Les armées secrètes de l'OTAN

Publié le par FSC

SOURCE: Arrêt sur Image

Daniele Ganser, professeur d’histoire contemporaine à l’Université de Bâle a publié en 2005 un ouvrage intitulé « Les armées secrètes de l’OTAN ». Selon lui les États-Unis ont orchestré dès les années 50 des attaques en Europe occidentale, imputées à la gauche et à l’extrême gauche, afin de les discréditer auprès de leurs électeurs. Cette stratégie se poursuit aujourd’hui, servant à attiser la peur de l’islam et à justifier des guerres pour le contrôle du pétrole. L’entretien que nous vous présentons ici a été réalisé en 2006. Ce qu’il dit est important et vous ne l’entendrez pas sur les plateaux. (ASI)

Silvia Cattori : Votre ouvrage consacré aux armées secrètes de l’Otan, s’attache à expliquer ce que la stratégie de la tension et les False flag terrorism comportent de grands dangers. Il nous enseigne comment l’Otan, durant la Guerre froide -en coordination avec les services de renseignement des pays ouest-européens et le Pentagone- s’est servi d’armées secrètes, a recruté des espions dans les milieux d’extrême droite, et a organisé des actes terroristes que l’on attribuait à l’extrême gauche. En apprenant cela, on peut s’interroger sur ce qui peut se passer aujourd’hui à notre insu.

Daniele Ganser : Il est essentiel de comprendre ce que représente réellement la stratégie de la tension et comment elle a fonctionné durant cette période. Cela peut nous aider à éclairer la situation actuelle et à mieux appréhender sa persistance. Peu de gens connaissent la signification de l’expression « stratégie de la tension ». Il est donc primordial d’en parler, de l’expliquer. Il s’agit d’une tactique consistant à commettre des attentats criminels et à les imputer à autrui.

Le terme « tension » renvoie à la tension émotionnelle, à ce qui engendre un sentiment de peur, d’effroi. Le terme « stratégie » désigne ceux qui alimentent les peurs de la population à l’égard d’un groupe spécifique. Ces structures secrètes de l’OTAN étaient équipées, financées et entraînées par la CIA, en coordination avec le MI6 (les services secrets britanniques), pour combattre les forces armées de l’Union soviétique en cas de guerre, mais aussi, d’après les informations dont nous disposons aujourd’hui, pour perpétrer des attentats terroristes dans divers pays.


Ainsi, depuis les années 1970, les services secrets italiens ont utilisé ces armées clandestines pour fomenter des attentats terroristes, dans le but d’instiller la peur au sein de la population et, par la suite, d’en accuser les communistes. À cette époque, la faction communiste détenait un pouvoir législatif considérable au Parlement. La stratégie de la tension visait à la discréditer et à l’affaiblir, l’empêchant ainsi d’accéder au pouvoir exécutif.

Silvia Cattori : 

Je comprends ce que vous dites, c’est une chose. Mais il reste difficile de croire que nos gouvernements puissent permettre à l’OTAN, aux services de renseignement ouest-européens et à la CIA d’agir d’une manière qui menace la sécurité de leurs citoyens !

Daniele Ganser :

 L’OTAN était au cœur de ce réseau clandestin lié au terrorisme ; le Comité de planification clandestin (CPC) et le Comité clandestin allié (ACC) étaient des sous-structures clandestines de l’Alliance atlantique, clairement identifiées aujourd’hui. Mais même maintenant que cela est établi, il reste difficile de savoir qui a fait quoi. Aucun document ne permet de prouver qui était aux commandes, qui a organisé la stratégie de la tension, ni comment l’OTAN, les services de renseignement d’Europe occidentale, la CIA, le MI6 et les terroristes recrutés dans les milieux d’extrême droite se sont réparti les rôles.

La seule certitude est que des éléments au sein de ces structures clandestines ont employé la stratégie de la tension. Les terroristes d’extrême droite ont expliqué dans leurs dépositions que ce sont les services de renseignement et l’OTAN qui les ont soutenus dans cette guerre clandestine. Mais quand on interroge des membres de la CIA ou de l’OTAN – ce que j’ai fait pendant de nombreuses années – ils se contentent de dire que certains éléments criminels ont peut-être échappé à tout contrôle.

Silvia Cattori : 

Ces armées secrètes opéraient-elles dans tous les pays d’Europe occidentale ?

