Interview de Bernard Giusti secrétaire du syndicat CGT de l'Hôpital Cochin

Publié le par FSC

Interview de Bernard Giusti secrétaire du syndicat CGT de l'Hôpital Cochin

Source de l'interview : le Journal Initiative Communiste du PRCF

Initiative Communiste : Quel lien faites-vous entre la casse des hôpitaux et la « construction » européenne ?

BERNARD GIUSTI : Pour nous il y a un lien évident. La casse des hôpitaux, de la Santé et des services publics en général, découle directement de la politique libérale européenne.

Les services publics « à la française » (rappelons qu’idéalement les services publics dans le cadre de la République issue de 1789 sont supposés assurer l’égalité entre les citoyens) sont incompatibles avec les objectifs du capitalisme (pour les capitalistes, l’Europe n’est qu’un marché parmi d’autres).

« La casse des hôpitaux, de la Santé et des services publics en général, découle directement de la politique libérale européenne »

Ils veulent casser les services publics pour les ouvrir au marché, c’est-à-dire à la privatisation, aux bénéfices privés. Et aujourd’hui, le cancer de la privatisation gagne tous les secteurs de tous les services publics. La casse des hôpitaux s’inscrit dans cette démarche libérale de privatisation, et au-delà de disparition de l’Etat en tant que décideur au profit des multinationales.

Initiative Communiste : La CGT-Cochin reste sur des positions et sur des pratiques de classe inébranlables. Or les états-majors syndicaux affirment que rester trop « rouge », c’est se couper du salariat, de la « modernité », etc. Qu’en dis-tu à l’épreuve des faits ?

BERNARD GIUSTI : L’expérience de terrain montre quotidiennement la réalité de la lutte des classes. Chaque fois que certains opposent une soi-disant « modernité » à des pratiques de luttes des classes, en laissant entendre que ces pratiques sont dépassées, passéistes, que disent-ils en réalité ? Ils disent que les travailleurs doivent cesser de s’engager dans des rapports de force avec le patronat et avec les gouvernements à la botte du capitalisme. Ils disent qu’il faut négocier, et qu’il faut négocier sur les revendications du patronat ! Négocier sur les revendications du patronat, c’est être assurés que les travailleurs seront perdants, c’est évident : je ne connais pas de patron qui dise « Je veux vous augmenter, alors on va négocier » ! En réalité, ils savent bien que ce sont les salariés qui détiennent le pouvoir, car sans eux les patrons ne sont rien. D’où leurs manœuvres pour tenter de désarmer les travailleurs, et l’un de leurs arguments est la « nécessaire modernisation » du combat syndical, c’est-à-dire la pratique systématique de la négociation (comme le fait la CFDT par exemple, et l’on voit ce que ça donne !). Ce n’est pas pour rien si Merkel se permet de déclarer que « la démocratie doit s’adapter aux lois du marché »… Pour la CGT Cochin, les luttes quotidiennes montrent l’inverse, montrent que la lutte des classes est loin d’être obsolète : seuls les rapports de force permettent de défendre efficacement les travailleurs. Mais pour cela, il faut commencer par construire des syndicats de terrain forts, ce qui demande beaucoup de travail, aussi je ne suis pas surpris quand certains parmi les syndicalistes parlent eux aussi de « modernité »…

Initiative Communiste : Comment réussissez-vous tout à la fois à intégrer aux luttes les travailleurs issus de l’immigration et à défendre sur des bases progressistes et antiracistes l’héritage révolutionnaire de la Nation : Robespierre, Commune, Front populaire, CNR, etc. ?

BERNARD GIUSTI : Précisément grâce au travail de terrain. Notamment, nous organisons environ tous les deux mois une « journée nouveaux arrivants » pour accueillir les camarades qui viennent de se syndiquer. Lors de cette journée, nous faisons un historique des luttes politiques et syndicales à travers l’histoire depuis la Révolution française, histoire de la CGT et du syndicalisme, mais aussi Histoire avec un grand H. En expliquant l’histoire et les concepts (celui de Nation par exemple), nous pouvons mettre en évidence les rapports étroits, voire la continuité, entre ce que nous vivons aujourd’hui et les rapports de forces tels qu’ils se sont manifestés dans l’histoire, tous ce que ceux qui nous ont précédés ont accompli. Nous expliquons aussi les principes fondamentaux de la lutte des classes et ceux du capitalisme, ainsi que le fonctionnement de la démocratie syndicale au sein de notre CGT Cochin, le fonctionnement des instances dans nos hôpitaux, etc. Tout ceci permet à un grand nombre de nouveaux syndiqués de prendre conscience d’un certain nombre de choses.

