Ces agents de l’énergie qui travaillent dans l’ombre des pompiers
Publié le par FSC
par Eugénie Barbezat
L'Humanité
Sécurité Derrière les images spectaculaires des avions bombardiers d’eau et des soldats du feu, des centaines de personnels du gaz et de l’électricité œuvrent pour sécuriser les réseaux et éviter de nouveaux drames. Pendant les incendies en Gironde, eux aussi étaient en première ligne, avec jusqu’à 150 salariés d’Enedis mobilisés sur le terrain.
« Vers 14 h 30, nous avons entendu un gros boum. Nous avons tout de suite compris que c’était une bouteille de gaz qui explosait et que le feu était entré dans la ville de Lège-Cap-Ferret. Nous n’avions plus le choix : il fallait mettre le réseau hors gaz. On s’est équipés et on a commencé à allumer une torchère dans une zone à la limite entre les villes de Lège et d’Arès. À 23 h 30, alors que les canalisations n’étaient pas encore totalement purgées, les pompiers nous ont demandé de plier bagage car le feu arrivait sur nous. Le ciel était rouge, on voyait les flammes au-dessus des arbres »,témoigne Guillaume Bon, technicien à GRDF, en poste au Teich, en Gironde.
Ce jeudi 23 juillet, au lendemain du début de l’incendie, avec ses collègues, il se tenait prêt :« Le risque, c’est que le feu fasse fondre certaines conduites en polyéthylène, ce qui peut créer une fuite. On intervient pour que les pompiers, qui ont déjà le feu à gérer et les maisons à protéger, ne soient pas en plus confrontés à des fuites de gaz enflammées », explique-t-il.
Dès le début de l’incendie, après avoir vérifié que les vannes étaient accessibles et manœuvrables pour pouvoir isoler un tronçon en cas de nécessité, s’est posée aux gaziers la question de purger le réseau qui alimente les villes. Dans un premier temps, les pompiers n’y étaient pas favorables, car vider les conduits impliquait de faire brûler le gaz avec une torchère.« Avec la végétation très sèche, toute flamme présentait un risque de “surincendie”, d’autant qu’à ce moment-là, le feu était totalement erratique. Impossible de prévoir son comportement plusieurs heures à l’avance »,se rappelle le gazier, qui est aussi un ancien pompier.
Avec son équipe, il reste donc sur place au cas où la situation nécessiterait une intervention urgente sur le réseau de gaz.« Au fil des heures, le ciel s’assombrissait et les rotations d’avions devenaient de plus en plus fréquentes ; sur la route, c’était un flot continu de véhicules parfois très chargés : les habitants fuyaient leur domicile en emportant tout ce qu’ils pouvaient. On a vu des gens pleurer dans leur voiture… »se souvient celui qui, plusieurs jours durant, sous une chaleur accablante, a mis en sécurité les réseaux de gaz d’Andernos, du Teich et d’Audenge. Alors qu’il était sur le terrain, sa femme et leurs deux jeunes enfants quittaient en catastrophe le domicile familial menacé par l’incendie.
D’autres « invisibles » sont indispensables à toute intervention des soldats du feu : les agents du Réseau de transport d’électricité (RTE), soit les lignes à très haute tension. En cas d’incendie important, couper l’électricité sur ces lignes est un préalable à l’intervention des pompiers, qui seraient en grave danger s’ils tentaient d’éteindre des flammes sous des lignes pouvant conduire jusqu’à 400 000 volts. Il en est de même pour les largages d’eau depuis les airs. La coordination entre les services départementaux d’incendie et de secours (Sdis) et RTE est donc indispensable.
Il est en général possible de couper à distance l’alimentation d’une ligne RTE, mais il faut alors anticiper le délestage sur l’ensemble du réseau géré par Enedis (moyenne et basse tension).« Lors de l’incendie de Gironde, il fallait absolument isoler le poste de Lège, mais si on cessait d’alimenter la ligne, on coupait aussi l’électricité à Lanton, où se trouvait l’antenne pour les pompiers, ainsi que leur réseau téléphonique,se rappelle Francis Garderes, coordonnateur des lignes aériennes chez RTE en Nouvelle-Aquitaine.
