Mai 68 raconté par des ouvriers : RFI donne la parole à Aimé HALBEHER

Publié le par FSC

Le 18 avril dernier Radio France international 

a diffusé une interview de nos camarades anciens dirigeants de la CGT à Renault - Billancourt en 1968 : Roger SILVAIN et Aimé HALBEHER.

ça fait du bien dans le brouhaha ambiant souvent fumeux et qui colporte toutes sortes de contre-vérités concernant en particulier le rôle et le comportement de la CGT et du PCF dans ce grand mouvement aux acteurs divers.

Une émission de David Baché

ci-après Aimé HALBEHER

ENTRETIEN avec Aimé HALBEHER

Une fête couronnée de succès
En Mai-68, Aimé Halbeher est secrétaire général du syndicat CGT de l'usine Renault-Billancourt. Il est aujourd’hui âgé de 82 ans.

RFI: Vous souvenez-vous de la façon dont la grève de mai-juin 68 a commencé ?

Aimé Halbeher :

Nous étions déjà dans un mouvement syndical montant depuis plusieurs années. Il y a eu une montée des luttes, notamment en 66-67. En 1967, le ministère de l’Intérieur en France a recensé 4,3 millions de journées de grève, c’est-à-dire un million de plus qu’en 1966, ce qui montre qu’il y avait un développement des luttes. Dès le début 1968, il y a eu des mouvements sociaux importants en France. Chez Renault à Billancourt, on avait recensé, avant la grève de Mai-68, 135 arrêts de travail. Ils étaient partiels, limités, certes, mais cela signifiait un mécontentement grandissant parce que la direction refusait d’ouvrir les négociations sur les salaires, la réduction du temps de travail et la retraite à 60 ans.

RFI: Puis il y a le mouvement des étudiants de Nanterre : c’est ce qui vient allumer l’étincelle ?

Aimé Halbeher :

Oui, c’est ça. Moi, je considère que le mouvement étudiant a donné confiance aux salariés et n’a fait qu’accélérer un mouvement social qui progressait de mois en mois, d’année en année.

RFI: Vous vous rappelez de ce jour où tout a commencé pour l’usine de Boulogne-Billancourt ?

Aimé Halbeher :

Oui, c’était le 16 mai. Je coordonnais l’activité syndicale de toutes les usines Renault en France. Et j’apprends que le 16 mai au matin, Renault-Cléon et Renault-Flins décident d’occuper l’entreprise. On informe par voie de tracts l’ensemble des salariés de Billancourt le matin du 16 mai. Je prends la parole au moment de la pause à midi, j’invite tous les travailleurs à décider des formes d’action à mettre en œuvre. Vers les 4 heures de l’après-midi, un groupe d’à peu près 1 500 salariés décide d’arrêter le travail, de défiler dans l’entreprise de Renault-Billancourt en appelant « Occupation, occupation ». Je vais les voir et je les appelle à se rassembler dans l’île Seguin. Je prends la parole et j’invite les salariés à occuper l’usine pour la nuit, et ceci pour éviter que la direction fasse appel à l’intervention policière, comme on avait déjà vu dans le passé, ce qui aurait remis en cause un peu le développement des luttes. Mais je leur propose aussi qu’on attende le retour des 35 000 travailleurs qui étaient repartis chez eux pour les consulter sur les modalités d’action.

RFI: Et le lendemain matin, la décision est prise…

Aimé Halbeher :

Le lendemain matin, les salariés rentrent dans l’usine. On les appelle à ne pas se rendre à leur poste de travail, à se rassembler dans l’île Seguin, un rassemblement massif. Ils seront 20-25 000 dans ce rassemblement. Je leur explique ce qui s’est passé la nuit et je leur dis : « nous vous proposons d’occuper l’usine aujourd’hui et de décider d’une occupation reconductible chaque jour, de façon à ce que l’on mette la direction devant ses responsabilités. Il ne tient qu’à elle que le mouvement cesse si elle ouvre les négociations et commence à discuter sérieusement. »

RFI: Et le mouvement va durer 34 jours…

Aimé Halbeher :

Oui, parce que la direction n’a pas ouvert les négociations, y compris après Grenelle, les discussions nationales : la direction va encore attendre une quinzaine de jours pour ouvrir les négociations alors qu’au niveau national, il y avait eu un constat sur les grandes questions de salaires, réduction du temps de travail etc.