Daniel Ganser : 

Mes recherches ont démontré l’existence de ces armées secrètes non seulement en Italie, mais dans toute l’Europe occidentale : en France, en Belgique, aux Pays-Bas, en Norvège, au Danemark, en Suède, en Finlande, en Turquie, en Espagne, au Portugal, en Autriche, en Suisse, en Grèce, au Luxembourg et en Allemagne.

On pensait initialement qu’il existait une seule et même structure de guérilla et que, par conséquent, toutes ces armées secrètes avaient participé à la stratégie de la tension, et donc aux attentats terroristes. Or, il est important de savoir que toutes ces armées secrètes n’ont pas participé aux attaques et de comprendre ce qui les différenciait, car leurs activités étaient distinctes. Ce qui est clair aujourd’hui, c’est que ces structures clandestines de l’OTAN, généralement appelées « Stay Behind », ont été initialement conçues pour agir comme une force de guérilla en cas d’occupation de l’Europe occidentale par l’Union soviétique.

Les États-Unis affirmaient que ces réseaux de guérilla étaient nécessaires pour pallier le manque de préparation des pays envahis par l’Allemagne à l’époque.
De nombreux pays ayant subi l’occupation allemande, comme la Norvège, souhaitaient tirer les leçons de leur incapacité à résister à l’occupant et estimaient qu’en cas de nouvelle occupation, ils devaient être mieux préparés, disposer d’une alternative et pouvoir compter sur une armée secrète si l’armée régulière venait à être anéantie. Au sein de ces armées secrètes, on trouvait des personnes honnêtes, de sincères patriotes, qui ne désiraient qu’une chose : défendre leur pays en cas d’occupation.

Silvia Cattori : 

Si je comprends bien, ce mouvement « Rester derrière », dont l’objectif initial était de se préparer à une invasion soviétique, a été détourné de cet objectif pour combattre la gauche. Dès lors, est-il difficile de comprendre pourquoi les partis de gauche n’ont pas enquêté et dénoncé ces dérives plus tôt ?

Daniele Ganser :

 Si l’on prend le cas de l’Italie, il apparaît que, chaque fois que le camp communiste a interpellé le gouvernement pour obtenir des explications sur l’armée secrète opérant dans le pays sous le nom de code Gladio, aucune réponse n’a été apportée sous prétexte de secret d’État. Ce n’est qu’en 1990 que Giulio Andreotti a reconnu l’existence de Gladio et ses liens directs avec l’OTAN, la CIA et le MI6.

C’est durant cette période que le juge Felice Casson a pu prouver que le véritable auteur de l’attentat de Peteano en 1972, qui avait choqué l’Italie et qui avait été attribué à des militants d’extrême gauche, était Vincenzo Vinciguerra , lié à Ordine Nuovo , un groupe d’extrême droite. Vinciguerra a reconnu avoir perpétré l’attentat de Peteano avec l’aide des services secrets italiens. Il a également évoqué l’existence de cette armée secrète appelée Gladio. Il expliqua que, durant la Guerre froide, ces attaques clandestines avaient causé la mort de femmes et d’enfants.

Il affirma également que ces armées secrètes, contrôlées par l’OTAN, avaient des ramifications dans toute l’Europe. La révélation de ces informations provoqua une crise politique en Italie, et c’est grâce aux investigations du juge Felice Casson que l’existence des armées secrètes de l’OTAN fut mise au jour. En Allemagne, lorsque les socialistes du SPD apprirent, en 1990, qu’il existait dans leur pays – comme dans tous les autres pays européens – une armée secrète, et que cette structure était liée aux services secrets allemands, ils crièrent au scandale et accusèrent les démocrates-chrétiens (CDU).

Ils réagirent en déclarant : « Si vous nous accusez, nous dirons publiquement que vous aussi, avec Willy Brandt , avez participé à ce complot. » Cela coïncida avec les premières élections de l’Allemagne réunifiée, que le SPD espérait remporter. Les dirigeants du SPD comprirent que ce n’était pas un argument électoral convaincant ; finalement, ils laissèrent entendre que ces armées secrètes étaient justifiables.

