskar Lafontaine. Oskar Lafontaine pour ceux qui l’ignoreraient est un homme politique allemand, né le 16 septembre 1943 à Sarrelouis, membre fondateur et ancien coprésident de Die Linke, auparavant adhérent du Parti social-démocrate d’Allemagne (SPD) qu’il a présidé de 1995 à 1999. Il aborde avec une certaine franchise et lucidité la situation politique à commencer par la déroute que vient de subir le parti de gauche allemand alors que le SPD lui aussi perd. Mais l’aspect le plus intéressant est la visions d’un “changement d’époque” d’une parti l’affaire vient de loin d’autre part la part prise par l’Allemagne dans la livraison d’arme sous l’influence des verts, le parti américain, est nouveau, permanence et en même temps bond qualitatif. (note de Danielle Bleitrach traduction de Marianne Dunlop)

Interview: Jan Greve

La guerre de la Russie contre l’Ukraine dure maintenant depuis près de trois mois. La réponse du gouvernement fédéral a été de s’armer et de livrer des armes. Êtes-vous d’accord avec le chancelier Olaf Scholz : vivons-nous actuellement un “changement d’époque” ?

Non, ce n’est pas un changement d’époque – du moins au regard de la situation géopolitique. Cela fait longtemps que nous sommes dans une phase où la Russie et la Chine sont militairement encerclées par les Etats-Unis. Depuis 20 ans, Moscou insiste sur le fait que l’Ukraine ne doit pas être admise dans l’OTAN. Cela signifie qu’aucun missile américain ne doit être installé à la frontière entre l’Ukraine et la Russie. Ces intérêts de sécurité ont été systématiquement ignorés. C’est l’une des raisons décisives du déclenchement de la guerre en Ukraine.

Le gouvernement de Kiev, tout comme celui de Varsovie ou de Budapest, peut décider souverainement d’une adhésion à l’OTAN, dit-on du côté de l’alliance guerrière occidentale. Ce n’est pas le cas ?

L’argument selon lequel chaque État peut décider lui-même de l’alliance qu’il souhaite rejoindre est mensonger. Tout le monde sait que les Etats-Unis n’accepteront jamais l’adhésion de Cuba à une alliance militaire avec la Russie, pas plus que l’installation de missiles russes à la frontière américaine avec le Mexique ou le Canada.

En fin de compte, la question n’est pas l’adhésion à l’OTAN. La question décisive est la suivante : peut-on installer aux frontières d’une puissance nucléaire des missiles qui n’ont pas de délai de préalerte ? C’était déjà un grand sujet dans le mouvement pour la paix des années 80. A l’époque, il s’agissait de l’installation de missiles Pershing II en RFA, contre laquelle nous avons manifesté. Leur vol jusqu’à Moscou n’aurait duré qu’une dizaine de minutes. Depuis la frontière ukraino-russe, le temps de vol est encore beaucoup plus court.

Comment peut-on, selon vous, mettre fin à la guerre en Ukraine ? Dans ce pays, on entend de plus en plus souvent dire qu’il n’y aura pas de soi-disant paix dictée par la Russie.

Pour répondre à cette question, nous devons comprendre le conflit. On peut distinguer trois phases. La première a été l’élargissement de l’OTAN à l’Est. De nombreuses voix importantes aux États-Unis ont également mis en garde contre cette éventualité. On prédisait déjà à l’époque qu’une telle démarche conduirait à un conflit militaire avec la Russie. La deuxième phase a commencé avec la décision de Vladimir Poutine d’envahir l’Ukraine. Je condamne cette guerre, tout comme je condamne sans réserve toutes les autres guerres contraires au droit international. La troisième phase, dont l’opinion publique allemande n’a pas encore pris connaissance, est le début de la guerre d’usure de Joe Biden. Les 40 milliards de dollars que le Congrès américain a débloqués la semaine dernière, principalement pour des livraisons d’armes à l’Ukraine, sont la preuve que les Etats-Unis ne veulent pas la paix. Ils veulent affaiblir leur rival russe et le disent d’ailleurs ouvertement.

Le débat local tourne lui aussi principalement autour de la livraison de nouvelles armes. Pendant des décennies, le principe de la politique étrangère allemande était de ne pas livrer d’armes dans les régions en crise. Aviez-vous pensé que ce changement de cap était possible ?

