Congrès FSM : Interview d’Arthur Cheliotes (CWA New York, AFL-CIO)

Publié le par FSC

 

16e Congrès de la FSM Athènes, 6-9 avril 2011. Interview d’Arthur Cheliotes, responsable de la Communication Workers of America (CWA) pour l’administration de New York. Affiliée à l’AFL-CIO, la CWA est le plus gros syndicat américain des médias et de la communication.  Arthur Cheliotes raconte ici l’évolution du syndicalisme aux Etats-Unis et les récentes manifestations contre la régression dans plusieurs Etats (Winsconsin, Ohio, Indiana…).

 

Votre organisation ? Vos liens avec la FSM ?

 

La CWA représente les cadres et les employés administratifs de la ville de New York. Jen suis le président de la section de New York (Communications Workers of America Local - 1180). Les cadres que nous représentons sont, dans la hiérarchie, juste en-dessous des dirigeants, ce sont eux qui supervisent le travail des administrations.

 

Une ploutocratie

La CWA pense que les firmes privées internationales, en d’autres termes les capitalistes, ont manipulé et manipulent notre démocratie, et donc que ce n’est plus notre démocratie, mais une ploutocratie. Par exemple, il est faux que les Américains ont voulu être engagés dans la guerre. On dit que les Américains ne veulent pas être en Afghanistan, en Irak, mais nous continuons à être en Irak. Par exemple aussi, 90 % des Américains souhaitaient que Guantanamo soit fermée. Et nous avons même élu Obama parce qu’il promettait de fermer cette prison, parce qu’il avait promis de sortir de la guerre…  Et rien de tout cela n’est arrivé.

 

Dans les années 1920, Bernays, un Américain, écrivait que la démocratie doit être manipulée pour tout le monde aille dans le même sens…

 

Le livre qui m’informe réellement, c’est « The Looting of America » de Les Leopold. Je fais lire ce livre à toute la direction de mon mouvement. Il explique comment, dès l’époque de Ronald Reagan, à partir du moment où celui-ci a réduit les impôts pour les riches (de 70% à 28% pour les millionnaires), a commencé un processus de concentration des richesses dans les mains d’un tout petit nombre.

 

Concentration des richesses

En son temps, l’un des vieux juges de la Cour suprême des Etats-Unis, Louis Brandeis, a dénoncé l’incompatibilité entre la concentration des richesses et la démocratie. Brandeis était un avocat ouvrier nommé à la Cour suprême par Roosevelt, et il a déclaré : « Notre nation doit prendre une décision qui est de savoir si l’on peut accepter la concentration des richesses dans les mains d’un petit nombre ou si nous avons une démocratie. On ne peut pas avoir les deux en même temps.»

 

Près d’un krach ?

A notre époque, la concentration de richesses est à maturité pour une grande dépression du type de 1929. En 2007, le 1% le plus riche de la population a gagné 24 % des revenus des Etats-Unis… La dernière fois qu’une telle situation s’est produite, c’était en 1929, juste avant le krach.

 

Roosevelt n’épargnait pas les riches

C’est Roosevelt qui a lancé le New Deal, ce qui a permis aux syndicats de se développer, ce qui a vu la création d’une sécurité sociale, la mise en place d’un certain nombre de réformes et, bien sûr, l’imposition des riches jusqu’au taux de 91 %, ils ne gagnaient jamais au-dessus de 10 % de la richesse nationale, mais quand Reagan est arrivé au pouvoir, il a changé cela. C’est alors qu’ils ont commencé à concentrer la richesse entre leurs mains. Ils ont aussi investi « intelligemment » dans l’économie et la société américaine… ils ont investi dans le Congrès américain, le Parlement et le Sénat. Et ils ont commencé à acheter, à influencer les décisions du Congrès.