Au Parlement européen, en novembre 1990, des voix se sont élevées pour dénoncer l’intolérance envers l’existence d’armées clandestines, ainsi que l’impossibilité de laisser impunis les actes de terrorisme dont les véritables origines demeuraient obscures, et exiger une enquête. Le Parlement européen a donc protesté par écrit auprès de l’OTAN et du président George Bush.Des hauts responsables. Mais rien n’a été fait. Seules l’Italie, la Suisse et la Belgique ont ouvert des enquêtes publiques. Ce sont, après tout, les trois seuls pays à avoir mis de l’ordre dans cette affaire et à avoir publié un rapport sur leurs armées secrètes.

Silvia Cattori : 

Qu’en est-il aujourd’hui ? Ces armées clandestines sont-elles toujours actives ?

Daniele Ganser : 

Il est difficile pour un historien de répondre à cette question. Il n’existe aucun rapport officiel par pays. Dans mon travail, j’analyse les faits que je peux prouver. Concernant l’Italie, un rapport indique que l’armée secrète Gladio a été démantelée. Il existe également un rapport parlementaire de novembre 1990 sur l’existence de l’armée secrète P-26 en Suisse. Ces armées clandestines, qui stockaient des explosifs dans leurs cachettes à travers la Suisse, ont donc été dissoutes.

Mais pour les autres pays, on ne sait rien. En France, alors que le président François Mitterrand affirmait que tout cela appartenait au passé, on a appris par la suite que ces structures secrètes étaient toujours actives, lorsque Giulio Andreotti a insinué que le président français mentait : « Vous dites que les armées secrètes n’existent plus ; mais, lors de la réunion secrète de l’automne 1990, vous autres Français étiez présents ; vous n’avez pas dit qu’elles n’existaient plus. »
Mitterrand était très agacé par Andreotti car, après cette révélation, il a dû rectifier ses propos. Plus tard, l’ancien directeur des services secrets français, l’amiral Pierre Lacoste , a confirmé l’existence de ces armées secrètes en France et l’implication de la France dans des attentats terroristes.
Il est donc difficile d’affirmer que tout est terminé. Et même si les structures Gladio étaient dissoutes, elles auraient pu en créer de nouvelles tout en continuant à recourir à la stratégie de la tension et aux opérations sous faux drapeau.

Silvia Cattori :

 Peut-on imaginer qu’après l’effondrement de l’URSS, les États-Unis et l’OTAN aient continué à développer une stratégie de tension et d’attaques sous faux drapeau sur d’autres fronts ?

Daniele Ganser :

 Mes recherches ont porté sur la période de la Guerre froide en Europe. Mais nous savons que des attaques sous faux drapeau ont eu lieu ailleurs, où la responsabilité d’États a été prouvée. Par exemple, les attentats de 1953 en Iran, initialement attribués aux communistes iraniens. Il s’est avéré que la CIA et le MI6 avaient utilisé des agents provocateurs pour orchestrer la chute du gouvernement de Mohammed Mossadegh , dans le cadre de la guerre pour le contrôle du pétrole. Autre exemple : les attentats de 1954 en Égypte, initialement attribués aux musulmans. Il a été prouvé par la suite, dans l’affaire dite de Lavon, que les auteurs étaient des agents du Mossad.

Dans ce cas, Israël devait s’assurer que les troupes britanniques ne quittent pas l’Égypte et y restent, afin de garantir sa protection.
Ainsi, nous disposons d’exemples historiques qui démontrent que la stratégie de la tension et les opérations sous faux drapeau ont été utilisées par les États-Unis, la Grande-Bretagne et Israël. Il est nécessaire de poursuivre les recherches dans ces domaines, car d’autres pays ont historiquement eu recours à la même stratégie.

Silvia Cattori : 

Ces structures clandestines de l’OTAN, créées après la Seconde Guerre mondiale sous la pression des États-Unis pour doter les pays européens d’une armée capable de résister à une invasion soviétique, n’ont-elles servi qu’à mener des opérations criminelles contre des citoyens européens ? Tout porte à croire que les États-Unis cherchaient autre chose !

Daniele Ganser :

Vous avez raison de soulever cette question. Les États-Unis recherchaient un contrôle politique. Ce contrôle est un élément clé de la stratégie de Washington et de Londres. Le général Geraldo Serravalle , chef de Gladio, le réseau italien de résistance, l’explique dans son livre. Il raconte avoir compris que les États-Unis ne souhaitaient pas préparer une guérilla en cas d’invasion soviétique lorsqu’il a constaté que les agents de la CIA, présents aux exercices d’entraînement de l’armée secrète qu’il commandait, veillaient à ce que cette armée contrôle les actions des militants communistes.


