Liban - L'État est-il réellement de retour dans le Sud ?
Par Tannous CHALHOUB
Traduit de l'arabe par Roland RICHA
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| Il faut plus qu'un déplacement d'un chef de gouvernement pour évoquer un "retour de l’État". |
Le déplacement du chef du gouvernement à Nabatieh (Sud-Liban) ne se résume pas à un simple acte officiel dans une région encore marquée par la guerre et les destructions. Telle qu'il a été présenté sur les plans médiatique et politique, il offre l'occasion de reposer une question apparemment simple : l'État a-t-il fait son retour dans le Sud ?
Un récit s’est de plus en plus construit ces dernières années qui place l’État et la résistance dans des camps opposés : l’État signifierait l’ordre, la stabilité et la souveraineté, et la résistance signifierait le chaos, les armes, la guerre et la destruction. A force de répéter de ce dualisme dans les médias et le discours politique, il est devenu facile de passer de la critique de la résistance ou de la discussion de son rôle politique et militaire à l’établissement d’une corrélation presque automatique entre la résistance et les meurtres et la destruction, comme si les tragédies de la région pouvaient être réduites à la présence de la résistance, alors que le facteur historique et politique incontournable est absent, à savoir l’existence du projet sioniste, et l’occupation, le déracinement, les guerres, l’expansion et les attaques répétées contre les peuples de la région et ses habitants.
Dès lors, le problème n’est plus de savoir si on est favorable ou opposé à la résistance, mais plutôt dans la formulation de la question elle-même.
"Qui a dit que l’État était le contraire de la résistance ? Qui a dit que la résistance empêchait un État d'assumer son rôle ?"
Avant de répondre, il faut distinguer l’État du pouvoir politique.
Il est crucial de rappeler qu'un gouvernement est une autorité politique qui gère les institutions de l'État, que le chef du gouvernement n'est pas l'État, et tout gouvernement, quel que soit son programme politique, ne résume pas l'État avec l'ensemble de sa structure historique, sociale et institutionnelle. L’État est plus large que le gouvernement, et le pouvoir politique n’est qu’une forme de son expression et de sa gestion.
Ainsi, le déplacement du Premier ministre à Nabatieh, la réouverture des institutions, l’annonce de projets de reconstruction ou l’inspection des services de sécurité, exprime sans aucun doute la présence des pouvoirs publics dans le sud du pays. Mais il faut plus qu'un déplacement d'un chef de gouvernement pour évoquer un "retour de l’État".
Il est admis que la souveraineté ne se mesure ni au nombre de bureaux gouvernementaux inaugurés ni au nombre de responsables visitant une région, mais à la capacité de l'État à exercer une autorité effective sur son territoire, à protéger sa population et à défendre ses frontières ainsi que sa liberté de décision politique et économique dans la gestion des besoins fondamentaux des citoyens.
Dans ce sens, le déplacement à Nabatiyeh se réduit à un simple événement protocolaire accompagné d'une mise en scène médiatique.
En effet, alors que le chef du gouvernement annonçait, depuis Nabatiyeh, le renforcement de la présence de l'État et la reconstruction, les agressions israéliennes contre le Sud se poursuivaient.
Si l'État est, avant tout, synonyme de souveraineté, comment comprendre ce "retour de l'État" dans une région encore en proie aux agressions et qu'une partie du territoire demeure sous occupation ?
Il ne s'agit pas ici de minimiser l'importance de la présence de l'État, bien au contraire : c'est une tentative de libérer le concept d'État d'une vision réductrice.
L'État que nous appelons de nos vœux n'est pas une simple autorité administrative qui fait acte de présence une fois la guerre terminée ; c'est un État capable de défendre le peuple et le territoire et d'exercer sa souveraineté au cours de le guerre.
Les Libanais peuvent être légitimement en désaccord sur le rôle de la résistance, ses armes, ses relations avec l’État et sur la formule qui devrait régir les relations entre les institutions étatiques et les forces qui ont pris les armes face à l’occupation. Mais la la question fondamentale reste : "Pourquoi la résistance est-elle apparue en premier lieu ?"
Réduire la résistance aux conséquences de la guerre, puis omettre les circonstances historiques, politiques et militaires à l'origine de cette guerre, inverse la relation de cause à effet.
Le constat des destructions provoquées par cette guerre, repris par la machine médiatique dominante financée par les pays du Golfe et les États-Unis, ne peuvent pas devenir une preuve que la résistance est la source de ces destructions. Nous devons nous interroger : "Qui a le pouvoir de lancer des raids et de détruire des villes et des villages ? Qui occupe le territoire ? Quelle est la position du projet sioniste et sa fonction dans le conflit régional dont naissent ces guerres ?"
Cela ne signifie pas que toute action entreprise par la résistance soit automatiquement exempt de la confrontation d'idées ou de la critique. Cela signifie surtout que la critique politique ne doit pas effacer l’histoire.
Plus grave encore, la dichotomie "État ou Résistance" risque de masquer une réalité bien plus complexe : celle d'un État périphérique évoluant au sein d'un système régional et international inégalitaire.
L'État libanais n'est pas un État central doté d'une puissance militaire, économique et politique à l'instar des grandes puissances régionales ou mondiales. Il n'opère pas dans le vide, mais s'inscrit dans une structure de rapports de force régionaux et internationaux, face à un projet jouissant d'une supériorité militaire et technologique considérable ainsi que d'un soutien illimité des centres de l'impérialisme.
Dès lors, on ne peut appréhender le concept de souveraineté comme une simple décision administrative que l'État pourrait recouvrer par la seule visite d'un responsable gouvernemental dans une région du pays frappée par l'agression.
Dans un pays périphérique, la souveraineté ne saurait se réduire à un slogan ; elle est une question de puissance, de capacité, de relations internationales et d'équilibres sociaux.
Par conséquent, la véritable interrogation soulevée par le déplacement du chef du gouvernement à Nabatieh n'est pas : "Voulons-nous de l'État ou de la Résistance ?"
C'est une question fallacieuse, car d'emblée elle postule que l'un exclut l'autre.
La véritable interrogation est : "Quel type d'État voulons-nous ? Un État qui se contente de gérer les conséquences de la guerre, ou un État capable de protéger son territoire et sa population tout en exerçant sa souveraineté ? Comment bâtir une relation entre les institutions de l'État et la Résistance — ou toute autre force sociale — qui s'ancre dans la réalité historique du pays plutôt que dans des modèles théoriques déconnectés des réalités du conflit ?"
Quant à transformer la présence de l'État en une occasion pour proclamer sa victoire sur la Résistance — alors même que les avions ennemis bombardent villes et villages —, cela ne redéfinit pas l'État, mais le réduit à bien peu de chose.
L'État n'est pas l'antithèse de la Résistance, pas plus que la Résistance n'est synonyme d'État.
Ce sont deux concepts distincts, chacun possédant sa propre histoire, sa fonction et sa place au sein du conflit social et politique.
Si nous aspirons à un État doté d'une souveraineté réelle, nous devons d'abord définir les conditions matérielles rendant cette souveraineté possible.
C'est seulement à cette condition que le "retour de l'État" signifiera la reconquête de la souveraineté réduisant le déplacement d'un chef de gouvernement — aux allures de mise en scène ratée — dans une région martyrisée par la guerre en un véritable leurre politique.
