Le vol de la délivrance : dans l’avion qui évacue des jeunes Gazaouis, malades et blessés, vers Abou Dhabi

Publié le par FSC

SOURCE : Par Ghazal Golshiri
Le Monde du 25 février 2024

 

La semaine dernière, quelque deux cents Palestiniens, qui ont réussi à sortir de l’enclave côtière, se sont envolés vers les hôpitaux des Emirats arabes unis. Parmi eux, des enfants touchés dans les bombardements israéliens ou souffrant de maladie grave.

Alors que le soleil se couche sur l’aéroport international d’El-Arich, dans la péninsule égyptienne du Sinaï, une dizaine d’ambulances et quelques bus sont garés côte à côte. Ce mardi 20 février, dans le hangar de la base aérienne, quelque deux cents Palestiniens, évacués de Gaza, terminent des démarches administratives avant de monter dans un Boeing 777 de la compagnie aérienne émiratie Etihad, à destination d’Abou Dhabi. Parmi eux : des enfants blessés, accompagnés d’au moins un proche, des malades atteints du cancer et des résidents des Emirats arabes unis (EAU).

Depuis mi-novembre 2023, environ cinq cents Palestiniens de Gaza ont été accueillis et pris en charge dans la pétromonarchie du Golfe. Une goutte dans un océan de besoins, alors que selon les autorités de santé de l’enclave, la guerre a fait près de 30 000 morts et 70 000 blessés, côté palestinien. A la mi-février, seuls onze des trente-six hôpitaux de la bande de Gaza était encore en service.

De plus en plus de rapports font état de familles qui luttent pour nourrir leurs enfants et d’un risque croissant de morts dues à la faim, notamment dans le nord de Gaza, quasiment hors d’atteinte des convois de ravitaillement. « La faim et la maladie forment une combinaison mortelle », a prévenu Mike Ryan, directeur exécutif du programme d’urgence sanitaire de l’Organisation mondiale de la santé (OMS), le 19 février.

Le vol de ce 20 février entre El-Arich et Abou Dhabi est le douzième affrété par les Emirats depuis le début de la guerre, le 7 octobre 2023. Parmi les passagers, il y a Faten Abdelkarim Aziz, 11 ans, l’œil gauche pansé, le visage défiguré, mais qui sourit malgré tout. Résidente de Rafah, dans le sud de la bande de Gaza, la jeune fille a été blessée dans un bombardement, fin décembre, alors qu’elle était sortie dans la rue acheter à manger avec ses deux petits frères.

Mohamed, 7 ans, a été tué sur-le-champ. Aux secouristes dépêchés sur place, Faten a donné le numéro de sa mère, Sahar Akram. En arrivant à l’hôpital, cette dernière a appris la mort de son fils. « J’ai eu du mal à réaliser son décès, je regardais mon autre fils, Ahmed, 9 ans, à qui les médecins faisaient des électrochocs, raconte la mère de famille, vêtue de noir. Je redoutais qu’il meurt lui aussi et c’est ce qui s’est passé. Ma vie est partie avec eux, mais je dois rester forte pour ma fille. »

« Rejoindre ses frères au paradis »


Alors que l’avion décolle, Faten, assise à côté de sa mère, signale que son œil éborgné lui fait mal. Les médecins l’allongent sur un brancard, installé sur les sièges repliés, et lui administrent une perfusion de calmant. « Depuis la mort de ses deux frères, Faten ne parle que très peu. Avant, elle était très mignonne. Si je vous montrais d’anciennes photos d’elle, vous ne la reconnaîtriez pas », confie Sahar. Son fils cadet, Yazan, 5 ans, court dans les couloirs de l’avion. Il était très proche de ses deux frères tués. Depuis leur mort, « il est en colère, explique sa mère. Il ne cesse de me demander de l’amener chez les médecins pour qu’il puisse rejoindre ses frères au paradis. »

Quelques semaines après le début de la guerre à Gaza, les Emirats ont annoncé leur intention de recevoir mille enfants blessés de Gaza et autant de malades du cancer, de tous les âges. Les candidats à l’évacuation sont proposés par les équipes médicales dans la bande côtière, puis les noms sont soumis aux autorités israélienne et égyptienne pour validation.

« Le plus grand défi est ensuite pour ces gens d’arriver au poste-frontière de Rafah, côté Gaza. Parfois, les patients sont beaucoup trop malades pour pouvoir l’atteindre. Souvent, les ambulances transportant les patients sont bloquées sur la route à cause des combats », explique Maha Barakat, la vice-ministre d’Etat au ministère des affaires étrangères émirati, qui chapeaute ces évacuations en personne.

Certains jours, la frontière reste fermée, comme ce 20 février. Ceux qui sont évacués ce jour-là avaient quitté Gaza il y a quelques jours. « Parmi les patients, beaucoup souffrent de complications secondaires, par exemple une infection des os après une première amputation, qui, parfois, demande une amputation supplémentaire du membre affecté », regrette Maha Barakat.

Dans ces vols affrétés par les Emiratis, des Gazaouis, évacués plus tôt aux Emirats, font parfois le chemin inverse et retournent à Gaza. Le 20 février, c’est le cas d’une mère de famille d’une cinquantaine d’années, souffrant de leucémie, qui, pendant deux mois, a pu être traitée à Abou Dhabi. « Contrairement aux conseils des médecins, elle a décidé de revenir auprès de ses enfants restés à Gaza, alors qu’il lui restait encore six mois de traitements », explique Maha Barakat.