Ils craignaient l’arrivée au pouvoir des communistes dans des pays comme la Grèce, l’Italie et la France. C’est précisément l’objectif de la stratégie de la tension : orienter et influencer la politique de certains pays d’Europe occidentale.

Silvia Cattori : 

Vous avez évoqué l’élément émotionnel comme un facteur important de la stratégie de la tension. Ainsi, la terreur, dont les origines restent floues et incertaines, et la peur qu’elle suscite, servent à manipuler l’opinion publique. N’observons-nous pas les mêmes méthodes aujourd’hui ? Hier, on exploitait la peur du communisme ; aujourd’hui, n’est-ce pas la peur de l’islam qui est utilisée ?

Daniele Ganser : 

Oui, le parallèle est frappant. Lors des préparatifs de la guerre contre l’Irak, on prétendait que Saddam Hussein possédait des armes biologiques, qu’il existait un lien entre l’Irak et les attentats du 11 septembre, ou encore entre l’Irak et les terroristes d’ Al-Qaïda . Or, tout cela était faux. Par ces mensonges, on voulait faire croire au monde entier que les musulmans cherchaient à répandre le terrorisme partout, que cette guerre était nécessaire pour le combattre. Mais la véritable raison de cette guerre est le contrôle des ressources énergétiques.

Du fait de la géologie, les richesses en gaz et en pétrole sont concentrées dans les pays musulmans. Leurs véritables objectifs se cachent derrière ce genre de manipulation.


On ne peut pas affirmer qu’il ne reste plus beaucoup de pétrole parce que le pic de production mondiale – le « pic pétrolier » – sera probablement atteint avant 2020 et qu’il est donc nécessaire d’aller chercher du pétrole en Irak, car certains diraient qu’il est inutile de tuer des enfants pour cela. Et ils ont raison. On ne peut pas prétendre qu’il existe d’énormes réserves dans la mer Caspienne et vouloir construire un oléoduc jusqu’à l’océan Indien, et affirmer ensuite que, faute de pouvoir passer par l’Iran au sud ou la Russie au nord, il faut passer par l’est, le Turkménistan et l’Afghanistan, et donc contrôler ce pays.


C’est pourquoi les musulmans sont qualifiés de « terroristes ». Ce sont d’énormes mensonges, mais à force de répéter que les musulmans sont des « terroristes », les gens finiront par le croire et accepter l’utilité de ces guerres anti-musulmanes, oubliant qu’il existe de nombreuses formes de terrorisme et que la violence n’est pas l’apanage des musulmans.

Silvia Cattori : Donc, ces structures clandestines ont été démantelées, mais la stratégie de la tension a-t-elle pu se poursuivre ?

Daniele Ganser : C’est exact. Ils ont peut-être dissous les structures existantes et en ont créé de nouvelles. Il est important d’expliquer comment les tactiques et la manipulation fonctionnent dans le cadre de la stratégie de la tension. Rien de tout cela n’est légal. Mais il est plus facile pour les États de manipuler les populations que de leur dire qu’ils cherchent à s’emparer du pétrole d’autrui.

Cependant, toutes les attaques ne découlent pas de la stratégie de la tension. Mais il est difficile de savoir quelles attaques sont manipulées. Même ceux qui savent que la majorité des attaques sont orchestrées par des États pour discréditer un adversaire politique peuvent se heurter à un obstacle psychologique. Après chaque attaque, les gens sont effrayés et désorientés. Il est très difficile d’accepter que la stratégie de la tension, la stratégie du « faux drapeau », soit une réalité. Il est plus facile d’accepter la manipulation et de dire : « Je me tiens informé depuis trente ans et je n’ai jamais entendu parler de ces armées criminelles. Ce sont les musulmans qui nous attaquent, c’est pourquoi nous combattons.»

Silvia Cattori : Depuis 2001, l’Union européenne a mis en œuvre des mesures antiterroristes. Or, il apparaît que ces mesures ont permis à la CIA d’enlever des personnes et de les transporter dans des lieux secrets pour les torturer. Les États européens ne sont-ils pas devenus, en quelque sorte, des otages et soumis aux États-Unis ?

