Merci Patron à la fête de l'Huma

Publié le par FSC

Merci Patron à la fête de l'Huma

Source : l'Humanité

 

Pour François Ruffin, fondateur de Fakir et auteur de Merci Patron !, projeté à la Fête, « le désir d’engagement est préalable au journalisme ».

François Ruffin énerve. Il se met en avant, écrasant parfois la cause qu’il défend. Sur les plateaux télé, le grand timide dégaine aisément ses graphiques, se transforme en adepte des happenings. « Si je me coule dans le moule qui est attendu, c’est nul. Je suis donc condamné à me faire violence car bousculer les gens, ce n’est pas naturel chez moi. Si je n’essaie pas, ce sera moins bon. Des fois, ça ne marche pas… » s’amuse-t-il.

Un film qui abreuve la soif de mobilisation

Un style bien à lui que l’on retrouve dans Merci Patron !, film sorti en février qui a depuis dépassé les 500 000 spectateurs. Lancé avec un modeste budget de 40 000 euros, il trouvera sa place à l’espace cinéma de la Fête de l’Humanité. Les projections de cet ovni cinématographique, devenu événement politique, vont de pair avec des débats. Les spectateurs en ressortent avec la soif de mobilisation. « Je faisais le pari que le film allait marcher. Pour une raison simple : la gauche traverse un désert de morosité et je proposais une oasis de joie. Je me disais qu’il pourrait y avoir du monde pour venir s’y abreuver », confie-t-il. Le film met en scène une victoire, avec « du rire et du suspense ». « Pas si fréquent avec les sujets sociaux », observe Ruffin. Preuve en est, Merci Patron ! a donné une ferveur au mouvement Nuit debout, que Ruffin a adopté, en même temps qu’une autre coqueluche du mouvement citoyen, Frédéric Lordon, sociologue et collègue au Monde diplomatique. « Il n’y a plus d’ambiguïté sur le contenu politique du film. Les spectateurs ont retenu que, quand on se bat, on peut gagner. »

Idée pas si anodine chez François Ruffin. Né à Calais en 1975 d’un père cadre et d’une mère au foyer, il arrive au monde en même temps que la désindustrialisation et le chômage dans sa région. Alors, il franchira les frontières de classe, ira « contre (sa) pente », pour faire des derniers bastions ouvriers le noyau dur de sa lutte. Une observation qui fait de lui un partisan de la décroissance et du protectionnisme. « J’ai toujours su que je voulais intervenir dans la vie publique. Ça aurait pu être du théâtre ou de la littérature mais j’ai un intérêt manifeste pour la politique », explique-t-il. En 1999, à 23 ans et encore étudiant à la faculté d’Amiens, Ruffin décide de créer Fakir (Fac’ire, soit « colère de la fac »). « J’avais tellement peu confiance en moi que je ne pouvais que faire mon truc dans mon coin. » Une presse dissidente, au ton acerbe et aux enquêtes ­sociales bienvenues dans la région. « C’était mû par une colère et un désir de transformation du monde. Et cela commence par changer le regard que les gens portent sur le monde. Pour moi, le désir d’engagement est préalable au journalisme », explique le rédacteur en chef de la revue. Son envie croît avec celle d’en devenir « acteur », illustrée dans Merci Patron !, tant la simple « dénonciation » est aujourd’hui, selon lui, « facteur de découragement et politiquement contre-productive ». Le film est l’occasion de remettre sur le devant de la scène sa thèse sur une « alliance des classes populaires et des classes intermédiaires » dans une lutte des classes que certains tentent d’effacer. Grâce à l’argent des entrées, d’ailleurs, Ruffin a pu gonfler son équipe à Fakir et réunir un petit « trésor de guerre au cas où ça se passe mal ». « Si nous avons l’idée qu’un gros projet, on pourra le faire dans des conditions moins vulnérables. Je n’ai pas envie de diriger une armée, dans tous les cas. Je préfère la guérilla et ses petits moyens », dit-il.

À la fac, il rédige son mémoire sur l’hypocrisie des journalistes

Ruffin a donc tout d’un journaliste-activiste. À la fac, déjà, il rédige son mémoire sur l’hypocrisie des journalistes, en termes d’objectivité, pendant les législatives de 1997. « Je ne crois pas en la neutralité du journaliste. Il existe une inconscience d’un engagement. Moi, je préfère être honnête là-dessus », dit-il aujourd’hui. Au Centre de formation des journalistes (CFJ), il tire, aussi, une analyse qu’il étalera dans les Petits Soldats du journalisme. Le livre ­dépasse les 10 000 exemplaires. « Il existe différentes manières de faire du journalisme, entre reportages ou enquêtes, souligne-t-il. Je n’aimais pas que l’on réduise la fonction aux seules formes que pratiquent le Parisien et l’AFP. »

Il décide vite de se pencher sur ces enquêtes sociales qui « ne trouvent pas de place dans la durée » dans beaucoup de médias. « L’essentiel de ma critique du journalisme était le mensonge de l’omission. La vie des gens normaux n’était plus représentée alors que j’avais la possibilité, malheureusement, de rencontrer à Amiens des ouvriers dont les usines fermaient. » Une patte repérée par Daniel Mermet, qui l’embauche en 2005 pour sept années à Là-bas si j’y suis sur France Inter. « C’était formidable. Avec Fakir, je travaillais avec des petits moyens. Et puis, plein de portes s’ouvraient : à gauche en disant Là-bas si j’y suis, à droite en disant France Inter, atteste le journaliste. Par ailleurs, si je n’avais pas eu des années de Mermet, je n’aurais pas eu autant d’exigence sur Merci Patron ! » Il y fera une rencontre déterminante pour la suite : Marie-Hélène Bourlard, déléguée CGT de l’usine ECCE… et protagoniste de son film.

Audrey Loussouarn

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