Stéphane Sirot et le conflit des retraites

Publié le par FSC

Stéphane Sirot est historien et spécialiste des conflits sociaux.

 

Source : L'humanité

Ces dernières années, il n’était pas rare d’entendre des discours, y compris à gauche, sur la faiblesse des syndicats, leur perte de représentativité, la nécessité de trouver de nouvelles formes de mobilisation, etc. Le mouvement des retraites n’a-t-il pas apporté un démenti éloquent à ce genre de discours ?

La faiblesse du taux de syndicalisation en France est réelle : entre 6 et 8 % selon les estimations. Il faut remonter cent ans en arrière pour trouver de tels chiffres. Cette situation, sans équivalent en Europe, conduit régulièrement à intenter au syndicalisme un procès en légitimité. Il semble d’ailleurs que les organisations de salariés se vivent elles-mêmes dans le besoin de démontrer plus solidement leur représentativité, comme l’a illustré en 2008 le débat sur la modification des règles en la matière. A cet égard, le mouvement d’opposition à la contre-réforme des retraites rappelle qu’en France sans doute davantage qu’ailleurs, la légitimité du syndicalisme prend ses racines dans le mouvement social, donc dans ses capacités concrètes de mobilisation, davantage que dans des processus électoraux.

Quant à la question des formes de mobilisation, elle reste posée aux organisations syndicales. La grève et la manifestation demeurent certes les modes de protestation historiques privilégiés, naturels du salariat. Mais au niveau des mouvements d’envergure nationale, l’utilisation quasi exclusive de la méthode des journées d’action pose problème. Typique de la période des Trente Glorieuses, cette pratique pouvait porter ses fruits à une époque où la régulation conflictuelle des rapports sociaux fonctionnait à peu près convenablement : chaque acteur (les syndicats, l’Etat, le patronat), après avoir exposé ses forces, se montrait régulièrement enclin à la discussion. Aujourd’hui, le dérèglement de ce système est patent. Le pouvoir politique, dans son entreprise assumée de démolition de l’Etat social, a besoin de neutraliser la protestation et les contre-pouvoirs censés l’encadrer. Il s’enferme dans une posture de refus de négocier et table désormais systématiquement sur le pourrissement des conflits. Dans ce cadre, les journées d’action n’ont souvent plus qu’un impact de témoignage, au sens où elles ont montré, en peu de temps et à plusieurs reprises (2003, 2009, 2010), leur incapacité à faire fléchir l’appareil d’Etat sur l’essentiel.

Comment analysez-vous le soutien de l’opinion au mouvement social ? Est-ce aussi, plus directement, une reconnaissance de l’utilité des syndicats ?

L’approbation apportée par l’opinion est certes remarquable tant par son ampleur que par sa durée. Il me paraît cependant nécessaire de relativiser le phénomène, ou tout du moins de l’éclairer.

D’abord, il n’est pas rare, dans notre pays, que la majorité de la population soutienne les grands mouvements sociaux. Le même phénomène avait par exemple été relevé en novembre-décembre 1995, alors que les transports publics étaient paralysés. Au fond, cela montre d’ailleurs que l’appui de l’opinion fluctue moins en fonction de la gêne occasionnée aux usagers que selon la capacité des salariés en mouvement et de leurs organisations à démontrer que les revendications portées se font l’écho du bien commun.

Ensuite, face à un président de la République rejeté aussi massivement, il n’est guère surprenant que les manifestants se dressant contre celui qui incarne la sourde omnipotence de la légalité républicaine en reçoivent une adhésion massive. Les taux de jugements positifs du mouvement ont d’ailleurs été presque parfaitement équivalents à la proportion d’avis négatifs sur l’action présidentielle.