Daniele Ganser : 

Depuis les attentats du 11 septembre 2001, les États européens ont fait preuve d’une certaine indulgence envers les États-Unis. Après avoir déclaré les prisons secrètes illégales, ils ont laissé tomber la question. Le même scénario s’est produit avec les détenus de Guantanamo. En Europe, des voix se sont élevées pour affirmer : « On ne peut priver les prisonniers d’une représentation légale. » Lorsque Angela Merkel a soulevé la question, les États-Unis ont clairement insinué que l’Allemagne était impliquée, d’une manière ou d’une autre, en Irak, que ses services de renseignement avaient contribué à préparer la guerre, et qu’elle devait donc se taire.

Silvia Cattori : 

Dans ce contexte, où subsistent encore de nombreuses zones d’ombre, quelle sécurité l’OTAN peut-elle apporter aux populations qu’elle est censée protéger si elle permet aux services secrets de manipuler les choses ?

Daniele Ganser : 

Concernant les attentats terroristes orchestrés par les armées secrètes du réseau Gladio pendant la Guerre froide, il est essentiel de déterminer clairement l’implication réelle de l’OTAN et de savoir ce qui s’est réellement passé. S’agissait-il d’actes isolés ou ont-ils été secrètement organisés par l’OTAN ? À ce jour, l’OTAN refuse d’aborder la stratégie de tension et de terrorisme durant la Guerre froide et rejette toute question relative à Gladio. Aujourd’hui, l’OTAN est utilisée comme force offensive, alors que l’organisation n’a pas été créée pour ce rôle.

Elle a été activée à cette fin le 12 septembre 2001, immédiatement après les attentats de New York. Les dirigeants de l’OTAN affirment que leur participation à la guerre en Afghanistan vise à lutter contre le terrorisme. Mais l’OTAN risque de perdre cette guerre. Il s’ensuivra une crise majeure et un débat important. Cela nous permettra alors de déterminer si l’OTAN mène, comme elle le prétend, une guerre contre le terrorisme, ou si nous nous trouvons dans une situation similaire à celle de la Guerre froide, avec l’armée secrète Gladio, qui entretenait des liens avec le terrorisme. L’avenir dira si l’OTAN a outrepassé sa mission initiale : défendre les pays européens et les États-Unis en cas d’invasion soviétique, un événement qui ne s’est jamais produit. L’OTAN n’a pas été fondée pour s’emparer du pétrole ou du gaz des pays musulmans.

Silvia Cattori : 

On peut encore comprendre qu’Israël, qui a intérêt à étendre les conflits dans les pays arabes et musulmans, encourage les États-Unis dans cette voie. Mais n’est-il pas évident que les États européens n’aient aucun intérêt à engager des troupes dans des guerres décidées par le Pentagone, comme en Afghanistan ?

Daniele Ganser : 

Je pense que l’Europe est désorientée. Les États-Unis sont en position de force, et les Européens ont tendance à penser que la meilleure solution est de collaborer avec le plus fort. Mais il faut réfléchir davantage. Les parlementaires européens cèdent facilement aux pressions américaines, qui exigent toujours plus de troupes sur tel ou tel front. Plus les pays européens cèdent, plus ils se soumettent, et plus ils se retrouveront confrontés à des problèmes de plus en plus graves. En Afghanistan, les Allemands et les Britanniques sont sous commandement américain.


Stratégiquement, cette situation n’est pas enviable pour ces pays.
Or, les États-Unis ont demandé aux Allemands d’engager également leurs soldats dans le sud de l’Afghanistan, dans les zones les plus sanglantes. Si les Allemands acceptent, ils risquent d’être massacrés par les forces afghanes, qui rejettent toute présence d’occupant. L’Allemagne devrait sérieusement envisager de retirer ses 3 000 soldats d’Afghanistan. Mais pour les Allemands, désobéir aux ordres des États-Unis, dont ils sont en quelque sorte les vassaux, est une décision difficile à prendre.

Silvia Cattori : 

Que savent les autorités qui nous gouvernent aujourd’hui de la stratégie de la tension ? Peuvent-elles continuer à laisser des bellicistes fomenter des coups d’État, kidnapper et torturer des personnes sans réagir ? Ont-elles encore les moyens d’empêcher ces activités criminelles ?