Au cours des dernières décennies, j’ai dû apprendre que les convictions politiques ne tiennent jamais la route. J’ai néanmoins été surpris par la rapidité avec laquelle un principe aussi central a été jeté par-dessus bord. Peu importe que les armes destinées à l’Ukraine proviennent des États-Unis ou de l’UE : Avec ces livraisons, la guerre se prolonge, de plus en plus de gens vont mourir.

Entre-temps, les partisans de cette politique d’escalade se sont emparés de l’argument et affirment que la guerre serait prolongée si l’on ne livrait pas toujours plus d’armes. Ils sont unanimes : la Russie doit être vaincue sur le champ de bataille.

Ces gens ne pensent malheureusement qu’en termes de victoire ou de défaite. Mais le plus important, sauver des vies humaines, ne joue apparemment aucun rôle. Celui qui ne veut pas que d’autres personnes meurent doit s’opposer à toute prolongation de la guerre et donc à toute livraison d’armes. L’argument selon lequel ce réarmement permettrait de protéger l’Ukraine n’est pas crédible. Personne n’a eu l’idée de soutenir les pays envahis par les Etats-Unis en leur livrant des armes allemandes. On voit donc à quel point les choses sont mensongères chez nous en ce moment.

Outre les livraisons d’armes, l’Occident réagit par des sanctions contre la Russie. Il est souligné que tout ce qui est possible en dessous de l’entrée en guerre immédiate doit être entrepris pour abattre la Russie. La ministre des Affaires étrangères et politicienne des Verts Annalena Baerbock a parlé de ruiner le pays. Le zèle qui se manifeste ici n’a pas d’égal.

C’est ainsi. D’autant plus que les sanctions nuisent de plus en plus aux habitants de ce pays – surtout à ceux qui ont de faibles revenus et qui ne peuvent plus payer leurs factures d’énergie. En raison de la stupidité des Verts, des autres politiciens de la coalition “des feux tricolores” [Ampelkoalition], mais aussi de la CDU/CSU qui les soutient, les entreprises allemandes perdent en compétitivité. Nous nous tirons une balle dans le pied. Les États-Unis se moquent probablement de nous parce qu’ils sont à peine touchés par les sanctions, qu’ils peuvent désormais vendre leur gaz liquide en plus grande quantité en Europe et que leur industrie de l’armement fait d’énormes affaires.

Ce n’est pas nouveau que les Etats-Unis tentent d’enfoncer un coin entre la RFA et la Russie. Les États-Unis sont-ils les gagnants de la situation actuelle ?

A court terme, oui. Grâce à l’élargissement de l’OTAN vers l’est et à la décision irréfléchie de Poutine de déclencher la guerre, les Etats-Unis ont atteint leur objectif de dresser la Russie et l’Allemagne l’une contre l’autre. Mais à long terme, ils commettent une grave erreur en poussant la Russie à se ranger du côté de la Chine. Ce faisant, ils renforceront ce pays, qui est déclaré être le principal rival des États-Unis. D’un autre côté, nous devons constater que les Allemands ne sont pas en mesure d’agir conformément à leurs propres intérêts. Au lieu de cela, ils s’infligent de graves dommages en jouant le rôle de vassaux fidèles des États-Unis.

Comment expliqueriez-vous à un électeur non averti que le gouvernement fédéral mène une politique contraire aux intérêts allemands ?

L’entrée des Verts au gouvernement est décisive. Depuis la guerre en Yougoslavie et le rôle du ministre des Affaires étrangères de l’époque, Joschka Fischer, il était évident que les Verts étaient le bras armé des Etats-Unis au Bundestag. Ils soutiennent toutes les décisions américaines lorsqu’il s’agit de guerres. Ils se disent partisans des droits de l’homme, mais ne connaissent que les violations des droits de l’homme par la Russie ou la Chine. Les Verts borgnes ne voient pas que les Etats-Unis sont responsables de la plupart des violations des droits de l’homme suite à leurs guerres. La presse joue d’ailleurs un rôle néfaste dans cette affaire, car elle est tout aussi aveugle aux crimes de guerre commis par les Etats-Unis et se laisse embrigader dans l’incitation à la guerre.

