Journal de bord de Gaza 134 - « Quand le génocide a commencé, Walid avait deux ans »
Rami Abou Jamous
Orient XXI du 12 août 26
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| Gaza-ville, juillet 2026. Rami et Walid Abou Jamous lors de la cérémonie de remise de diplôme de fin d’année. |
Rami Abou Jamous écrit son journal pour Orient XXI. Dans ce texte, il revient sur l’anniversaire de son fils Walid, son diplôme de fin d’année et les raisons pour lesquelles il n’a pas voulu quitter Gaza.
Dimanche 9 août
Le samedi 1er août, Walid a fêté ses cinq ans. Cette fois-ci, on a pu lui offrir un gâteau. Pas le meilleur du monde, mais c’était quand même un gâteau. Pas comme l’année dernière, où il n’y avait ni sucre ni chocolat. C’était la période où il n’y avait rien du tout à Gaza, où tout était interdit à l’importation. Je me rappelle très bien comment Sabah avait confectionné une sorte de makloubeh1 avec du riz, qui ressemblait un peu à un gâteau. Il n’y avait pas de bougie, c’était interdit à l’époque. On avait juste allumé un petit morceau de bois. Il y avait seulement Sabah, moi, le petit Ramzi et Walid. Cette année, la joie de Walid a été différente. Il y avait un vrai gâteau, des bougies et deux de ses amis. Et surtout il a compris ce que signifie un anniversaire, ce que c’est avoir cinq ans. Cette année, à l’école, il a commencé à compter, à écrire et à s’exprimer.
Les trois dernières années ont défilé devant mes yeux.
Justement, il y a trois semaines, c’était sa remise de diplôme de fin d’année. L’école a organisé une fête pour les élèves. C’est l’une des rares écoles qui fonctionnent encore à Gaza. Ses bâtiments ont été détruits. Ses dirigeants ont retapé la villa endommagée d’un homme d’affaires qui a quitté Gaza. La cérémonie avait lieu dans la cour de l’université Al-Azhar, l’une des plus importantes de Gaza. Elle aussi a été en partie détruite par les Israéliens, mais une estrade avait été dressée, avec un écran géant, devant une aile demeurée plus ou moins intacte, où des cours ont repris.
Nous y sommes allés, Sabah et moi, avec le petit Ramzi. Walid a participé à un spectacle sur la scène, avec des danses et des chansons. Puis il a défilé avec les autres enfants, en toge bleue et or et coiffé d’un chapeau carré, comme les étudiants des universités. J’ai dit : « Walid, je suis là. » J’étais tellement fier ! Et après, ce fut la remise des diplômes. Le micro a appelé « Walid Abou Jamous » ! Walid est monté sur l’estrade pour recevoir son certificat des mains de sa maîtresse et de la directrice de l’école. Et moi, j’avais les larmes aux yeux. C’était un rêve qui se réalisait. Et je n’ai pas pu m’empêcher de crier — en français : « Walid, je t’aime » !
Et à ce moment-là, j’ai eu une sorte de flashback. En quelques minutes, les trois dernières années ont défilé devant mes yeux. Quand le génocide a commencé, Walid avait deux ans. Je me suis remémoré les bombardements, et j’ai entendu ma voix qui disait « ne t’inquiète pas, ce sont des feux d’artifice, il faut applaudir ».
Je me suis remémoré le moment où les bombes ont commencé à tomber autour de notre immeuble. Et où Walid a eu la vie sauve par miracle. Il dormait, Sabah l’a pris dans ses bras et l’a emmené au rez-de-chaussée de la tour. Quelques minutes plus tard, il y a eu une explosion à hauteur de son matelas.
Je crois que c’est la fin
Je me suis remémoré le moment où la tour était encerclée par les chars israéliens. Et où j’ai envoyé un message d’adieux sur WhatsApp à tous mes amis journalistes, pour leur dire « je crois que c’est la fin. » De l’autre main, je portais Walid.
Je me suis remémoré les événements du lendemain, quand un militaire israélien nous a appelés pour nous ordonner d’évacuer notre habitation. J’ai pris un sac de la main gauche, j’ai posé Walid dessus et de la main droite, j’ai tout filmé avec mon téléphone. Et je me suis rappelé ce que Walid avait pu voir avec ses yeux d’enfant : le corps de notre voisin Ahmed, tué dans sa fuite par un quadricoptère, un de ces petits drones armés pilotés à distance par un opérateur assis devant un écran. Walid a aussi vu deux autres voisins, grièvement blessés, que l’on chargeait sur une charrette parce qu’aucune ambulance n’arrivait, alors que l’hôpital Shifa était à cent mètres. Je faisais le clown pour distraire Walid. Quand on est arrivé dans la cour de l’hôpital, il y avait des dizaines, des centaines de corps à même la terre. En même temps, des gens s’enfuyaient parce que les Israéliens se rapprochaient de l’établissement.
Je me suis souvenu de notre exode vers le sud, sur une charrette tirée par un cheval, puis par un âne. Et Walid qui regardait à droite et à gauche les destructions le long de la route. Et moi qui essayais d’attirer son attention sur le cheval et sur quelques moutons au bord du chemin, en lui disant qu’on était en vadrouille, pour s’amuser.
Je me suis remémoré le jour de notre arrivée à Rafah, dans le sud de la bande de Gaza, et Walid sautant de joie à la vue d’un étal de légumes, avec des tomates et des concombres, qui n’étaient plus présents à Gaza-ville depuis des semaines.
