Le décès de note camarade Jean Salem

Publié le par FSC

C'est avec beaucoup d'émotion que nous avons appris le décès de notre camarade Jean Salem!

Nous sommes nombreux ces dernières années à avoir participé à la Sorbonne aux séminaires "Marx au XXIe siècle" qui faisaient rayonner la pensée et la réflexion autour du grand penseur dans l'enceinte universitaire même, en dépit de l'ostracisme dont cette pensée fait l'objet en ces temps de contre-révolution!

C'était un ami pur et fidèle aux idéaux de progrès et de libération du peuple et des peuples comme le dit çi-près avec justesse et émotion Danielle Bleitrach :

 

 

Il y a 5 minutes j'ai reçu un message de Rémy Herrera m'annonçant la mort de Jean Salem, notre ami camarade, un grand intellectuel marxiste, professeur de philosophie à Paris-panthéon la Sorbonne, un être pétri de lumière, fidèle et menant son combat sans faille et pourtant avec cette amitié, cette courtoisie attentive, ce sourire que même la maladie n'arrivait pas à altérer, comme s'il avait atteint l'ataraxie, la tranquillité de l'âme décrite par le poète matérialiste Lucrèce dont il été un des exégèse.

Il ne faut pas craindre la mort cet ultime trouble de l'âme : « La mort n'est donc rien pour nous et ne nous touche en rien, puisque la nature de l'âme apparaît comme mortelle. » Comme « aucun malheur ne peut atteindre celui qui n'est plus », vouloir prolonger la vie quand elle n'apporte plus que souffrance est donc absurde (III, 940).

Adieu mon cher compagnon c'est moi qui ressent le trouble indécent d'être privé de toi, moi et nous tous qui t'aimions tant, Aymeric, Rémy, tous ceux que tu a accueilli dans ton séminaire. D'autres et ce ne sera que justice parlerons de ton parcours scientifique : de la quarantaine d'ouvrage que tu as publiés, du fait que tu fus lauréat de l'Académie française que tu avais une formation en philosophie, économie, en Histoire sciences Politique, en Anglais, ainsi qu'en Art et Archéologie ce en quoi là encore c'est le bagage le bagage de Marx pour construire cette nouvelle science, le matérialisme historique.

Comme lui qui fit sa thèse estudiantine sur Démocrite et Épicure, tu a commencé par une étude du matérialisme dans ses origines grecques et latines, pour déboucher sur un séminaire Marx au XXI e siècle où tu nous as invitée Marianne et moi, tu étais devenu un pôle de création et de diffusion auquel personne n'osait toucher. Quand je t'ai vu la dernière fois, tu était déjà cet homme à la cervelle d'or distribuant dans un ultime geste militant ces rognures de sang et d'or comme ton père donna son corps à la torture pour l'indépendance de l'Algérie contre le colonialisme…

Et lui et toi vous avez donné votre esprit et votre corps, feignant d'ignorer la douleur avec ce merveilleux bonheur et ce sourire à l'idée que tout ce qui se doit accompli pour qu'une vie vaille la peine d'être vécue, vous l'avez fait avec tranquillité et modestie mais une sorte d'entêtement discret, ce qui devait se faire,dans les limites de vos possibilités ; Un intellectuel communiste qui a voulu rester révolutionnaire dans des temps de contre-révolution…

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Robert Maggiori rend un vibrant hommage à Jean Salem dans les colonnes de Libération

Mort de Jean Salem, spécialiste du matérialisme antique et homme de combat

Par Robert Maggiori — 14 janvier 2018 

Décédé dans la nuit de samedi à dimanche à l’âge de 65 ans, le philosophe, pilier de la Sorbonne, était un expert mondialement reconnu de Démocrite, Epicure ou Lucrèce. Fidèle aux idéaux de Marx, il dénonçait la perte de repères d’une gauche envoûtée par les sirènes libérales.

 

La tumeur au cerveau contre laquelle il luttait depuis près de deux ans aura fini par gagner : Jean Salem s’est éteint dans la nuit de samedi à dimanche à Rueil-Malmaison. C’était un pilier de la Sorbonne. Il y animait le Centre d’histoire des systèmes de pensée moderne, où étaient invités les penseurs français et étrangers qui estimaient encore féconde la pensée de Marx, et, depuis des décennies, exposait à des générations d’étudiants captivés, le matérialisme antique, les théories de Démocrite, Epicure, Lucrèce, dont il était l’un des plus grands spécialistes mondiaux. C’était un homme de combat, peut-être le dernier représentant d’un siècle où existaient, au centre de la vie politique, les partis, les syndicats, l’engagement durable, où il y avait une gauche socialiste et une gauche communiste, où les conceptions du monde opposées s’affrontaient. Fin dialecticien, il était véhément dans la lutte idéologique ou la polémique civile, intransigeant, têtu même, mais doux et charmant dans les rapports humains, qu’il voulait empreints d’ironie et de cette exquise politesse que l’usage de l’imparfait du subjonctif rendait quelque peu surannée. Il est à la tête d’une belle œuvre, qui porte non seulement sur le matérialisme de l’antiquité et l’épicurisme, mais aussi les Lumières, l’art de la Renaissance, les libertins du XVIIsiècle, Maupassant, Spinoza, Marx et Lénine. C’est dans l’un de ses derniers livres, Résistances (entretiens avec Aymeric Monville, Delga, 2015), qu’il rapporte son itinéraire biographique et intellectuel.