Le gouvernement fédéral, en la personne du ministre de l’économie Robert Habeck, également membre des Verts, annonce de manière assez désinvolte que “nous tous” perdrons à l’avenir en prospérité. L’énergie ou les denrées alimentaires de plus en plus chères sont le prix que nous devons payer pour arrêter la guerre. Qui paie pour la politique du gouvernement ?

Habeck ou Baerbock ne peuvent se présenter ainsi que parce que les Verts sont devenus le parti des hauts revenus. S’ils connaissaient encore les conditions de vie de ceux qui ont de faibles revenus, ils ne tiendraient pas des propos aussi stupides. En fin de compte, ce sont ces personnes qui paieront la facture de la politique “verte” de hausse des prix. À long terme, des emplois seront perdus. L’approvisionnement en énergie bon marché en provenance de Russie était un grand avantage pour l’économie allemande. Il est désormais sacrifié à l’instigation des Verts. Et l’économie allemande ne s’y oppose pas assez.

La conscience des conséquences de cette politique ne semble pas encore suffisamment développée chez les personnes concernées.

J’ai l’impression qu’une plus grande partie de la population prend désormais conscience qu’avec les livraisons d’armes, le risque de guerre augmente également pour l’Allemagne et que les prix ne cessent d’augmenter. J’espère que les conséquences de cette politique erronée seront reconnues et qu’il y aura des protestations et des contre-mouvements. Il est regrettable que de nombreux opposants à la guerre ne se soient pas rendus aux élections en Rhénanie-du-Nord-Westphalie. Les bellicistes “verts” en ont profité.

Vous avez évoqué le rôle des médias dans ce pays. Au vu de l’uniformité de la presse bourgeoise en ce qui concerne la Russie, on peut se demander comment une partie déterminante de la population peut avoir des idées critiques.

Ce qui est décisif, c’est que les gens ressentent de plus en plus les conséquences de cette politique dans leur porte-monnaie. En outre, de plus en plus de gens voient les dangers qui y sont liés, malgré la propagande belliciste permanente. Le chancelier allemand lui-même a attiré l’attention sur le risque d’une guerre qui s’étendrait jusqu’à une attaque nucléaire.

Outre les livraisons d’armes, le gouvernement fédéral veut augmenter drastiquement le budget de la défense et ancrer dans la loi fondamentale un “fonds spécial” pour l’armée allemande. Où le ministre des Finances du FDP, Christian Lindner, va-t-il mettre le curseur pour financer le réarmement ?

Lorsqu’il s’agira à l’avenir de réduire l’endettement, le FDP pensera en premier lieu au budget social. Lindner défendra les intérêts de sa clientèle, c’est-à-dire des personnes à hauts revenus et de l’économie. Chose étonnante : lorsqu’il s’agit des prix de l’énergie, le politicien du FDP agit contre les intérêts de l’économie. S’il se rendait compte des conséquences de la politique actuelle sur l’économie allemande, il devrait menacer de retirer le FDP de la coalition.

Au vu de la politique de guerre et d’appauvrissement du gouvernement fédéral “rouge-vert” sous Gerhard Schröder, il n’est pas étonnant que ce soient désormais le SPD, les Verts et le FDP qui fixent le cap du réarmement.

Cela ne m’a pas surpris. Il faut voir les changements qui ont eu lieu au sein des partis de l’Ampel. Le SPD n’est plus le parti de Willy Brandt, qui prônait la paix, le désarmement et les améliorations sociales. L’actuel chancelier social-démocrate Scholz prône le réarmement et le démantèlement social. Les Verts, qui avaient autrefois une forte aile pacifiste, sont devenus les plus grands bellicistes d’Allemagne depuis la guerre en Yougoslavie. Et le FDP n’a personne de l’envergure des anciens ministres des Affaires étrangères Hans-Dietrich Genscher ou Guido Westerwelle. Genscher a tout fait pour empêcher une politique qui rendrait plus probable une guerre nucléaire limitée à l’Europe. Et Westerwelle a eu le courage de tenir tête aux Américains lors de la guerre en Libye.

Le coprésident du SPD, Lars Klingbeil, a déclaré que le principe selon lequel la paix et la sécurité en Europe ne peuvent être maintenues qu’avec et non contre la Russie était dépassé. Quel regard portez-vous sur l’évolution du parti que vous avez présidé de 1995 à 1999 ?