 

Reagan et les médias

L’autre chose que Reagan a faite il y a trente ans, c’est d’autoriser la monopolisation des médias. Il y avait de très nombreux médias aux Etats-Unis quand Reagan est arrivé au pouvoir, et aujourd’hui il n’ y en a plus que huit. Ils sont dirigés comme des firmes, ils n’ont aucune indépendance, et il n’y a aucune alternative pour des voix différentes, dans la radio, la télévision et dans la presse. On assiste à une hégémonie des médias privés. La société américaine n’est même pas confrontée à certaines des choses dont nous parlons pendant ce congrès. La culture des Etats-Unis… les Américains ne sont pas informés, on n’en parle pas.

 

Les syndicats attaqués

La troisième chose qu’a faite Reagan, c’est d’attaquer les syndicats. Il a renvoyé les contrôleurs aériens, il a déclaré normal que les sociétés américaines luttent contre les syndicats et leurs représentants. Quand Reagan a été élu président, près de 25 % des salariés du privé étaient membres d’un syndicat, aujourd’hui, c’est à peu près 5%.

 

Quelle évolution pour les syndicats ?

Il faut remonter à la lutte pour la journée de 8 heures, et au massacre de Haymarket Square, quand les ouvriers de Chicago se sont réunis, dans les années 1890, et ont déclaré qu’ils ne voulaient plus travailler 6 jours par semaine, 12 heures par jour, et ont demandé à travailler 8 heures. Ils ont commencé à exiger une journée de 8 heures. 8 heures de travail, 8 heures de repos, et 8 heures de loisir. Le mouvement s’est alors répandu chez les ouvriers dans toute la nation. Il y a aussi l’incendie de l’usine de textile de la ʺTriangle Shirtwaistʺ, en 1911, à New York, où 140 jeunes femmes immigrées, essentiellement juives et italiennes, sont mortes brûlées vives dans des ateliers parce que leur employeur voulait empêcher leurs relations avec des représentants des syndicats. Il avait donc fermé les portes à clé, et quand l’incendie s’est déclenché, les ouvrières n’ont pas pu fuir parce que les portes étaient verrouillées. C’est l’origine du syndicat des confectionneuses, qui a été un syndicat très fort à New York et qui s’est ensuite élargi au reste du pays. Ces mouvements ont abouti quand Roosevelt a autorisé l’adoption de loi légalisant les syndicats aux Etats-Unis, en 1911. Le mois dernier, nous avons célébré le 100e anniversaire de cet événement, le 25 mars. 

 

Purges du maccarthisme

 

Parmi les luttes qui ont été menées, les plus gros problèmes datent de l’époque de McCarthy, qui était anticommuniste dans la foulée de la seconde guerre mondiale. Alors sévissait la peur du communisme, de l’Union soviétique, etc. Et tout syndicaliste qui promouvait le socialisme était purgé des syndicats. Cela a détruit la base des organisations, qui était nécessaire pour que ces syndicats puissent fonctionner.

 

Et au Wisconsin cette année ?

 

Les syndicats sont forts dans le secteur public. Après s’être débarrassés des syndicats dans le privé, et dans le secteur tertiaire, les impérialistes cherchent à s’en débarrasser dans le public. Or dans la loi américaine, chaque Etat a sa propre législation concernant les syndicats. Par exemple, les Etats esclavagistes du Sud n’ont jamais autorisé légalement l’existence des syndicats, cela a été une sorte de faveur continuelle qu’ils accordaient.

 

Dans le Nord industrialisé, le Winsconsin fut le premier Etat où les syndicats sont apparus dans le secteur public. Cela date de la présidence de John Kennedy. Dans son adresse au gouvernement, Kennedy déclara que ce serait une bonne chose pour les employés d’avoir des syndicats. Il a donné l’exemple au niveau fédéral et, au niveau des Etats, plusieurs gouverneurs ont autorisé les travailleurs à des négociations collectives, ont autorisé la création de syndicats. Cela a ainsi commencé au Wisconsin, avant de s’étendre au Maryland et à New York, puis vers l’Est, en Californie, en Oregon, à Washington, et dans le Midwest, qui ont créé des droits syndicaux. En revanche, dans le Sud, le syndicalisme n’a jamais été autorisé à se développer.