Fils d’Henri Alleg

Né le 16 novembre 1952 à Alger, Jean Salem est le fils d’Henri Alleg, alias Harry Salem, auteur de la Question. La mémoire collective a quelque peu effacé le souvenir de cet ouvrage, dont seuls les livres d’histoire, désormais, soulignent l’impact politique, social et moral qu’il a eu. Toute la vie de Jean a été déterminée par le sort que la Question valut à son père. L’ouvrage paraît le 18 février 1958. On savait en gros que l’armée française torturait en Algérie. Mais le témoignage d’Alleg est décisif, qui décrit les pires horreurs subies – coups de pieds, gifles, brûlures, étouffement, «gégène», courant haute tension sur les parties génitales, supplice de la baignoire – de la façon la plus sobre, avec «le ton neutre de l’Histoire», écrira François Mauriac. «On te niquera la gueule… On va faire parler ta femme…» lui crachent ses tortionnaires. Abîmé, couvert de blessures et d’ecchymoses, il leur répond : «Vous pouvez revenir avec votre magnéto, je vous attends, je n’ai pas peur de vous.» Il ne parlera pas. La presse donne à la Question – porté à l’écran par Laurent Heynemann en 1977 – un écho considérable. Jean-Paul Sartre écrit dans l’Express l’un de ses textes politiques les plus intenses, «Une victoire», qui deviendra la postface à l’ouvrage. L’interdiction du livre provoque des interpellations parlementaires, une adresse solennelle envoyée au président René Coty (signée par Sartre, Mauriac, André Malraux, Roger Martin du Gard…), une vague de protestations dans tout le pays.

À lire aussi : Jean Salem : tel père, tel fils

Qui était Alleg ? Fils de tailleurs, né à Londres en 1921 dans une famille de juifs russo-polonais ayant fui les pogroms, naturalisé français, Harry Salem arrive à Alger en 1939 et prend fait et cause pour le peuple algérien. Il adhère au Parti communiste algérien, et entre à Alger républicain, où il signe «Henri Alleg» et dont il prend la direction en 1951. A la suite de l’interdiction du journal, anticolonialiste, il est arrêté en 1957, et est séquestré un mois à El-Biar : c’est là qu’il est torturé. Transféré à la prison civile d’Alger, il écrit la Question sur des feuilles de papier hygiénique qu’il parvient à transmettre au jour le jour à ses avocats. Le 15 juin 1960 il est condamné par le Tribunal permanent des forces armées d’Alger à dix ans d’emprisonnement pour «atteinte à la sûreté extérieure de l’Etat». Il est alors transféré à la prison de Rennes, d’où il s’évade – pour rejoindre la Tchécoslovaquie avec sa famille. Alleg retournera dans l’Algérie indépendante en 1962, fera reparaître Alger républicain, puis reviendra en France et y poursuivra sa vie de militant communiste, de journaliste (l’Humanité), d’essayiste et d’historien. Il est mort à Paris le 17 juillet 2013.

Optimisme

Cela n’a pas été toujours facile, pour Jean Salem, d’être le fils d’Henri Alleg. Non parce que l’héritage aurait été lourd. Il l’a, au contraire, porté avec fierté, faisant siens ses valeurs, ses principes moraux, ses convictions de communiste, combattant pour la justice sociale et la paix. Mais parce que toute sa jeunesse, il a eu à vivre ses absences, suivre ses itinérances, «être» tantôt algérien, tantôt russe, tantôt français. Il est d’abord hébergé à Tarascon, chez sa grand-mère, puis, «téléporté», il se retrouve avec les siens à Prague, loge «dans un hôtel qui s’appelait un peu pompeusement l’”hôtel Palace”», en fait l’«hôtel du Parti», puis «dans une sorte de HLM» à Novi Hloubětín. Il est inscrit à l’école de l’ambassade soviétique, où l’enseignement est donné en langue russe. Au bout de trois mois, il arrive à manier la langue. Ses parents voyagent à Cuba et dans l’Algérie indépendante. Jean, accompagné de son frère, est d’abord placé dans «le “camp” de pionniers» d’Artek, sur la mer Noire (Crimée), semblable à un camp de scouts. Puis il est confié à la Maison internationale de l’enfance, à Ivanovo, 250 kilomètres au nord-est de Moscou – un internat où étaient accueillis les enfants de communistes pourchassés dans leurs pays. Quelques mois après, adolescent, il est «redéposé» en Provence, pour enfin, en 1964, retrouver ses parents en Algérie.