Enfin, il serait faux de croire à un rejet des syndicats dans notre pays. Au contraire, depuis une bonne dizaine d’années, les enquêtes d’opinion montrent une relative progression du degré de confiance qui leur est accordé, particulièrement par les salariés. Certes, des critiques récurrentes leur sont adressées : leur efficacité et leur capacité à exprimer les attentes du monde du travail paraissent douteuses à beaucoup ; ils renvoient en outre l’image de structures au service de la frange la mieux protégée du salariat, tels les fonctionnaires. Pour autant, la nécessité de leur existence et leur dimension protectrice en matière de conditions de travail sont reconnues.

Malgré l’ampleur de la mobilisation et l’unité syndicale, le gouvernement n’a pas cédé. Si les taux de syndicalisation étaient plus forts, peut-on supposer qu’il en aurait été autrement ?

Pas forcément. Certes, des taux de syndicalisation plus élevés pourraient en partie annuler les arguments simplistes sur le niveau de représentativité. Mais ils n’auraient certainement pas davantage contribué à faire reculer le pouvoir que l’ampleur de la mobilisation.

Le gouvernement n’a pas cédé parce qu’il juge cruciale la contre-réforme des retraites. Elle a été érigée en point d’appui, en mesure indispensable pour préserver la colonne vertébrale de son action, c’est-à-dire une politique inégalitaire résolue, en faveur des classes sociales les plus privilégiées. D’ailleurs, les remises en cause des droits en matière de retraite ont toujours eu cette caractéristique de servir de variables d’ajustement à une situation économique dégradée, en l’absence de volonté de mise à contribution des revenus du capital.

De surcroît, il semble possible de considérer que le gouvernement n’a pas fait de concessions majeures parce qu’il a reçu, ces dernières années, des signes évidents de modération de la part des directions des grandes confédérations syndicales. En 2009, elles avaient déjà fait preuve de leur volonté de ne pas s’engager dans un rapport de forces brutal avec le pouvoir. Cet automne, le discours porté dès la mi-octobre par la CFDT, suivie des syndicats s’inscrivant traditionnellement dans son sillage, n’a pu qu’envoyer un signal négatif au pouvoir, en semblant soumettre le temps social au temps politique. En effet, marteler qu’au terme du processus législatif, la mobilisation ne pourrait se poursuivre revient à transmettre un redoutable message qui pourrait être résumé ainsi : si vous faites rapidement adopter vos lois, y compris iniques, nous replierons nos banderoles ! Il paraît difficile de faire plier ainsi un pouvoir déterminé.

Aujourd’hui, face à l’autoritarisme du pouvoir et aux inégalités accrues par la crise économique, le discours syndical est-il poussé à une certaine politisation ? Si oui, diriez-vous que c’est une bonne chose pour le développement du syndicalisme en France ?

 

Il serait une chimère de penser qu’existerait une séparation entre l’action syndicale et l’espace politique. Les deux sont au contraire intimement mêlés, tout spécialement dans notre pays, où l’Etat joue un rôle crucial en matière de droit social et où les protestations d’envergure nationale s’adressent systématiquement à lui.

 

En outre, les mouvements les plus récents, lorsqu’ils protestent contre les formes de la lutte contre la crise du capitalisme (comme en 2009) ou contre l’allongement de l’âge du départ à la retraite, s’immiscent puissamment dans le mode de gestion de l’Etat.

 

Ajoutons que 2012 était présent dans les esprits des manifestants. Cette réalité était d’ailleurs fort visible lors de la journée du 6 novembre, où il n’était pas rare de croiser des pancartes individuelles du type : « Sarkozy, rendez-vous en 2012 ».

 

Alors, les organisations syndicales doivent se garder de l’idée d’une dichotomie champ politique/champ social. Elles ont bien au contraire à assumer sans complexes une dimension interventionniste dans l’espace de la cité, ce qui correspond d’ailleurs à la tradition française. Il ne s’agit pas ici pour elles de s’inféoder à un camp partisan, mais de se placer en capacité d’imaginer la société future, de penser une rupture plutôt que de cogérer un système prêt à infliger au monde du travail un lot de souffrances grandissant. 

Publié dans Luttes - actualités

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