Nous avons donc été obligés d’aller sur le terrain pour réaliser un dépontage (retrait des liaisons électriques aériennes qui relient les équipements haute tension – NDLR) au niveau de Lanton, pour que les pompiers continuent à avoir du courant tout en restant en sécurité sur leur zone d’intervention. »Alors que l’équipe est en train de travailler à plusieurs dizaines de mètres du sol, les agents reçoivent l’ordre d’évacuation générale sur leurs téléphones. S’ensuit un moment que Francis n’oubliera pas de sitôt :« Le Sdis nous a envoyé les pompiers pour que l’on puisse terminer notre tâche et nous avons été les derniers à partir, non sans difficultés en raison d’embouteillages monstres. Je suis arrivé chez moi vers 2 heures du matin, dans la nuit du vendredi 24 au samedi 25 juillet, et, à 2 h 50, j’ai reçu une alerte me demandant d’évacuer mon domicile de Mérignac en raison des fumées. »
une mission de service public à assurer
Durant l’incendie, jusqu’à 150 salariés d’Enedis se sont mobilisés sur le terrain, notamment dans le cadre de la force d’intervention rapide électricité (Fire), afin d’assurer la continuité de l’alimentation électrique, en particulier pour les personnes qui retournaient dans leur logement. Damien Boudignon, responsable technique chez Enedis, est l’un d’eux.« On a mis en place rapidement une cellule de crise avec les encadrants d’astreinte, pour commencer à faire des diagnostics sur des zones qui étaient accessibles, afin de voir un peu l’état de nos réseaux, anticiper les réparations à prévoir à la suite du passage de l’incendie. J’ai ensuite passé douze heures au poste de commandement des pompiers de Lège-Cap-Ferret pour repérer les zones de feu, les nouveaux départs de feu et identifier les endroits où les agents avaient le droit d’aller, les zones interdites par les pompiers, etc. »explique-t-il. L’enjeu durant l’incendie est toujours de faciliter et de sécuriser le travail des pompiers.« Nos agents vont dans des zones sécurisées couper l’électricité sur une grappe de postes où l’on sait que le feu peut se propager ou est en train de le faire, pour qu’il n’y ait pas de “surincidents” suite au passage du feu sous nos lignes »,poursuit Damien.
Face aux événements climatiques, que ce soit les incendies, les orages, les inondations ou les tempêtes, les agents du gaz et de l’électricité ne tergiversent pas : ils ont une mission de service public à assurer.« Leur engagement est fort et durable, sous 40 degrés comme face à des rafales de vent de plus de 120 km/h, les agents assurent la résistance et la résilience du réseau avec une maîtrise, des compétences et une expérience que personne d’autre ne peut avoir sur ce type d’installation », salue Christophe Garcia, délégué syndical FNME-CGT en Gironde.
Après le passage du feu, leur mission n’est pas terminée. Au milieu de paysages de désolation, Damien et ses collègues sont allés rouvrir les vannes pour alimenter le réseau gazier, qui heureusement« a peu souffert »,selon le technicien. Peu de dégâts également du côté de RTE.« On a d’abord fait un passage en hélicoptère pour vérifier l’état des lignes, puis nous sommes allés sur place pour faire les réparations le cas échéant. Les câbles très haute tension ont bien résisté et on a eu la chance que le feu passe rapidement »,rassure Francis Garderes.
« On ne recrute pas assez »
Sur le réseau basse, moyenne et haute tension, la situation est plus compliquée. Si Enedis affirme« ne pas disposer d’éléments consolidés permettant d’établir un bilan précis des éventuels dégâts subis par le réseau »,avant même la fin complète de l’incendie, les agents étaient déjà à pied d’œuvre.« On a attaqué prioritairement des travaux de réparation sur des lignes aériennes haute tension (entre 15 000 et 20 000 volts), qui avaient brûlé ; il a fallu les remplacer ainsi que certains poteaux en bois calcinés ou des supports qui avaient fondu. Côté basse tension, il s’est agi de remplacer les coffrets de certaines zones habitées, de réparer les câbles pour pouvoir remettre l’électricité dans tous les secteurs. Même là où notre réseau était totalement enterré, les coffrets ont brûlé. On a donc été obligés de creuser autour du coffret pour retrouver du câble sain », détaille Damien Boudignon.
Jusqu’au 10 août, plusieurs équipes Enedis sont restées mobilisées, avec des renforts venus d’autres régions dans le cadre de la Fire, afin d’assurer l’alimentation en électricité à un maximum de personnes avant leur réintégration dans leur logement.« On avait également sept ou huit entreprises prestataires qui étaient là pour nous aider dans les travaux de reconstruction »,précise l’agent Enedis.
Un « détail » qui inquiète Christophe Garcia :« Ces dernières années, on ne recrute pas assez d’agents de terrain, ceux-là mêmes capables d’intervenir à tout moment pour assurer la continuité du service public de l’électricité. Aujourd’hui, on externalise des activités pourtant partie intégrante du cœur de métier des énergéticiens. »
En cause, un manque d’attractivité du service public de l’énergie.« Parfois, au bout de cinq ou dix ans, les jeunes quittent l’entreprise publique pour aller travailler dans le privé alors qu’auparavant, quand on rentrait en tant qu’agent EDF, on y faisait toute sa carrière »,regrette Christophe Garcia. Il y voit la conséquence directe« du grignotage des garanties collectives des agents (réforme des retraites, remise en cause de l’avantage en nature qu’est le tarif agent, attaques contre les activités sociales – NDLR), alors même que les salaires hors prime sont bas ».