Pourquoi soutenir la Russie?

Publié le par FSC

Le point de vue de Gilles QUESTIAUX de Réveil Communiste

Certains se demandent pourquoi il faudrait soutenir la Russie plutôt que l’Ukraine, ou s’il ne faudrait pas endosser une position complètement neutre dans ce conflit qui opposerait deux nationalismes d’égale nocivité.

On remarquera que cette dernière position implique au minimum de s'opposer aux livraisons d'armes à l'Ukraine qui prolongent inutilement un conflit dont l'issue en faveur de la Russie ne fait aucun doute, au moins pour ceux qui ne sont pas sous l'influence des médias mainstream. Et c'est triste à dire mais fort peu de ces militants de gauche qui renvoient les deux camps dos à dos atteignent ce minimum.

Pour les communistes, soutenir la Russie signifie aussi avaler les couleuvres que nous sert Vladimir Poutine qui ne rate pas une occasion pour manifester son aversion pour Lénine. Avec une grande ingratitude, même de son point de vue, car on peut dire que c’est grâce aux bolcheviks que l’Ukraine et la Russie sont restées liées pendant le XXème siècle, les forces séparatistes organisées de l’extérieur ayant déjà réussi pratiquement à détacher le premier pays du « monde russe « dès 1919.

A propos de « monde russe » ce concept cher à Douguine dont la fille vient d’être assassinée, sans doute par les services de l’OTAN pour provoquer une escalade justifiant l’envoi de troupes en Ukraine, ce n’est qu’une tentative de récupérer le patriotisme soviétique qui reste puissant dans l’ensemble de l’ancienne Union, comme le fait de récupérer le drapeau rouge comme « drapeau de la victoire » apolitique.

On peut soutenir la Russie dans la guerre d’Ukraine, sans pour autant souscrire aux discours idéologiques que la Russie a produit pour justifier cette guerre, production inutile d’ailleurs puisqu’elle est amplement justifiée par les provocations répétées de l’OTAN et de Kiev et par les intérêts nationaux vitaux de la Russie.

Il semble bien que la tendance à long terme de la stratégie occidentale unifiée (triade monde anglo-saxon, Europe, Japon) soit de démanteler ou de dissoudre tout ensemble géopolitique susceptible d’agir de manière autonome et de contester tout ou partie de son hégémonie, donc tous les grands États à commencer par la Chine et la Russie, comme Israël le fait à son échelle en semant le chaos dans le monde arabe depuis 75 ans. L’Empire occidental est objectivement menacé par le développement économique, social, et scientifique du Sud et cherche à conserver son hégémonie en le dissociant en entités les plus petites et les plus faibles possibles, les plus manipulables et influençables possibles, comme il a balkanisé l'Afrique au moment des indépendances vers 1960. Il cherche aussi à le conquérir de l’intérieur en modelant ses élites. La seule chose qui l’en a empêché jusqu’à présent, c’est son profond racisme suprématiste inconscient qui perce à travers son langage moralisateur et hypocrite : les bourgeoisies du Sud et de l’Est qui ne demandaient pas mieux que de s’intégrer et de participer à la fête du meilleur des monde du libéralisme technologique se sont faites renvoyées dans les orties. Cela s'est fait en général en invoquant à contre-sens l'écologie, les droits de l’homme, de la femme, et des minorités sexuelles.

Le constat est simple : les Russes ont raison de vouloir mettre fin au régime de Kiev qui est une sorte de « EI » européen, bâtard de postmodernisme ultralibéral terroriste et mafieux et de nazisme assumé. Leur guerre est une guerre défensive contre un adversaire qui a foulé aux pieds tous les principes du droit et de la diplomatie, ainsi que les plus élémentaires décence et moralité et qui très adéquatement représenté par son clown-président.

La Russie oligarchique n’est en rien équivalente à son adversaire de ce point de vue, lequel est tombé dans le caniveau depuis longtemps, depuis les massacres perpétrés à Odessa et dans le Donbass en 2014 avec les encouragements et la complicité des médias de masse occidentaux.

Mais au niveau idéologique, les élites russes tentent de présenter leur combat non seulement pour ce qu’il est c’est à dire un combat existentiel patriotique, mais comme une croisade contre un mal « globaliste » envisagé d’une manière mystique assez suspecte. Ce faisant elles singent la logique simpliste de la propagande occidentale en tentant simplement d’en inverser la direction, et récupèrent la théorie ad hoc de Samuel Huntington, dite du « choc des civilisations » (comme s’il y avait plusieurs civilisations actuellement sur la planète alors que c’est à peine s’il y en a une!).

 

Ces élites dont Poutine, Lavrov, Choïgu, Zakharova, Medvedev, sont les représentants intelligents (on ne peut pas en dire autant des nôtres!) sont embarrassées du fait que l’amour ou la haine de la Russie qui sont fort répandues toutes les deux dans le monde n’ont qu’une seule et même cause : le souvenir encore brûlant de la grande Révolution d’Octobre. La Russie risque bien de reperdre rapidement tout ce que les sacrifices qu’elle consent de faire aujourd'hui lui apporteront si elle persiste à renier le point central de son histoire, qui est l’événement le plus important de l’histoire de l’humanité du dernier millénaire.

Il faut aussi noter que le principal allié de la Russie, la Chine, ne montre aucun enthousiasme particulier pour la défense des « valeurs traditionnelles » invoquées contre la décadence de l’Occident.

La Russie doit gagner pour l’intérêt des peuples qui luttent contre l’impérialisme et pour l’intérêt des classes ouvrières du monde mais ces dernières ne le savent pas. Elle vivent en effet dans le monde imaginaire du spectacle occidental, dans l’univers lénifiant ou pervers des Disney, Stefen King, etc. Ce n’est pas en inventant un récit du même tonneau qui présente la Russie comme le paladin des valeurs traditionnelles dont les masses confrontées à la réalité matérielle des crises à répétition se fichent éperdument qu’on va déchirer le voile de quatre générations de propagande de guerre froide qui ont diabolisé ce grand pays.

Le combat de la Russie n’est pas une croisade du « Bien «  contre le « Mal » où on aurait simplement inversé les protagonistes habituels, c’est un combat pour le retour au réel. C’est un combat contre le monde de la post-vérité. C’est un combat, que ça plaise ou non à ceux qui l’ont déclenché à contre-cœur, parce qu'ils y ont été acculés par l'impérialisme, un combat contre le capitalisme à son stade ultime de décomposition.

GQ, 26 août 2022

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L
Merci de cette analyse large et intelligente qui résume à peu près tout ce que j'aurais aimé dire aussi bien ! <br /> Le retour du réel ... pour quand ?!
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R
Excellente analyse qui ne cache pas les responsabilités des uns et des autres mais les situent dans le combat global contre le capitalisme. Pour que nous puissions soutenir la Russie sans réserve il faut que le peuple russe et le Parti communiste russe se battent pour reouvrir une voie communiste, sinon il sera difficile de soutenir l un ou l autre impérialisme capitaliste qui se font concurrence.<br /> C est l avis du KKE, parti communiste grec et de 3 autres PC, avis que je partage. <br /> Dans l attente il faut se battre pour la paix en exigeant la fin des livraisons d armes notamment par les <br /> français et un retour aux accords de MINSK comme base de négociations.