La syndicalisation d’Amazon et le réveil de la classe ouvrière américaine

Publié le par FSC

SOURCE : le site REVOLUTION

 

 

Une vague de syndicalisation balaye les Etats-Unis et suscite l’enthousiasme de travailleurs du monde entier. L’entrepôt de Staten Island, dans l’Etat de New York, est le premier site américain d’Amazon à s’être doté d’un syndicat : l’ALU (« Amazon Labor Union »). Chaque semaine, les salariés de dizaines de Starbucks demandent à rejoindre les Travailleurs Unis de Starbucks (« Starbucks Workers United »). Un premier groupe de salariés d’un Apple Store a demandé, lui aussi, à rejoindre un syndicat. Entre janvier et avril derniers, 589 nouveaux syndicats ont demandé à être enregistrés auprès du Bureau National du Travail. C’est deux fois plus que l’an passé sur la même période.

Ces luttes pour l’organisation syndicale des travailleurs font partie d’un processus global. La crise du capitalisme écrase la classe ouvrière et la pousse à comprendre qu’elle ne peut compter que sur ses propres forces pour se défendre. Cela marque le réveil de la classe ouvrière américaine, après des décennies de relative atonie. C’était inévitable, à un certain stade. Comme l’écrivait Marx en 1847 : « Les conditions économiques avaient d’abord transformé la masse du pays en travailleurs. La domination du capital a créé à cette masse une situation commune, des intérêts communs. Ainsi cette masse est déjà une classe vis-à-vis du capital, mais pas encore pour elle-même. Dans la lutte, […] cette masse se réunit, elle se constitue en classe pour elle-même. Les intérêts qu’elle défend deviennent des intérêts de classe. Mais la lutte de classe à classe est une lutte politique. »

L’impact de la crise

Pendant des décennies, les travailleurs américains ont subi des reculs constants. Alors que la productivité du travail a augmenté de 70 % entre 1979 et 2019, les salaires n’ont augmenté que de 12 %. Cette période correspond aussi à un déclin du syndicalisme américain. Le taux de syndicalisation est passé de 20,1 % en 1983 à 10,5 % en 2018.

Aujourd’hui, la jeunesse est particulièrement frappée par la crise. Les emplois précaires sont devenus la norme. Il est très difficile d’acheter un logement et les loyers ne cessent d’augmenter. Le Covid-19 a encore aggravé la situation. Par exemple, les ventes en ligne ont explosé avec la pandémie, ce qui a soumis les travailleurs d’Amazon à une pression gigantesque. Des salariés ont été contraints d’uriner dans des bouteilles pour ne pas quitter leur poste et tenir le rythme exigé par la direction. De manière générale, les travailleurs du secteur tertiaire ont été célébrés comme des « héros », pendant la pandémie, mais leurs salaires et leurs conditions de travail sont restés misérables. Pendant ce temps, les PDG des 500 plus grandes entreprises américaines ont reçu, en 2021, des « bonus » de 14,2 millions de dollars, en moyenne.

A cela s’ajoute une inflation de 8,5 % : du jamais vu depuis le début des années 80, aux Etats-Unis. Combinés, ces facteurs créent une situation explosive.

L’évolution de la conscience de classe

Ces dernières années, de nombreux sondages ont régulièrement souligné un intérêt croissant et massif des jeunes Américains pour le socialisme et le communisme. L’appréciation que les travailleurs portent sur les syndicats est également très significative. Malgré leur faiblesse organisationnelle, le taux de popularité des syndicats est de 68 % dans l’ensemble de la population : un record depuis le milieu des années 60. Chez les jeunes de 18 à 34 ans, le chiffre grimpe à 77 %.

La récente vague de syndicalisation bénéficie d’une approbation massive. 75 % des Américains pensent que les travailleurs d’Amazon ont eu raison de constituer un syndicat. Ce chiffre grimpe à 83 % chez les 18-34 ans. Fait remarquable : il atteint 71 % chez les partisans de Donald Trump – ce qui prouve, au passage, que nombre d’entre eux pourraient être gagnés à une politique de classe, s’il existait un parti ouvrier pour la défendre.

Tous ces chiffres suffisent à réfuter la rengaine selon laquelle « la classe ouvrière a complètement changé » – quand elle n’aurait pas carrément « disparu ». Certes, il n’y a pas besoin d’être grand clerc pour constater que la classe ouvrière a beaucoup évolué, ces derniers 150 ans. Le secteur tertiaire, en particulier, s’est énormément développé au cours des dernières décennies. Et la dynamique de la lutte de classe est apparue dans ce secteur. Les travailleurs de la restauration, de la vente, de la logistique, etc., vendent tous leur force de travail contre un salaire – et participent, eux aussi, à la formation d’une plus-value (le profit capitaliste). En conséquence, ces travailleurs finissent par comprendre la nécessité de s’organiser pour se défendre face à la cupidité des patrons.

Ce qui se passe aux Etats-Unis est un démenti apporté à tous les cyniques qui affirmaient, par exemple, qu’il était « impossible » de créer des syndicats dans la restauration rapide. Les militants de la « Starbucks Workers United » sont en train de démontrer qu’ils avaient tort. Depuis que les travailleurs du Starbucks de Buffalo ont réussi à organiser un syndicat, leurs collègues dans plus de 200 établissements, à travers le pays, ont engagé la lutte dans la même direction.