RFI: Vous expliquez que c’est la révolte étudiante qui a donné confiance aux ouvriers pour se mettre à leur tour en grève et initier le mouvement ouvrier de Mai-68. Dans le même temps, il y a cette photo qui est restée célèbre : des étudiants bloqués devant les grilles fermées des usines de Boulogne-Billancourt, où vous étiez en train de commencer votre mouvement de grève…

Aimé Halbeher :

Oui. Quand j’ai entendu les dirigeants étudiants -je ne me souviens plus lesquels, je crois que c’est Daniel Cohn-Bendit (étudiant libertaire meneur de la révolte, devenu par la suite député européen, ndlr) et Jacques Sauvageot (à l'époque vice-président du syndicat étudiant UNEF, ndlr)- appeler les étudiants à venir occuper l’usine Renault-Billancourt à l’intérieur, on a tout de suite réagi pour une raison simple, c’est que si on avait laissé rentrer les étudiants à l’intérieur de l’entreprise, les salariés qui sont arrivés le lendemain matin auraient été mécontents. Et on offrait un prétexte à la direction pour faire appel à l’intervention policière et évidemment, la lutte des Renault aurait été enrayée dès le départ. C’est ce que j’ai expliqué, et finalement aucun étudiant n’est rentré alors que s’ils avaient voulu, ils auraient pu rentrer.

RFI: Ce que vous dites, c’est qu’il n’y avait pas d’opposition entre les étudiants et les ouvriers... Est-ce qu’on doit parler de jonction -c’est souvent un terme qui fait polémique- entre les étudiants et les ouvriers durant cette période de Mai-68 ?

Aimé Halbeher :

A mon avis, il y a eu deux mouvements -qui n’étaient pas distincts, mais qui avaient quand même des objectifs différents- qui se sont aidés mutuellement, et qui se rejoignaient sur une grande revendication : la liberté. La liberté d’expression, le droit d’être reconnu comme citoyen dans les entreprises et dans les universités. C’est cela le lien commun. Il faut bien voir que nous avons eu d’énormes discussions avec les étudiants tout au long de ces 33 jours et 33 nuits, quand on a occupé l’usine. Et ces discussions étaient de plus en plus intéressantes au fur et à mesure que les étudiants prenaient connaissance des conditions réelles des entreprises et des salariés à l’intérieur… et inversement, les salariés qui occupaient l’usine prenaient connaissance des conditions dans lesquelles les étudiants étaient dans les universités, les lycées etc. Puis on a été invités souvent à venir parler aux étudiants, dans pas mal d’universités. Moi, personnellement je suis allé à la fac de droit, qui n’était pas une fac facile, je suis allé à Nanterre, et on a eu plusieurs militants de la CGT Renault-Billancourt qui ont été à la Sorbonne, à Vincennes etc.

RFI: Est-ce que pendant cette période de grève et d’usines occupées par les salariées, vous avez des souvenirs du quotidien dans l’usine ?

Aimé Halbeher :

Oui, parce que les salariés, dès lors qu’ils ont occupé l’usine, ce n’était plus les mêmes. Ils se sont transformés, c’est-à-dire qu’on a découvert des individus qui étaient devenus très fiers d’eux, qui étaient joyeux alors que pendant des années, ils baissaient la tête, pendant des années, ils étaient soucieux. Et il y a eu dans toute cette grande entreprise des banquets, des artistes qui sont venus chanter, des tournois sportifs organisés par le comité d’entreprise : des tournois de pétanque, de ping-pong, de volley-ball. Ça a été la fête pendant 33 jours ! A l’intérieur et dans chaque atelier, on était assez créatifs, on essayait de créer des jeux, des tournois de belote… c’était la fête.

RFI: Une fête couronnée de succès !

Aimé Halbeher :

Une fête couronnée de succès parce qu’il faut bien voir que cette grève de 68 n’a pas seulement permis d’obtenir les revendications importantes, notamment l’augmentation des salaires et des engagements de retour aux 40 heures alors qu’on faisait 47 heures, sans perte de salaire, sans modération salariale… Elle a obtenu aussi, dans notre propre entreprise, satisfaction sur des revendications qui n’avaient pas été évoquées à Grenelle. Par exemple, on a obtenu la suppression de formes de rémunération qui existaient chez Renault, qui étaient un modèle américain, et qui consistaient à payer les salariés en fonction de la machine sur laquelle ils étaient. 

