NUCLEAIRE : la rentabilité contre la sûreté !

Publié le par FSC

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 mercredi 02 novembre Hors-Série, Politis - Hors-Série

Les travailleurs des centrales à cran sur la sûreté

Économies, sous-traitance, précarité, pressions, érosion des compétences... Les salariés de l'atome perdent confiance et expriment des craintes que l'industrie ne veut pas entendre.

En déplacement à Saint-Nazaire, le 22 septembre dernier, pour l'inauguration d'un parc éolien offshore, Emmanuel Macron a de nouveau promis de relancer la filière nucléaire. Évoquant un savoir-faire « historique » et « régénéré », il a affirmé que « nous avons la capacité à aller vers un plan massif d'investissements ». Le discours officiel, tout en haut de l'État, se veut rassurant : alors que les prix des énergies fossiles explosent et qu'il s'agit d'accélérer la transition vers d'autres sources, la France pourrait s'appuyer sans crainte sur son parc et ses compétences nucléaires. En bas, chez ceux qui font tourner les 56 réacteurs, le point de vue est plus nuancé.

Ils sont agents EDF ou sous-traitants, syndiqués ou non, travaillent au « service conduite » d'une centrale ­ le centre névralgique qui pilote le réacteur nucléaire ­ ou ont pour mission de décontaminer des zones radioactives afin que leurs collègues plombiers ou électriciens puissent intervenir. Leurs témoignages pointent en premier lieu les économies de court terme réalisées sur l'entretien des centrales, qui s'accompagnent de l'obligation d'aller toujours plus vite. « Tout a été fait pour réduire la durée des arrêts de tranche, ces moments où l'on stoppe la machine pour la réviser et la recharger en combustible », constate Jérôme, qui travaille au service conduite.

Philippe Billard, ancien sous-traitant qui s'est longtemps battu pour les conditions de travail des « nomades du nucléaire » ­ les personnels qui vont de centrale en centrale au gré des chantiers de maintenance ­, a commencé sa carrière sur le site de Paluel (SeineMaritime) en 1985. « Quand je suis arrivé, les arrêts duraient de 40 à 50 jours en moyenne. Pour les plus longs, c'était 90 jours. Là, on est descendu à moins de 30 jours, décrit-il. Plus la centrale produit d'électricité, plus elle rapporte. Il faut donc l'arrêter le moins longtemps possible. Un jour sans production coûte un million d'euros : si on passe de 60 jours à 30, on a gagné 30 millions. »

Culture du secret-défense

Pour gagner ces jours, il a fallu tailler dans la liste des tâches à accomplir, en passant par exemple d'un contrôle de toutes les vannes à un contrôle d'une vanne sur dix. « La majeure partie de mon travail, décrit un ingénieur mécanique, ça n'est plus de planifier la maintenance, mais de chercher où on peut s'en passer. » Les travaux jugés secondaires sont reportés au prochain « arrêt de tranche ». Résultat : « On accumule sans cesse des travaux non faits, mais la tranche, elle, vieillit ! On se retrouve avec des cir- cuits qui fonctionnent avec des fuites. Tout ça parce que la maintenance a été décalée », raconte Jérôme.

Autre problème : la plupart de ces travaux sont aujourd'hui confiés à des sous-traitants, chez qui les conditions de travail sont dégradées. « On réalise 80 % du travail, mais on n'a pas le statut d'agent EDF et on a de moins bons salaires, en particulier pour le travail de nuit », regrette Jean*, sous-traitant dans le secteur nucléaire depuis trente ans. « Le principal objectif des entreprises sous-traitantes, c'est la rentabilité, rappelle Gilles Raynaud, ancien prestataire du secteur et président de l'association Ma zone contrôlée, qui soutient les revendications des salariés de ces sociétés.

lls veulent gagner de l'argent sur le contrat qu'elles ont obtenu. Et les économies sont faites sur la rémunération des personnels. »

Indispensables au système de production de l'électricité nucléaire, dans lequel ils sont omniprésents, les travailleurs sous-traitants estiment que leur précarité joue contre la sûreté. « Parfois, on se demande comment il n'y a pas encore eu d'accident sur notre site, confie l'un d'eux. Avec la manière dont EDF nous met la pression, et nos employeurs aussi, c'est difficile de ne pas y penser. » Les salariés qui, comme Jean, osent exprimer leurs craintes ne sont pas nom- breux, car le milieu est peu bavard. « Il y a cette culture militaire, ce secret-défense dont il ne faudrait jamais parler. Mais on ne dénonce aucun secret, on parle de conditions de travail », précise Gilles Raynaud.