Je me suis remémoré le jour de notre départ de Rafah, où nous étions de nouveau encerclés, pour Deir El-Balah, au centre de la bande de Gaza, où nous nous sommes installés sous une tente. Je me suis remémoré Walid se jetant sur le chocolat envoyé de France, sans même penser à en laisser pour ses frères et ses parents. Il n’en avait pas mangé depuis un an et demi.
Je me suis remémoré Walid sautant de joie le jour où on a reçu des vêtements pour la première fois, venus de France eux aussi. Je me suis remémoré Walid, sous la tente, me demandant un cartable parce qu’il avait vu des scènes d’école sur YouTube. Et sa joie aussi quand je lui ai apporté le cartable Batman et le cahier que j’avais réussi à trouver, non sans mal.
Je me suis remémoré Walid posant le cahier sur une chaise renversée qui nous servait de table, et voulant écrire. Je lui disais « écris Rami, écris Walid, écris Sabouha », le diminutif de Sabah. Il écrivait n’importe quoi, et je me demandais si je pourrais un jour l’inscrire dans une vraie école, lui offrir le meilleur enseignement possible.
J’avais les larmes aux yeux d’avoir dû mentir à mon fils.
Je me suis remémoré Walid me demandant du poulet, à l’époque où Gaza était au bord de la famine. Et comment Sabah a ouvert une boîte de champignons qu’elle a mélangés au riz. J’ai dit à Walid que c’était du poulet, il m’a répondu « papa je t’aime, parce que tu m’as donné du poulet », et moi j’avais les larmes aux yeux d’avoir dû mentir à mon fils.
Voilà les images passées en accéléré dans mon cerveau quand Walid est monté sur l’estrade, habillé comme un docteur d’université. C’est seulement une école maternelle, qui coûte une fortune, mais l’éducation de Walid, c’est pour moi la chose la plus importante à l’heure actuelle. J’étais fier et plein de joie, mais cette joie se mélangeait avec les souvenirs de nos souffrances, et d’inquiétude pour l’avenir. Est-ce que je verrai un jour Walid ici, dans une université reconstruite, porter la même tenue, pour recevoir un diplôme universitaire ? Est-ce que nous aurons les moyens de lui offrir des études ? Est-ce que je vais rester en vie pour voir ce jour-là ?
Je dois dire ici que, malgré tout cela, nous faisons figure de privilégiés dans la bande de Gaza. Walid n’a jamais eu, comme la plupart des enfants, à faire la queue devant une cuisine communautaire ni devant une citerne d’eau avec un jerricane, ni pour aller aux toilettes ou pour prendre une douche. C’est vrai, nous avons habité sous une tente, mais nous avons pu retrouver notre appartement, même sans fenêtre et sans électricité.
Et puis il y a eu le grand sourire de Walid, et ses yeux qui brillent quand il a reçu son diplôme. Il a couru vers moi et m’a embrassé en me disant « Merci papa, je t’aime papa. » Mais je n’ai pas pu m’empêcher de penser que c’était dur d’avoir un enfant quand l’avenir est opaque. Vous, en France, vous avez un système d’éducation gratuit, vous avez un État qui soutient les études, qui donne des bourses, des allocations familiales. Votre préoccupation, c’est d’offrir à vos enfants la meilleure vie possible. Nous, nous essayons de protéger nos enfants contre l’humiliation de l’occupation, contre la dureté de la vie dans une enclave qui rétrécit constamment. Nous vivons au jour le jour. Nous ne savons pas s’il y aura un lendemain. Le génocide est toujours en cours.
La décision de rester à Gaza était-elle la bonne ?
Ce jour-là, quand j’ai vu Walid sur la scène, je me suis posé la question qui me hante : la décision de rester à Gaza était-elle la bonne ? J’ai eu la possibilité de partir, de quitter la Palestine, sans doute pour toujours. Je l’ai encore. Presque tous mes amis m’interrogent de la même façon. Ils savent qu’à Gaza, il n’y a pas de vie. Est-ce que malgré tout je peux avoir l’espoir de voir Walid poursuivre ses études dans une Palestine libre, avec un enseignement de qualité ? Cette question revient tout le temps.
Dieu sait que mon intention c’est de résister à ma façon, en restant sur le sol de la Palestine. Et en même temps, je reviens toujours à ce flashback que je n’arrive pas à oublier, et à toutes les interrogations qu’il a suscitées. Est-ce qu’un jour, Walid sera fier de son père ? Ou bien me demandera-t-il pourquoi je n’ai pas fait comme tant d’autres, qui sont partis de Gaza ? Me dira-t-il « pourquoi ne t’es-tu pas épargné toutes ces inquiétudes, toute cette tristesse, et pourquoi ne m’as-tu pas éloigné du danger, pour me permettre d’avoir une meilleure éducation et une meilleure vie » ? Je ne sais pas comment Walid me jugera dans l’avenir. Mais j’espère que j’aurai réussi à lui transmettre ce que mon père m’avait transmis, l’amour de la patrie, qui mérite des sacrifices. Et j’espère que Walid sera fier de son père.
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| Journal de bord de Gaza Rami Abou Jamous Préface de Leïla Shahid Présentation de Pierre Prier Éditions Libertalia, collection Orient XXI 29 novembre 2024 272 pages 18 euros |