Daniele Ganser : 

Je ne sais pas. En tant qu’historien, j’observe et je prends des notes. En tant que conseiller politique, je dis toujours qu’il ne faut pas céder aux manipulations visant à semer la peur et à faire croire que les « terroristes » sont toujours musulmans ; je dis qu’il s’agit d’une lutte pour le contrôle des ressources énergétiques ; nous devons trouver des moyens de survivre à la pénurie d’énergie sans recourir à la militarisation. On ne résout pas les problèmes de cette façon ; cela ne fait que les aggraver.

Silvia Cattori : 

Lorsque nous constatons la diabolisation des Arabes et des musulmans depuis le conflit israélo-palestinien, nous nous disons que cela n’a rien à voir avec le pétrole.

Daniele Ganser : 

Oui, dans ce cas précis. Mais du point de vue des États-Unis, il s’agit d’une lutte pour le contrôle des réserves énergétiques du bloc eurasien, situées dans cette « ellipse stratégique » qui s’étend de l’Azerbaïdjan, en passant par le Turkménistan et le Kazakhstan, jusqu’à l’Arabie saoudite, l’Irak, le Koweït et le golfe Persique.


C’est précisément là, dans cette région où se déroulent les prétendues « guerres contre le terrorisme », que se concentrent d’importantes réserves de pétrole et de gaz. À mon avis, il s’agit ni plus ni moins d’un défi géostratégique que l’Union européenne ne peut que perdre. Car si les États-Unis s’emparent de ces ressources et que la crise énergétique s’aggrave, ils diront : « Vous voulez du gaz, vous voulez du pétrole, très bien, nous voulons ceci et cela en échange. »

Les États-Unis ne donneront pas de pétrole et de gaz gratuitement aux pays européens. Peu de gens savent que le « pic pétrolier », le pic de production, a déjà été atteint en mer du Nord et que, par conséquent, la production pétrolière européenne – celle de la Norvège et du Royaume-Uni – est en déclin. Le jour où l’on comprendra que ces « guerres contre le terrorisme » sont manipulées et que les accusations portées contre les musulmans relèvent, en partie, de la propagande, on sera surpris.

Les États européens doivent se réveiller et enfin comprendre le fonctionnement de cette stratégie de la tension. Ils doivent aussi commencer à dire non aux États-Unis. D’ailleurs, aux États-Unis également, nombreux sont ceux qui refusent cette militarisation des relations internationales.

Silvia Cattori : 

Avez-vous également mené des recherches sur les attentats du 11 septembre 2001 et écrit un livre avec d’autres intellectuels préoccupés par les incohérences et les contradictions de la version officielle de ces événements, notamment les conclusions de la commission d’enquête nommée par M. Bush ? N’avez-vous pas peur d’être accusée de « théorie du complot » ?

Daniele Ganser : 

Mes étudiants et d’autres personnes m’ont toujours demandé : si cette « guerre contre le terrorisme » est réellement liée au pétrole et au gaz, les attentats du 11 septembre n’ont-ils pas été orchestrés ? Ou est-ce une coïncidence si les musulmans d’ Oussama ben Laden ont frappé précisément au moment où les pays occidentaux commençaient à prendre conscience de l’imminence d’une crise pétrolière ? J’ai donc entrepris d’étudier les écrits relatifs au 11 septembre, ainsi que le rapport officiel présenté en juin 2004.

Lorsqu’on se penche sur ce sujet, on constate immédiatement l’ampleur du débat international autour des événements du 11 septembre 2001. Les informations dont nous disposons sont imprécises. Un point essentiel du rapport de 600 pages est l’absence de mention de la troisième tour qui s’est effondrée ce jour-là. La Commission ne parle que de l’effondrement des « Tours Jumelles ». Or, une troisième tour, haute de 170 mètres, s’est bien effondrée ; il s’agissait de la tour WTC 7.

On évoque un petit incendie dans ce cas précis. J’ai parlé avec des professeurs qui connaissent parfaitement la structure des bâtiments ; ils affirment qu’un petit incendie ne peut pas détruire une structure de cette envergure. La version officielle du 11-Septembre, les conclusions de la commission, ne sont pas crédibles. Ce manque de clarté place les chercheurs dans une situation très délicate. La confusion règne également quant à ce qui s’est réellement passé au Pentagone. Sur les photographies dont nous disposons, il est difficile de distinguer un avion. On ignore comment un avion aurait pu s’écraser à cet endroit.