Ceux qui pensent aujourd’hui que l’idée selon laquelle la paix en Europe ne peut exister qu’avec la Russie est fausse doivent se faire examiner sur leur état mental. La politique de détente a conduit à la paix en Europe, y compris pour les pays d’Europe de l’Est. En revanche, la politique de confrontation qui a commencé après la chute du mur de Berlin et qui a été menée par les États-Unis a d’abord conduit à la guerre en Yougoslavie et maintenant à la guerre en Ukraine. Au fond, il ne devrait pas être difficile de comprendre que la détente, c’est-à-dire la tentative de compréhension, mène à la paix et que la confrontation mène un jour à la guerre. Toutefois, nous vivons une époque de grande confusion mentale.

Un congrès intitulé “Vivre sans l’OTAN – des idées pour la paix” se tiendra ce samedi à Berlin, au cours duquel vous interviendrez sur la guerre en Ukraine. Vous avez esquissé les défis que doit relever le mouvement pacifiste allemand. Est-il à la hauteur dans son état actuel ?

Non. Mais pour beaucoup, l’inquiétude est grande de voir la guerre s’étendre. C’est pourquoi il serait maintenant nécessaire de descendre à nouveau en grand nombre dans la rue, dans la tradition du mouvement pour la paix des années 80 ou des manifestations avant la guerre en Irak.

Les tâches décrites devraient également être d’une importance capitale pour le parti Die Linke. En mars, vous avez déclaré que vous quittiez le parti que vous aviez autrefois cofondé. Doit-on comprendre cette décision comme signifiant que vous ne considérez plus que vos positions en matière de politique de paix y sont représentées ?

Plus dans une mesure suffisante. Il y a toujours eu des tentatives de devenir un parti “apte à gouverner”. Certains veulent modifier le programme en soutenant les guerres mandatées par l’ONU et en décidant au cas par cas de la question des livraisons d’armes. Pendant de nombreuses années, ces tentatives sont restées vaines. Puis, lorsque Scholz a annoncé un “changement d’époque” dans son discours au Bundestag, des députés du groupe parlementaire, réunis autour de l’ancien président du groupe Gregor Gysi et de la chef du parti de l’époque Susanne Hennig-Wellsow, ont poussé à voter en faveur de la proposition de réarmement. Dieu merci, ceux qui plaidaient pour le rejet de cette motion ont réussi à s’imposer au dernier moment. Toutefois, la discussion qui a suivi au sein du parti montre que l’on continue d’essayer d’amener Die Linke sur une voie similaire à celle du SPD et des Verts. Si les jalons sont vraiment posés de cette manière lors du congrès du parti fin juin, alors le parti aura disparu.

Vous ne semblez pas partir du principe que les forces de gauche au sein du parti peuvent encore renverser la vapeur.

Il y a encore une chance. Mais pour cela, il faut comprendre que ce qui compte, c’est la manière dont les électeurs jugent la politique du Parti de gauche – et non le petit groupe qui organise une majorité au congrès du parti. Il n’y a pas qu’au sein du parti Die Linke que l’on commet la grande erreur de croire que la démocratie consiste à trouver une majorité dans les luttes internes. Or, en démocratie, la majorité doit être trouvée auprès de la population, et non lors des congrès de parti.

Sans les vastes protestations contre la politique de l'”Agenda 2010″, les premières années de succès du parti Die Linke n’auraient pas été possibles. Il s’agissait d’une situation de départ historique particulière. Les conditions actuelles permettent de douter qu’un nouveau parti de gauche puisse être élu au Bundestag dans un avenir proche.

Là où la politique de gauche a du succès, on défend aussi le bon programme. Lorsque nous nous sommes engagés en premier lieu pour les intérêts des travailleurs – sans perdre de vue la protection du climat -, nous avons eu du succès. Depuis que cette politique a été modifiée il y a quelques années, nous perdons les élections. Les conclusions à en tirer sont pourtant évidentes. Il est ridicule de penser qu’il n’y a pas de potentiel pour un parti qui met en avant la préservation de la paix et les préoccupations sociales. Surtout quand on voit à quel point les plus faibles socialement sont désormais exposés à l’appauvrissement en raison de la politique insensée du gouvernement fédéral. Un parti de gauche qui défendrait les intérêts réels de la majorité de la population aurait désormais plus de soutien que les Verts. Les personnes à hauts revenus ne sont pas majoritaires.

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