Jean connaîtra bien d’autres «ballottements» et «voyages autour de sa chambre», avant de devenir, des années plus tard, un globe-trotteur quasiment professionnel. Il a comme une soif de «cosmopolitisme» (visite tout, Israël, Maghreb, Inde, Sri Lanka, Turquie, pays européens, Russie encore et toujours, Corée du Sud, Venezuela, Chine…) qu’accompagnent la soif de lire (on se demande s’il y a un livre qu’il n’ait pas lu, de la littérature gréco-latine, française, latino-américaine, russe, italienne…) et l’amour de l’art… Pendant ses études, il hésite – égyptologie, sciences politiques, histoire de l’art, médecine – avant d’opter pour la philosophie, devenir professeur au lycée de Fourmies (Nord), et, pendant les vacances, guider les touristes français au musée Pouchkine de Moscou ou à la galerie Tretiakov, et des touristes russes à Venise ou Florence. A l’université, il aurait voulu, bien sûr, faire la «6 000thèse» sur Marx : c’est Marcel Conche qui le convainc de la consacrer plutôt à l’Ethique épicurienne d’après Epicure et Lucrèce.

Dans l’épicurisme, Salem retrouve «le matérialisme philosophique de Marx, la causticité de Marx, la santé et la tonicité de Marx, un immense optimisme naturaliste, mais agrémentés d’un évident pessimisme anthropologique et d’une invitation à l’abstention politique». L’optimisme, il le fera toujours sien, car rien ne freinera sa recherche du bonheur, indissolublement liée à l’établissement de la justice sociale. L’«abstention politique», il ne la connaîtra guère, mais ses combats lui paraîtront avoir été désespérés par ce qu’il appelle les «années de plomb», ces années qu’ouvre la «mitterrandôlatrie», pendant lesquelles la gauche, envoûtée par les sirènes libérales, perd son âme, et, par une sorte de «détestation de soi», liquide «ce qui restait du mouvement communiste». Enfant, il avait, à Alger, des lapins et une tortue qu’il avait baptisée du prénom russe de Valentina – «en l’honneur de Valentina Terechkova, la première femme cosmonaute».

Robert Maggiori

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J
Profonde tristesse à l’annonce du décès du camarade Jean Salem, philosophe, communiste.
Fidèle ami de l’URSS.
C’est un camarade qui disparait, un communiste du temps des orages, qui n’a pas failli après la défaite du camp socialiste.
Je ne connaissais pas Jean Salem personnellement sauf à lire deux de ses livres « une écriture frivole des écritures » sur Feuerbach et son livre « Lénine et la révolution ».
Jean Salem organisait des rencontres marxistes dont on peut voir les vidéos sur le net.
Jean Sans Terre
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Quatrième de couverture du livre de Jean Salem au éditions Encre marine « Lénine et la révolution ».

CONCERNANT L’IDEE DE REVOLUTION, six thèses principales paraissent ressortir d’un examen systématique des Oeuvres complètes de V.I.Lénine.

1°/ La révolution est une guerre ; et la politique est, de manière générale, comparable à l’art militaire.

2°/ Une révolution politique est aussi et surtout une révolution sociale, un changement dans la situation des classes en lesquelles la société se divise.

3°/ Une révolution est faite d’une série de batailles ; c’est au parti d’avant-garde de fournir à chaque étape un mot d’ordre adapté à la situation objective ; c’est à lui de reconnaître le moment opportun pour l’insurrection.

4¨/ Les grands problèmes de la vie des peuples ne sont jamais tranchés par la force.

5°/ Les révolutionnaires ne doivent ni ne peuvent renoncer à la lutte en faveur des réformes.

6°/ A l’ère des masses, la politique commence là où se trouvent des millions d’hommes, voire des dizaines de millions. Et les foyers de la révolution tendent à se déplacer vers les pays dominés.

Jean Salem, professeur à la Sorbonne, montre ici l’intérêt ainsi que l’actualité de ces ces thèses que, durant le dernier quart de siècle, bien des gauches respectueuses ont reléguées sour l’éteignoir, désavoués avec virulence ou, tout simplement, censurées.
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