Mais nous avons imposé la refonte des grilles de salaire et des classifications à partir des diplômes, des connaissances et de l’expérience. Nous avons obtenu la suppression des contrats provisoires : c’est-à-dire qu’il y avait 3 000 salariés qui tous les six mois quittaient l’usine et on en embauchait 3 000 autres. La plupart était des immigrés. Et nous avons obtenu que ces 3 000 salariés soient embauchés définitivement et qu’on arrête ces contrats presque esclavagistes, parce qu’on allait les chercher au Maroc, en Tunisie ou en Algérie, on les faisait arriver en France, on les mettait dans les foyers, on les faisait travailler six mois et on les renvoyait après. On a obtenu aussi, et ça c’est très important,  la suppression des clauses illégales qui existaient sur le paiement d’une partie de la rémunération des salariés, des clauses anti grève : lorsqu’on faisait plus de six heures de grève sur un trimestre, les salariés pouvaient perdre 20, 30% de leur rémunération sur les primes trimestrielles. Et cette clause illégale, on la justifiait dans la direction de Renault en disant qu’elle avait un caractère exceptionnel alors qu’elle était toujours exceptionnelle, mais on la recevait tous les trois mois. Et on a obtenu cette suppression.

RFI: Il existe de nombreux mouvements sociaux actuellement en France, chez les cheminots et pas seulement. Est-ce que cela vous rappelle Mai-68, est-ce que cela vous semble différent ? Est-ce que vous les soutenez ?

Aimé Halbeher :

Bien entendu je les soutiens ! J’ai d’ailleurs été invité à plusieurs reprises pour prendre la parole et pour soutenir les salariés en grève. Pas pour leur dire de faire comme en 1968, parce qu’à mon avis on ne refait pas deux fois la même chose, mais je pense  qu’il y aura un mouvement qui va se développer en France, largement majoritaire, peut-être plus important encore qu’en 68, parce qu’il y a des catégories nouvelles qui sont en réaction maintenant, qui sont dans la protestation, et qui n’étaient pas dans l’action en 68. Je pense par exemple aux retraités…

RFI: Les retraités, comme vous, qui n’ont pas cessé le combat ?

Aimé Halbeher :

Voilà, bien sûr. Pas seulement, mais les retraités c’est le point de mire du gouvernement, notamment les retraités qu’on appelle « les plus aisés », les retraités comme moi qui gagnent à peine 2 000 euros par mois… Il y a les retraités, il y a les ingénieurs et cadres. Je trouve qu’il y a des mouvements de protestation maintenant chez les ingénieurs et cadres alors qu’ils ont été plutôt spectateurs en 68. Il y a des professions libérales. Enfin, il y a toute une série de catégories de la population qui peuvent faire en sorte que, sur un mouvement qui, je le répète, aura d’autres formes que celle de Mai-68, constitue un rapport de force qui permettra d’obtenir de grandes revendications démocratiques et matérielles en France.

RFI: Et vous ne dites pas cela juste parce que je vous pose la question 50 ans après ?

Aimé Halbeher :

Non, pas du tout. Au contraire, maintenant je suis quand même un observateur, je vois des choses positives et je suis prêt à les soutenir un peu partout pour leur indiquer que, finalement, ce qui compte surtout, c’est l’unité. Et j’espère que chez les cheminots et un peu partout, on va conserver voire renforcer l’unité. C’est ce qui nous a fait gagner en 68, et la persévérance et l’espoir que cette société peut être plus juste pour tout le monde s’il y a des changements profonds.

Publié dans MAI 68_50

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article

Danièle Dugelay 09/05/2018 16:01

Je me souviens très bien que le JT de l'époque nous a montré les étudiants arrivant devant les grilles de Renault et le commentateur racontait qu'ils étaient reçus par des jets de boulons lancés par les ouvriers. Cela m'a vraiment fait beaucoup de peine et j'ai appelé un cousin qui travaillait à Boulogne-Billancourt. Il m'a dit en colère :"Bien sûr. On n'en veut pas de ces fils de bourgeois." Cela a dû s'arranger par la suite.