La grève des travailleurs : leçons du passé et défis du futur

Publié le par FSC

La grève des travailleurs: leçons du passé et défis du futur

 

Maximos Aligisakis, conseiller scientifique de la FSM (Genève, Suisse)

 

16ème  Congrès de la FSM, Avril 2011, Athènes

 

(version écrite provisoire)

 

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Cher(e)s camarades, Cher(e)s collègues, Cher(e)s amis,

 

Mon intervention aura pour objectif de partager, avec les délégués et les invités du Congrès de notre organisation syndicale, un certain nombre d'éléments factuels et quelques arguments politiques sur l'activité gréviste. A ce sujet, il convient d'analyser les tendances (quantitatives ou qualitatives) des phénomènes conflictuels, les raisons économiques et politiques qui entourent les litiges professionnels, les conséquences potentielles des conflits sociaux pour les travailleurs ou encore les leçons à tirer pour l'avenir des actions syndicales dans une perspective de lutte des classes.

 

● Eléments factuels

 

A) Y a-t-il une baisse diachronique de l'activité gréviste?

 

Pour commencer, signalons que la grève n'est pas seulement un arrêt du travail pour défendre les intérêts des travailleurs. Elle constitue également un baromètre du climat social d'un pays. Par ailleurs, la grève en se projetant vers la société toute entière, elle a toujours une dimension politique et un impact sur l'opinion publique. Sans oublier que dans de nombreux Etats, la grève représente un moyen politique pour conquérir les droits démocratiques de base.

 

Plusieurs études, y compris des recherches que j'ai effectué moi-même sur l'Europe en se basant sur les données officielles de l'OIT, montrent un déclin diachronique quantitatif des grèves ces dernières décennies. Bien évidemment, nous avons des exceptions selon la période ou le pays. Ainsi, le rythme de la décroissance gréviste peut être rapide ou lent. Cela dépend beaucoup du modèle qui régit les relations du travail dans chaque Etat (particularités économiques, histoire sociale, contexte institutionnel). La conflictualité gréviste est également en relation avec le secteur de l'activité, comme on le verra plus loin.

 

Quand l'on compare les pays du point de vue de la grève, il convient d'éviter la méthode de hit-parade: bon grévistes ou bon ouvriers, … Il faut toujours prendre en considération le contexte et la culture du pays. Ainsi, faire une grève dans un pays aux rapports consensuels, c'est un événement qui mérite une analyse spécifique.

 

Un autre constat qu'il convient de souligner concerne la fréquence ou la durée d'un conflit. Ces dimensions ne se conjuguent pas toujours avec l'intensité du litige. Parfois, les grèves peuvent être rares mais avec une détermination ouvrière immense et des revendications fortes. Les grèves peuvent ne pas être fréquentes mais leur structure ou leur organisation d'être d'une qualité exceptionnelle ou d'une efficacité indéniable.

 

Notons encore que si la conflictualité s'exprime avec différentes intensités (fortes, moyennes, faibles), elle se présente aussi sous des formes très diversifiées: affrontement direct, manifestations de mécontentement dans le lieu de travail, grèves sauvages, coordinations, contestation diffuse. Il faut également prendre en considération quelques nouveaux modes d'action conflictuelle ou le retour des traditions parfois oubliées: bossnapping (séquestration des dirigeants ou des patrons d'entreprise), occupation d'usines, révoltes de rue. Le malaise social prend une multitude des formes, soit parce que les autorités patronales ou gouvernementales font obstacle à la grève, soit parce que les forces syndicales officielles sont incapables de mener le conflit ou parce que certains syndicats s'opposent à la grève.

 

Même si nous pouvons observer, historiquement parlant, une baisse tendancielle des grèves, il n'y a pas de pacification dans les rapports sociaux entre capital et travail, rapports qui restent irrémédiablement antagoniques. L'effort de la propagande officielle afin de remplacer le conflit social par le dialogue social, dans une sorte de bonne gouvernance entre partenaires sociaux, n'est que poudre aux yeux. Pour ma part, je considère que la baisse quantitative des conflits du travail n'est que provisoire. Il s'agit plutôt du résultat de la capitulation d'une partie des syndicats que d'une paix sociale. Par ailleurs, des signes de plus en plus évidents se pointent à l'horizon confirmant la potentialité conflictuelle. Avec le recul du soi disant Etat-Providence, la lutte sociale directe reviendra fortement à l'ordre du jour, y compris dans les pays économiquement prospères.   

 

B) Y a-t-il une nouvelle structuration des secteurs économiques grévistes?

 

Plusieurs études démontrent l'existence d'une certaine tertiarisation de la grève (surtout via le secteur public). Apparemment, les grèves semblent reculer moins dans les secteurs des transports et des communications que dans l'industrie ou la construction. Il y a donc un certain déplacement des secteurs traditionnels du conflit vers de nouvelles branches. La globalisation fait en sorte que les restructurations prévues dans les services publics produisent des nouveaux conflits. Mais encore une fois, ce sont souvent les déserts syndicaux et les trahisons de la lutte qui font que les grèves reculent dans le secteur privé. Toutefois, le mouvement syndical doit prendre en considération que les grèves dans le tertiaire peuvent toucher l'intérêt public (transports, énergie, …) et bloquer l'ensemble du travail. Ce sont des grèves ayant un impact social important. Parfois, on observe, ce qui convient d'appeler, les grèves par procuration via ces secteurs importants: on soutient les revendications des secteurs grévistes mais sans participation à ce mouvement. Le problème avec une telle attitude, ce que la solidarité de classe et l'éducation des travailleurs à la lutte ne progressent pas vraiment.