Ce qui se passe chez Amazon est emblématique de la lutte des classes à notre époque. Face à Jeff Bezos, deuxième fortune mondiale, la campagne de syndicalisation a été menée par Chris Smalls. Ce dernier avait été licencié par Amazon après avoir organisé un débrayage pour dénoncer le manque de protections face au Covid-19. Détail intéressant : on a appris que les dirigeants d’Amazon s’étaient félicités du fait que Smalls devienne le symbole de la syndicalisation, car ils estimaient qu’il n’était « ni intelligent, ni éloquent ». Leur mépris s’est retourné contre eux. Depuis la victoire de Staten Island, plus de 50 entrepôts d’Amazon ont contacté l’ALU pour qu’elle les aide à former un syndicat.

D’importantes leçons

Ce qui est remarquable, ce n’est pas seulement la formation de syndicats chez Amazon, Starbucks et dans d’autres entreprises. C’est aussi et surtout la façon dont ces victoires ont été obtenues.

L’an dernier, les travailleurs d’Amazon avaient subi une défaite lors d’une première tentative de syndicalisation à Bessemer, dans l’Alabama. Cette première campagne syndicale chez Amazon souffrait d’une faiblesse : elle ne s’appuyait sur aucune revendication spécifique. Dans ces conditions, beaucoup de travailleurs étaient sceptiques.

La même dynamique s’est répétée lors d’une campagne ratée de syndicalisation dans la province canadienne de l’Alberta. Le vice-président du syndicat local avait même affirmé : « Nous ne sommes pas là pour que vous ayez vos 30 dollars de l’heure. Nous sommes ici pour aider à améliorer l’environnement de travail, et voir si on peut négocier des augmentations de salaire… Mais nous ne pouvons rien garantir ». Difficile d’imaginer un discours moins motivant !

La campagne de Staten Island était très différente. L’ALU a formulé des revendications claires : un salaire de 30 dollars de l’heure, deux pauses de 30 minutes (payées) et une heure de pause repas (payée, elle aussi). Il ne s’agissait pas uniquement de lutter pour créer un syndicat, mais aussi, et surtout de lutter pour obtenir des résultats concrets, sur la base de revendications audacieuses. Et ce fut un succès !

Contrairement à une idée reçue, il n’est pas plus « réaliste » – ou « plus raisonnable » – d’organiser la lutte sur la base de petites revendications. Au contraire. Les travailleurs ne prennent pas le risque de perdre du temps, des forces et de l’argent dans une bataille menée pour des changements mineurs : le jeu n’en vaut pas la chandelle. Ils sont plus disposés à lutter pour des revendications audacieuses, qui valent la peine.

L’autre caractéristique fondamentale de la campagne de l’ALU, ce fut l’implication de la base. Après son licenciement, Chris Smalls a posé sa tente près de l’entrepôt Amazon JFK8, pendant près de dix mois. Lui et Derrick Palmer, un employé de l’entrepôt, ont alors consacré leur temps à discuter avec les travailleurs, à répondre à leurs questions et à les impliquer dans la lutte.

Un article du journal The City explique bien comment les choses se sont déroulées : « Alors que Smalls passe le plus clair de ses jours dehors à JFK8 ou à l’arrêt de bus, Palmer continue de travailler au sein du bâtiment, discutant avec les autres travailleurs et se rendant à la salle de pause pour rassembler des soutiens durant son temps libre, lorsqu’il ne travaille pas au département de l’empaquetage…

« Avec une poignée d’autres syndicalistes, les deux hommes ont passé les dernières semaines au téléphone. Ils ont appelé chaque travailleur de JFK8 susceptible de participer au vote sur la syndicalisation, soit environ 8300 employés.

« Certains travailleurs appelés ont demandé à rencontrer les syndicalistes en personne pour discuter de la campagne de syndicalisation. Leurs questions ont souvent trait aux cotisations syndicales [la propagande patronale prétend que ces cotisations sont disproportionnées et inutiles]. Smalls déclare à ce propos : “Une fois qu’on a répondu à leurs questions, il est plus facile de les convaincre, car ils comprennent alors qu’Amazon leur ment”. »

Trop souvent, les campagnes de syndicalisation sont menées de façon bureaucratique, sans mobiliser la masse des travailleurs, précisément parce que nombre de dirigeants syndicaux ne leur font pas confiance. A l’inverse, le succès de l’ALU montre ce qui peut être accompli lorsqu’on mobilise la base, lorsqu’on permet aux travailleurs de prendre en main la lutte, et lorsqu’on formule des revendications audacieuses.

« La révolution est là » (Chris Smalls)

Nous partageons totalement l’enthousiasme des militants de l’ALU. Ils ont réussi quelque chose qui semblait impossible à beaucoup de gens. Après la puissante grève des enseignants en 2018 et 2019, la mobilisation de Black Lives Matter en mai-juin 2020 (le plus grand mouvement de masse de l’histoire du pays) et la vague de grèves de l’automne dernier (le « Striketober »), l’actuelle vague de syndicalisation est une nouvelle étape du réveil de la classe ouvrière américaine.

Bien sûr, le patronat ne laissera pas les travailleurs s’organiser et lutter sans leur opposer une résistance acharnée. Des luttes colossales sont à l’ordre du jour. Mais comme le disait Marx, c’est à travers ces luttes qu’un nombre croissant de travailleurs en viendra à tirer des conclusions politiques radicales, à comprendre que le système capitaliste doit être renversé et remplacé par une société qu’ils dirigeront.

Nous laissons le dernier mot au magazine américain Newsweek : « Les salaires, le prix d’achat des maisons ou des loyers, le prix de la nourriture, les rapports entre les employeurs et les employés ainsi que le destin des petites entreprises face aux monopoles vont devenir des questions essentielles. La question des classes sociales, qui a longtemps dominé l’Europe, arrive chez nous pour prendre sa revanche [...]. Karl Marx doit sourire dans sa tombe, à Hampstead Heath. »

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