Cisjordanie : l’autre guerre menée par Israël
REPRIS de : https://assawra.blogspot.com/2024/02/cisjordanie-lautre-guerre-menee-par.html
SOURCE : Par Jean-Philippe Rémy
Le Monde du 30 janvier 2024
Loin de Gaza se mène un autre conflit, larvé mais permanent. En Cisjordanie, l’armée multiplie les opérations coup de poing, au risque d’attiser la violence qu’elle prétend contenir.
Les soldats et les colonnes de véhicules de l’armée israélienne viennent à peine de se retirer de Tulkarem, dans le nord de la Cisjordanie occupée. Dans le camp de réfugiés de Nour Shams, à l’est de la ville, chacun s’affaire dans les ruines encore fumantes. Armé d’une petite visseuse, Hussein Moussa Alajma se tient en équilibre sur les éboulis noircis qui ont remplacé la maisonnette où se trouvaient son magasin de téléphonie, au rez-de-chaussée, et l’appartement, au premier étage, où vivait son père impotent, âgé de 90 ans. Le bâtiment, qui donne sur une placette, a été détruit et a pris feu ou a été incendié dans l’opération. Il tâche d’en sauver ce qu’il peut, dévissant avec minutie une structure de fer pour la dégager de montants de béton brisés. Cela pourra toujours resservir.
En cette fin d’un mois de janvier de pluie et de boue, les soldats israéliens – un millier selon des sources locales – ont été déployés pour une nouvelle opération qui a duré près de trois jours. Il y a eu des combats, des tirs dans les deux camps de réfugiés de Tulkarem. Avec Jénine et Naplouse, ce sont les trois villes principales où, continuellement, des opérations sont menées pour arrêter ou éliminer des combattants de groupes armés clandestins, détruire des stocks d’armes ou des laboratoires de fabrication d’explosifs, avec violences et bavures à la clé. Loin de Gaza se mène ici un autre conflit, d’une nature plus complexe, larvé mais permanent.
Depuis le début de la guerre déclenchée par l’attaque du Hamas, le 7 octobre, des opérations similaires touchent presque chaque jour de nombreux points de Cisjordanie. Vingt-trois raids rien que pour Jénine. A Tulkarem, un par semaine en moyenne. Ce 19 janvier, on y a relevé neuf morts, et deux douzaines de maisons ont été détruites au bulldozer. A Nour Shams, les soldats ne sont restés qu’une poignée d’heures, mais un typhon semble s’être abattu sur les ruelles.
« Victimes de cette longue histoire coloniale »
« Tout est allé très vite. On était à l’intérieur, on ne pouvait pas comprendre ce qui se passait. Le feu a pris, j’ai réussi à porter mon père sur mon dos pour le sortir des flammes. Le temps qu’on se réfugie dans une autre maison, un bulldozer est venu et a fini de détruire la maison », raconte M. Alajma. Aux alentours, cinq autres bâtiments ont été anéantis dans un rayon d’une cinquantaine de mètres. Des adolescents gambadent dans les ruines en essayant de donner un coup de main. Des hommes font la chaîne pour déblayer des pans de mur. On tire vers une camionnette tout un réseau électrique disloqué, comme un cadavre d’insecte géant.
En contrebas de la longue saignée qui a éventré le pâté de maisons, Mohammed Chahada fume lentement une cigarette, assis sur une chaise en plastique posée dans ce qui fut sa maison. Contemplant avec calme le désastre, il explique : « C’est une maison que j’ai bâtie petit à petit, pendant trente ans. Toute ma vie est partie ce matin, mais ce que vous voyez ici est la conséquence d’une histoire bien plus ancienne. » Longue bouffée, jets de fumée puissants, puis une leçon d’histoire des camps de réfugiés palestiniens : « Je suis originaire d’Haïfa. J’ai été chassé de là-bas [en 1948, lors de la Nakba, après la création d’Israël] pour qu’aujourd’hui d’autres gens viennent habiter cette terre qui était la nôtre, sur les ruines de nos véritables maisons, celles de nos ancêtres.
Nous sommes des exilés, des déracinés par la force. Cela n’est possible que parce que les pays occidentaux, les puissances coloniales, la France et le Royaume-Uni, étaient contre nous. Nous sommes les victimes, aujourd’hui, de cette longue histoire coloniale qui a commencé il y a plus de cent ans. Voilà ce qui est important. »
Un petit garçon arrivé entre-temps pose sa main sur son épaule, comme pour le réconforter, et dit : « Oui, à bas le colonialisme ! » On le filme au téléphone, tandis qu’il enchaîne sur d’autres slogans, de sa petite voix acidulée. L’enfant est devenu une microstar, ces derniers temps, en raison de ses vidéos sur TikTok, où il commente les opérations de l’armée israélienne à Tulkarem. D’autres se sont fait arrêter pour moins que ça.
Il a à peine 10 ans. Sa propre maison, de l’autre côté de la rue dévastée, vient d’être coupée en deux. Une partie a été écrasée par un bulldozer. L’autre moitié, presque épargnée, rend le spectacle encore plus pénible. Un barbecue en métal pend à un balcon privé d’escalier. Les racines d’un arbre qui semble avoir été emporté par un tsunami ont été hissées par les bulldozers jusqu’au premier étage.
Une pression continue
Non loin, dans le froid vif de ce matin d’hiver, un groupe de chabab (« jeunes ») boivent des petites tasses de café, l’air aux aguets. « Ils entrent, ils détruisent, ils ressortent, et puis ils reviennent et ils recommencent », dit un des leaders, cheveux soigneusement lissés en arrière, regard mobile. Il néglige de préciser que le groupe armé de Tulkarem, affilié au Jihad islamique, a fait circuler les images d’un système explosif déclenché au passage d’un char, la nuit précédente. Une forme de petite guerre sans nom se mène dans les camps de réfugiés et les villes de Cisjordanie, mélange d’interventions violentes, avec des tirs de drone, parfois, d’arrestations et de fouilles musclées.