Silvia Cattori : Le Parlement vénézuélien a demandé aux États-Unis de fournir des explications supplémentaires afin de clarifier l’origine de ces attaques. Ne devrions-nous pas suivre cet exemple ?

Daniele Ganser : De nombreuses incertitudes entourent les événements du 11 septembre. Les parlementaires, les étudiants et les citoyens peuvent exiger des explications sur ce qui s’est réellement passé. Je pense qu’il est important de continuer à nous interroger. C’est un événement que personne n’oubliera ; chacun se souvient précisément où il était à ce moment-là. Il est incroyable que, cinq ans plus tard, nous n’ayons toujours pas compris clairement la vérité.

Silvia Cattori : Il semble que personne ne veuille remettre en question la version officielle. Se seraient-ils laissés manipuler par la désinformation orchestrée par des stratèges de la tension et des opérations sous faux drapeau ?

Daniele Ganser : On peut se laisser manipuler par la peur : peur de perdre son emploi, peur de perdre le respect des autres. On ne peut échapper à cette spirale de violence et de terreur si l’on se laisse manipuler par la peur. Il est normal d’avoir peur, mais nous devons parler ouvertement de cette peur et des manipulations qui la génèrent. Nul n’échappe à leurs conséquences. C’est d’autant plus grave que les dirigeants politiques agissent souvent sous l’influence de cette peur. Nous devons trouver la force de dire : « Oui, j’ai peur de savoir que ces mensonges font souffrir les gens ; oui, j’ai peur de penser qu’il ne reste plus beaucoup de pétrole ; oui, j’ai peur de penser que ce terrorisme dont vous parlez est le fruit d’une manipulation, mais je ne me laisserai pas intimider. »

Silvia Cattori : Dans quelle mesure des pays comme la Suisse participent-ils actuellement à la stratégie de la tension ?

Daniele Ganser : Je ne crois pas qu’il y ait une stratégie de tension en Suisse. Ce pays n’a pas connu d’attentats terroristes. Mais la vérité est que, en Suisse comme ailleurs, les hommes politiques qui craignent les États-Unis, et notamment leur position de pouvoir, ont tendance à dire : « Ce sont de bons amis, nous n’avons aucun intérêt à les combattre. »

Silvia Cattori : Cette façon de penser, qui consiste à dissimuler les mensonges découlant de la stratégie de la tension, ne rend-elle pas tout le monde complice des crimes qu’elle implique ? À commencer par les journalistes et les partis politiques ?

Daniele Ganser : Personnellement, je pense que tous les journalistes, universitaires et hommes politiques doivent réfléchir aux implications de la stratégie de la tension et des opérations sous faux drapeau. Nous sommes clairement confrontés à des phénomènes qui défient toute compréhension. C’est pourquoi, à chaque attentat terroriste, nous devons nous interroger et tenter d’en comprendre les motivations. Ce n’est que lorsque l’existence des opérations sous faux drapeau sera officiellement reconnue qu’il sera possible d’en dresser la liste exhaustive et de s’accorder sur les mesures à prendre.


La recherche de la paix est ce qui m’intéresse. Il est essentiel d’ouvrir le débat sur la stratégie de la tension et de reconnaître qu’il s’agit d’un phénomène réel. Tant que nous n’en accepterons pas l’existence, nous serons incapables d’agir. C’est pourquoi il est important d’expliquer ce que signifie réellement la stratégie de la tension. Et, une fois comprise, de ne pas céder à la peur et à la haine envers un groupe. Il est important de souligner qu’un seul pays n’est pas impliqué ; Il ne s’agit pas seulement des États-Unis, de l’Italie, d’Israël ou des Iraniens, mais d’un phénomène mondial, même si certains pays sont plus impliqués que d’autres. Nous devons comprendre, sans accuser un pays ou un individu en particulier. La peur et la haine n’aident pas à progresser, mais paralysent le débat. Je constate de nombreuses accusations contre les États-Unis, Israël, la Grande-Bretagne, ou encore l’Iran et la Syrie. Or, la recherche de la paix nous enseigne que nous ne devons pas nous laisser aller à des accusations nationalistes et que ni la haine ni la peur ne sont nécessaires ; il est plus important d’expliquer. Cette compréhension sera bénéfique à tous.

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