Arrière-pensées politiques
Elle se souvient d’une autre mère de famille qui a accompagné aux Emirats son fils, atteint de leucémie, pour qu’il y suive une chimiothérapie. Sa maladie étant trop avancée, l’enfant est mort. La mère est retournée à Gaza pour l’y enterrer. A côté de ces évacuations, les Emirats ont mis en place un hôpital de campagne de deux cents lits dans la bande de Gaza et ont construit une unité de désalinisation de l’eau de mer à la frontière entre Gaza et l’Egypte, fournissant de l’eau potable à 600 000 habitants de la bande côtière.

Ces opérations humanitaires ne vont pas sans arrière-pensées politiques. Le massacre des Palestiniens de Gaza, retransmis en quasi direct sur la chaîne Al-Jazira et sur les réseaux sociaux, bouleverse l’opinion publique arabe. De l’Atlantique au golfe Persique, les populations exigent de leurs dirigeants qu’ils se mobilisent pour leurs frères palestiniens. L’attitude des EAU est particulièrement scrutée, en raison de l’accord de normalisation diplomatique qu’ils ont signé avec Israël, à l’été 2020. Une décision vue comme une trahison dans une large partie du monde arabe, où la Palestine constitue une cause identitaire, quasi sacrée. D’où les efforts déployés par Abou Dhabi pour venir en aide à la population de Gaza et pour le faire savoir.

Dans le vol du 20 février, beaucoup prennent l’avion pour la première fois de leur vie. Mariam Abu Hassira, 39 ans, demande du citron pour lutter contre son mal de l’air. Son fils, Yazen, âgé de 14 ans, assis dans une autre rangée de sièges avec d’autres enfants, souffre d’un cancer de la bouche, diagnostiqué deux mois avant la guerre. A la suite de l’attaque du 7 octobre 2023, la famille a déménagé à proximité de l’hôpital Al-Shifa pour que Yazen puisse y suivre ses traitements.

Après que l’établissement a été investi par l’armée israélienne, Mariam, son mari et leurs cinq enfants se sont réfugiés dans le sud de la bande de Gaza et Yazen a été hospitalisé dans l’hôpital émirati. Début février, l’adolescent, sa mère et sa petite sœur, Almas, 10 ans, ont quitté Gaza, via Rafah. « J’ai laissé derrière deux de mes garçons et une fille. Une est enceinte. Comment puis-je manger alors qu’elle a faim ? », se demande Mariam, en regardant le plateau-repas qu’un membre de l’équipage vient de lui apporter.

Maladie génétique rare
L’avion se pose à Abou Dhabi vers 1 heure du matin, le 21 février, heure locale. Les blessés et les malades sont répartis entre quatre hôpitaux de la ville. Darin Mohamed Balata, 43 ans, accompagne ses deux filles, May, 9 ans, et Nour, 17 ans, toutes les deux atteintes d’une maladie génétique rare touchant le foie, dans la cité médicale Cheikh Khalifa. A Gaza, le médicament requis pour les deux filles arrivait très irrégulièrement, ce qui, avant même la guerre, a obligé les parents à faire un choix terrible : donner la priorité à May quand le traitement leur parvenait en quantité insuffisante pour les deux. « C’était trop tard pour Nour, dont le développement mental a pris beaucoup de retard, explique Darin, alors qu’il était encore possible de sauver May, qui souffre de troubles respiratoires et qui a du mal à lever un de ses bras. »

Lorsque les bombardements israéliens ont commencé, les deux filles ont été privées de tout traitement. Finalement, début décembre 2023, accompagnées de leur mère et de leur sœur aînée, elles ont pu franchir le terminal de Rafah et pénétrer en Egypte. Leurs trois frères sont restés avec leur père dans le sud de Gaza. Fin janvier, dans un hôpital d’El-Arich, un médecin émirati s’intéresse au cas de May. « Dans les questions qu’il me posait, j’ai compris qu’il allait nous aider. Alors que je pensais que May allait mourir, ce médecin m’a rendu de l’espoir », se remémore Darin.

C’est ainsi que toutes les quatre ont pu être transférées à Abou Dhabi. Ce 22 février, May, ses longs cheveux noués en chignon, est assise sur son lit d’hôpital, sa mère à ses côtés. Nour, accompagnée de sa grande sœur, est soignée à l’étage inférieur. Dans quelques semaines, May commencera sa rééducation pour récupérer des capacités motrices et vocales. Aujourd’hui, sa voix est à peine audible. Sa mère se met à pleurer lorsqu’elle évoque le dernier message de Bilal, son fils cadet, âgé de 16 ans, resté à Rafah avec les autres membres de la famille. « Hier, il m’a dit que les derniers bombardements ont été très proches d’eux », glisse Darin.

Il y a quelques jours, elle a demandé au médecin supervisant les soins de May ce qui adviendra d’elle après la guerre. Le praticien lui a dit : « Tant que la guerre se poursuit, vous restez ici et May reçoit son médicament. » Et après ? Le médecin a été franc : « Désolé ! Je n’ai pas de réponse pour vous. » Même pour les Palestiniens sortis de Gaza, l’avenir ressemble à un gigantesque point d’interrogation.

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article