Autre principe de la CGT Cochin : la nécessaire rotation des mandatures au sein du syndicat, à tous les niveaux. Il faut que les plus jeunes (et nous avons des jeunes !) puissent s’investir s’ils le désirent, et il faut donc leur laisser la place. Personne ne peut s’investir si on ne lui donne aucune responsabilité. C’est pourquoi tous les mandats sont renouvelables toutes les deux mandatures, ce qui permet à ceux qui sont en place de préparer ceux qui viennent d’arriver. Bref, c’est toute une pratique qui permet à tout un chacun d’être finalement « un citoyen du syndicat », sans distinction d’origine ou de quoi que ce soit. Ce que nous faisons quotidiennement permet de lutter efficacement contre le communautarisme ou le corporatisme, par exemple. Nous appliquons finalement la « vertu républicaine » : le bien de tous doit toujours primer sur les intérêts particuliers.

Initiative Communiste : La CGT-Cochin ne se contente pas de lutter, elle publie un journal d’un haut niveau idéologique. Quel lien faites-vous entre l’action syndicale proprement dite et le travail d’explication ?

BERNARD GIUSTI : Je crois que je viens de répondre à cette question. J’ajouterai que le lien est évident : il ne peut y avoir de lutte syndicale efficace sans qu’il y ait dans le même temps tout un travail explicatif idéologique. Sans une conscience idéologiquement claire, la lutte syndicale se résume à répondre aux coups assénés par le capitalisme. En dehors de la lutte syndicale et du syndicat, je milite aussi sur d’autres plans, notamment idéologiques. Il me semblait nécessaire d’essayer de mettre en place « L’Anti-Casse », notre journal, afin de poursuivre et amplifier notre lutte. J’ai la chance d’avoir pour compagne de route une militante exceptionnelle, Marise Dantin, qui est sur la même « longueur d’ondes » que moi, et des camarades de la CE très motivés. Aussi, tous les camarades ont-ils accepté avec enthousiasme la création de ce journal. La seule consigne que je donne est que quel que soit le sujet traité, il doit être mis en relation avec les grandes lignes de la politique nationale ou internationale.

Initiative Communiste : A votre avis, que faudrait-il faire que ne font pas les confédés pour gagner les bras de fer nationaux avec le MEDEF, au lieu d’enfiler les défaites au risque de décourager les travailleurs et de voir monter la pire réaction ?

BERNARD GIUSTI : Notre confédé CGT vient d’élire avec éclat Philippe Martinez, et je dois dire que la CGT Cochin s’en réjouit. Nous espérons que cela permettra à la CGT de sortir d’une longue période marquée par le réformisme (ce qui a conduit entre autre à une baisse sensible des syndiqués au niveau national). Mais je ne peux pas parler à la place de nos dirigeants nationaux. Ce que je crois profondément, c’est que c’est avant tout sur le terrain que les bras de fer, y compris nationaux, se gagnent. Les dirigeants nationaux, quels qu’ils soient, ne pourront rien faire sans les bases si ces bases se renforcent dans la lutte des classes. Pour cela il faut appliquer les vieilles méthodes du syndicalisme (celles de Krasucki) qui certes n’ont pas un goût de « modernité » ( !) mais sont très efficaces. Ce que j’exposais plus haut en fait partie, et notre syndicat CGT Cochin ne cesse d’augmenter le nombre de ses syndiqués. Quelle que soit la bonne volonté de Philippe Martinez, rien ne sera possible sans le soutien massif des travailleurs. Une fois encore, les patrons le savent, eux : seuls les rapports de force comptent. Tant qu’il n’y aura pas de mobilisation massive (et ça c’est avant le travail de chaque syndicat de terrain) le patronat continuera à mettre en place ses sbires, les Hollande, les Sarko, les Le Pen…, et à imposer sa dictature.

le « syndicalisme rassemblé » a fait un tort considérable non seulement à la CGT mais surtout aux travailleurs.

Pour finir, je dois dire que le « syndicalisme rassemblé » a fait un tort considérable non seulement à la CGT mais surtout aux travailleurs. Ce qui a grandement contribué à la « démotivation » et aux défaites, c’est ce qui s’est passé pour les retraites. La mobilisation a été massive, mais au nom du syndicalisme rassemblé nous nous sommes retrouvés avec des grèves en sauts de puce au lieu d’une grève générale, et ça a été catastrophique.

Rassembler est une bonne chose, mais seulement autour de nos valeurs à nous, sinon ce n’est plus un rassemblement mais un ramassis de n’importe quoi.

D’autre part, ce qu’un certain nombre de militants, à tous les niveaux, n’ont pas compris, c’est que les principes donnent une direction générale, mais que les décisions doivent toujours se fonder sur une seule chose : l’intérêt des travailleurs. Pour le dire autrement, les travailleurs ne sont pas des pions au service de l’idéologie…

Bernard Giusti est le Secrétaire Général Adjoint de la CGT Cochin

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