Mon travail n'est plus de planifier la maintenance, mais de chercher où on peut s'en passer.

Des agents EDF proches du départ ou déjà à la retraite désignent la privatisation partielle de l'entreprise, transformée en société anonyme en 2004, comme le moment d'un basculement. « Des gestionnaires purs, qui ne comprennent ni les besoins du terrain ni la technique, sont arrivés aux commandes, se remémore Francis, qui a travaillé plusieurs décennies à la centrale de Paluel. Nous ne pouvons accepter leurs exigences, trop centrées sur la rentabilité à court terme. »

« Une poudrière »

Au sein d'EDF, comme dans d'autres grandes entreprises publiques, les statuts se sont multipliés, le travail a été divisé, les salariés ont été mis en concurrence, le tout au détriment de la confiance et de la cohésion. « Les postes ont été individualisés. Les équipes cassées, regrette Francis. Avant, il y avait de l'émulation, des échanges, des retours d'expérience. Cela nous permettait de faire du meilleur boulot. Tout cela est terminé. Et la qualité de ce que l'on fait s'en ressent. »

« Pour fonctionner, on a besoin d'une cohésion interne, analyse Anne Salmon, sociologue et philosophe, auteure d'un livre consacré à la privatisation d'EDFGDF (1). À partir du moment où vous travaillez dans un collectif, où vous connaissez la manière dont vos collègues fonctionnent, des rapports de confiance se créent qui sont d'une extrême importance, surtout dans le milieu nucléaire. » Des lacunes en matière de qualité et des réflexes qui se perdent faute de confiance, cela peut s'avérer problématique en cas d'incident. « En centrale nucléaire, les enjeux sont tellement énormes qu'il faut partager les prises de décision, confirme Laurent, fort de ses trente ans de carrière chez EDF. Pour cela, il faut que les gens se connaissent, qu'ils sachent où en sont leurs collègues en termes d'expérience et de compétences. Sans cela, personne ne peut prendre de responsabilités. »

Autre contrainte : l'inflation des procédures, ces check-lists qui décomposent la moindre action en centrale et qu'il faut soigneusement cocher. Mises en place au fil des années pour fiabiliser la machine, elles prennent aujourd'hui trop de place. « Il y a une dérive documentaire hallucinante, témoigne Francis, l'ancien de Paluel. Pour une mission censée durer deux heures, on se retrouve à remplir des dossiers de 150 pages. Si on essaie de respecter la moindre opération décrite dans le dossier, on va y passer quatre ou six heures. Or l'encadrement met la pression pour que cela ne dure que deux heures. » Des agents EDF, voire des sous-traitants, se retrouvent ainsi à arbitrer, seuls, les tâches qu'ils vont accomplir et celles qu'ils vont « zapper ». En cas de problème, c'est sur eux que tomberont les sanctions.

« Le parc nucléaire est une poudrière », estime Gilles Raynaud, à l'heure où EDF poursuit son « grand carénage », qui doit permettre d'augmenter la durée de vie de ses centrales au-delà des 40 années prévues initialement. « Il va y avoir cinq fois plus de travail. Et on voudrait construire de nouvelles centrales... Mais qui va le faire, et dans quelles conditions ? » Toutes ces alertes, les travailleurs essaient de les répercuter à leurs directions, en vain. « Nous sommes considérés comme des pénibles, qui voient tout en noir, se désolent Francis et Laurent. Quant aux inspecteurs de l'Autorité de sûreté nucléaire, ils sont trop peu nombreux et nous interrogent rarement. » Cet effacement de l'expertise des travailleurs, et de leurs alertes, entretient l'illusion d'une excellence française en matière de nucléaire civil et mène au déni de l'état réel de la filière, de plus en plus inquiétant.

par  Nolwenn Weiler
 
 
À la centrale de Paluel, la durée des arrêts pour entretien ne cesse de diminuer.
À la centrale de Paluel, la durée des arrêts pour entretien ne cesse de diminuer.

 

 

 

 

 

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