 

● Quelle explication sur les tendances actuelles de l'activité gréviste? Raisons économico-sociales objectives et raisons politico-organisationnelles subjectives

 

Nous avons diverses raisons expliquant la baisse quantitative gréviste. En premier lieu, notons les transformations structurelles du capitalisme, sa "mondialisation" accélérée, la pression compétitive et logique de la concurrence entre travailleurs (autochtones ou étrangers, au chômage ou en activité, …), les flexibilisations, le chômage (quand le chômage est en hausse, le grève est en baisse). Mais il y a aussi et surtout le facteur subjectif: la trahison ou l'inorganisation syndicales. Ici, les dirigeants des grandes centrales syndicales nationales, mais aussi européennes ou internationales (la CES et la CIS), ont une énorme responsabilité par rapport à la situation actuelle.

 

L'argumentation qu'il convient de souligner est la suivante: quand on n'utilise pas la lutte sociale (quand on ne s'entraine pas de l'utiliser), alors le mouvement ouvrier s'atrophie. En ce sens, les syndicats européens (CES) et les syndicats réformistes au niveau mondial (CIS) ont contribué gravement à l'état actuel du mouvement ouvrier. Un syndicat qui ne lutte pas, c’est un syndicat décoratif, un excellent alibi pour le système politique de la domination capitaliste. Il convient de se rappeler que la misère a régressé véritablement quand les femmes et les hommes ont lutté de manière organisée. A la FSM revient la tâche titanesque de réveiller et de guider les travailleurs au chemin de la lutte active.   

 

Le simple syndicalisme de négociation mène à une impasse. Les temps actuels exigent un syndicalisme de lutte aux niveaux national, européen et mondial. Nous partons du constat que la globalisation s’effectue sous l’emprise du paradigme de l’économie du marché, un euphémisme pour dire la généralisation du mode de production capitaliste. Il est impératif  de ne pas nous incliner devant ce nouveau dieu tout puissant qu’est le marché. Selon notre Fédération, il faut donner les richesses produites aux producteurs des richesses, c’est-à-dire les travailleurs, tout comme il faut leur donner le contrôle du temps de travail : c’est leur temps et c’est leur travail. Il y a également un besoin urgent de rompre avec la stratégie subtile du capital qui installe dans la tête même du travailleur la contrainte de la rentabilité et l'idée de la servitude.

 

Seul un mouvement syndical de lutte, puissant et déterminé, pourra changer les attaques du capitalisme. Les solutions sociales proposées par le système ne sont pas des solutions mais plutôt le problème! En réalité, pour dépasser le monde de la misère, il faut renverser la misère politique du monde: le MPC. La fin de l'apathie syndicale aura-t-elle lieu avec la crise actuelle? Sans doute, mais cela dépend du réveil des travailleurs et leur éloignement des centrales syndicales de la compromission.

 

Pour ce qui est des effets et des conséquences de l'actuelle baisse tendancielle des mouvements grévistes, il ne faut pas oublier la corrélation suivante: quand les grèves baissent, on observe que le temps de travail ne diminue plus. Ce qui signifie que quand les luttes ouvrières reculent, l'exploitation du travail par le capital augmente.

 

Selon les données officielles des derniers rapports de la Fondation européenne pour l’amélioration des conditions de vie et de travail (Dublin), le temps de travail moyen en Europe ne diminue plus. Une des explications possibles de cette situation viendrait du fait que la question du temps de travail est peu à peu délaissée par les luttes syndicales. C’est très grave. Le fétichisme du dialogue social à outrance prôné par les instances internationales, et repris aveuglement par la CES et la CIS, en est certainement pour quelque chose. Dans ce contexte, dialogue social rime avec régression sociale.

 

● Conclusions: l'avenir des luttes grévistes

 

Tout d'abord, il convient de relever les défis de l'action collective qui se posent avec urgence au mouvement syndical mondial: faut-il nationaliser les luttes, faut-il les internationaliser? Comment savoir s'il faut investir aux luttes nationales ou aux luttes transnationales? Il faut se poser aussi la question : pourquoi cette faiblesse protestataire internationale ? Les raisons sont nombreuses : difficulté de mettre ensemble les réseaux sectoriels ou nationaux ; complexité du système international ; coûts et préparations supplémentaires pour une manifestation européenne ou internationale. Par exemple, un syndicat d'un pays européen, étant donné la rareté des ressources à disposition, doit parfois faire un calcul difficile entre le coût organisationnel et le bénéfice politique pour savoir s’il est plus intéressant pour lui de faire une manifestation à Bruxelles ou de rester dans la capitale du pays (Athènes, Madrid, Dublin, etc.).

 

Pour ma part, j'aimerais conclure cette brève intervention en soulignant que la grève est un outil de lutte incontournable pour permettre à la classe ouvrière de s'opposer aux inégalités du contrat de travail, en attendant l'abolition du salariat, notre but ultime comme disait Marx. La grève est à la fois action des masses, contestation générale du système, solidarité ouvrière, légitime défense et moyen d'action pour la négociation. A l'opposé des syndicats réformistes et de compromission qui ne font que dialoguer ou négocier, la FSM et le syndicalisme de classe considèrent la grève de manière globale, c'est-à-dire comme moyen de conscientisation et de libération sociale.

 

J'aimerais également faire une proposition concrète au Congrès: créer, sous la direction des instances dirigeantes de la FSM, un groupe de réflexion et de recherche concernant les moyens d'action et de lutte du syndicalisme de classe. Ce groupe aura pour objectif d'étudier nos moyens d'action et nos stratégies en prenant en compte le passé, le présent et les perspectives de nos luttes ainsi que l'expérience des membres de notre Fédération.

 

Vive la lutte ouvrière

 

Vive la Fédération Syndicale Mondiale

Publié dans Luttes - actualités

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