La Cisjordanie est considérée par les responsables de la sécurité d’Israël comme un volcan dont il faut prévenir l’éruption, susceptible d’ouvrir un « troisième front », après celui, bien réel, de Gaza et celui du Nord, près de la frontière avec le Liban. D’insurrection généralisée, il n’y a pour l’heure pas de trace, pas plus que d’une offensive menée par les groupes armés palestiniens vers les colonies israéliennes dans les territoires. Le risque est mis en avant, toutefois, par l’armée israélienne, qui dit étudier la possibilité de distribuer des armes antichars aux responsables de la défense des colonies, alors qu’une unité des forces spéciales, Duvdevan, a été retirée de Gaza pour être déployée en Cisjordanie.
La pression des forces israéliennes est continue sur l’ensemble de la Cisjordanie et de ses 2,8 millions d’habitants. Officiellement, 2 960 Palestiniens y ont été arrêtés depuis le 7 octobre, dont 1 350 sont supposés faire partie du Hamas. Certaines sources palestiniennes estiment que le nombre d’arrestations est deux fois plus élevé, et atteint 6 000 personnes.
Lundi 29 janvier, plusieurs villes de Cisjordanie ont été de nouveau l’objet de raids, comme Hébron, ou encore près de Ramallah, où est basé le siège de l’Autorité palestinienne. Mardi matin, une nouvelle opération avait lieu à Tulkarem, Naplouse, et Jénine, ville où trois combattants palestiniens ont été tués dans un hôpital.
« Une peur de se déplacer »
Dror Sadot, la porte-parole de B’Tselem, organisation israélienne de défense des droits de l’homme dans les territoires occupés, estime que d’autres facteurs s’ajoutent aux interventions armées : « Depuis le 7 octobre, Israël durcit son contrôle de la Cisjordanie. Cela concerne aussi les entraves à la liberté de mouvement, avec les checkpoints fixes ou mobiles, et cela entraîne une peur de se déplacer au sein même des territoires. »
Selon l’organisation, plus de 350 personnes ont été tuées dans cette région depuis le 7 octobre 2023 (367, dont 94 enfants, selon les Nations unies), un chiffre qui doit être mis en perspective avec celui, déjà important, de l’année précédente, qui atteignait 195, et souligne le fait que l’intensification des opérations militaires en Cisjordanie avait déjà commencé en 2022.
A Jénine, on a déjà relevé plus de 90 morts depuis le 7 octobre, selon Mahmoud Al-Saadi, le responsable du Croissant-Rouge sur place. En ville, le camp de réfugiés prend désormais des airs fantomatiques, alors que la ville, dans son ensemble, vit au ralenti, et que ses rues se vident tôt, chacun craignant d’être surpris par une intervention de l’armée.
Dans un appartement glacial du quartier d’Al-Hawachi, au milieu du camp, Fatina Ahmal Al- Roukh se demande si elle doit rester chez elle. Les portes, les placards, tout a été forcé par les soldats israéliens. « Ils ont tout fouillé, même la machine à laver, ils l’ont ouverte au moins dix fois. Et puis, ils ont cassé des choses, à coups de crosse, comme un écran de télévision, gratuitement, pour nous rendre fous. »
Elle marque une pause : « Ce qui est terrible, désormais, quand je regarde dehors, la nuit, c’est toute cette obscurité : beaucoup de mes voisins sont partis. On fuit le camp, par peur des opérations. »
« Économiser nos forces, durer, attendre »
Jamal Al-Huwail, lui, passe en coup de vent dans sa maison des hauteurs de Jénine, où plus personne, pas même sa famille, ne dort depuis des mois. Il ne reste jamais plus de quelques heures au même endroit. En cas d’opération militaire, il lui arrive d’aller se cacher dans les champs ou dans une maison en construction. Membre du conseil révolutionnaire du Fatah, il est un proche de Marwan Barghouti, le grand leader arrêté, comme lui, en 2002, mais dont la libération, si elle intervenait – par exemple, dans le cadre d’un accord éventuel d’échange entre otages et prisonniers avec le Hamas –, constituerait un événement majeur.
Jamal Al-Huwail a aussi côtoyé des leaders importants du Hamas et de toutes les tendances politiques ou de tous les groupes armés. Pour l’heure, selon lui, il serait suicidaire pour les groupes armés de Cisjordanie de s’attaquer frontalement et massivement aux troupes israéliennes. « Il nous faut tirer les leçons de la guerre que mène le Hamas : économiser nos forces, durer, attendre. Et, surtout, éviter un combat frontal, que nous sommes certains de perdre. »
Kamal Abu Al-Rob, le gouverneur de Jénine, est lui aussi confronté à des interrogations importantes : il lui faut faire réparer les dégâts subis par les infrastructures après chaque opération, et tenter d’incarner l’Autorité palestinienne contestée par les groupes armés. « Les gens de Gaza vivent la même chose, dit-il, les dents serrées. On cherche à instiller chez nous la peur, par la violence, les arrestations, les morts. Tout cela pour qu’on s’en aille. Ils [les forces israéliennes] veulent nous chasser. Je n’aspire qu’à la paix, mais, dans ces circonstances, je ne vois qu’une chose qui se profile : la Cisjordanie va finir par exploser. »
Dans son bureau, au gouvernorat, il a accroché plusieurs portraits d’un « martyr » : son propre fils Chamir, qui terminait ses études de médecine et a été tué devant chez lui par des tirs israéliens.