 

Dans les faits, aujourd’hui 30 % des travailleurs du secteur public sont organisés en syndicats, contre 5% dans le privé, parce qu’on autorise les enseignants à se syndiquer, les policiers, les pompiers, et bien sûr les employés administratifs des services sociaux, des hôpitaux. C’est donc devenu un secteur très viable, solide. C’est le dernier bastion de travailleurs organisés aux Etats-Unis. Et bien sûr, les républicains essaient de le détruire. D’où les manifestations au Wisconsin.

 

Une crise budgétaire qui détruit le service public

 

Le secteur public est syndicalement fort, mais ce que les Républicains ont fait, en réduisant les impôts pour les riches, c’est de créer une crise fiscale pour le budget fédéral, et nous ne pouvons plus assurer les services rendus par l’Etat au citoyen parce que nous ne voulons pas taxer les riches. Le fait de ne pas taxer les riches a entraîné une crise budgétaire. Et que faisons-nous pour régler cette crise budgétaire ? On réduit les effectifs, on réduit les salaires, on réduit les retraites. C’est une crise créée de toutes pièces. C’est une crise « de synthèse », ce n’est pas une crise réelle.

 

Combien de membres à CWA ?

 

Mes militants de base à New York représentent 10 000 personnes. En majorité des ouvriers. En général, les travailleurs de la communication représentent 500 000 personnes dans tout le pays.

 

Pourquoi n’êtes-vous pas affilié à la FSM ?

 

C’est lié à des restes de peur de l’époque de la campagne anticommuniste menée par McCarthy. En outre, dans la culture américaine, si nous prônions la rhétorique qui est celle du Congrès, les adhérents se fermeraient, ils ne voudraient pas s’impliquer, de peur d’être étiquetés communistes. Particulièrement quand vous travaillez dans le secteur public.

 

Changer de cap ?

 

En ce qui me concerne, j’ai été présent pour mes militants de base pendant 33 ans, je suis prêt à prendre ma retraite, le risque pour moi est réduit, mais je sais qu’il va falloir nommer une nouvelle direction, et avec le pouvoir acquis par le monde des firmes privées et Wall Street, nous avons besoin de changer de cap.

 

La guerre froide n’est pas encore morte…

 

Oui, la guerre froide n’est pas finie. Et l’une des raisons, c’est la monopolisation des médias entre quelques mains. Les gens ne voient pas le monde de l’extérieur, ils ne comprennent pas ce qui se passe. Parce qu’à la télévision les informations sont centrées sur les mouvements de la Bourse, alors que je ne peux plus former mes enfants, je ne peux pas les envoyer à l’université.

 

Il y avait une université publique lorsque j’étais étudiant, aujourd’hui ça coûte des milliers de dollars d’envoyer un enfant à l’école. Et le système de santé public est sous la coupe des assurances privées. C’est criminel ! Comme elles sont cotées en Bourse, où elles transforment en profit la santé, le coût de l’assurance santé aux Etats-Unis est deux fois supérieur à ce qu’il est dans n’importe quel autre pays industrialisé ! Il est de plus de 6000 dollars/ an par tête aux Etats-Unis, quand il n’est que de 3000 en France par ex. C’est un désavantage économique en terme de compétitivité sur le marché international…

 

*The Looting of America: How Wall Street's Game of Fantasy Finance Destroyed Our Jobs, Pensions, and Prosperity – and What We Can Do About It, de Les Leopold (Chelsea Green, 2009)

 

Interview du FSC avec Arthur Cheliotes, responsable de CWA Local New York (AFL-CIO).

Les intertitres sont de la rédaction

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