L’offensive à Gaza a fait au moins 83 % de morts civils, selon les chiffres de l’armée israélienneL’offensive à Gaza a fait au moins 83 % de morts civils, selon les chiffres de l’armée israélienne

Publié le par FSC

Yuval Abraham (+972 Magazine)
Mediapart du 22 août 25

 
Des Palestiniens pleurent les proches qu’ils ont perdus après l’attaque israélienne sur la ville de Gaza, le 20 août 2025. © Photo Hamza Z. H. Qraiqea / Anadolu via AFP

 

Selon des données militaires obtenues par le quotidien britannique « The Guardian », le média israélien Local Call et notre partenaire +972 Magazine, Israël recensait, en mai, la mort de 8 900 membres du Hamas ou du Jihad islamique. On comptait alors 53 000 victimes au total.

Les chiffres issus d’une base de données interne des services de renseignement israéliens indiquent qu’au moins 83 % des Palestinien·nes tué·es dans l’offensive israélienne sur Gaza étaient des civil·es, selon une enquête menée par le magazine +972, Local Call et The Guardian.

Les chiffres obtenus à partir de cette base de données classifiée, qui recense les morts de militants du Hamas et du Jihad islamique palestinien (JIP), contredisent largement les déclarations publiques de l’armée israélienne et des responsables gouvernementaux tout au long de la guerre, qui ont généralement affirmé que le ratio entre civil·es et militants tué·es était de un pour un ou de deux pour un.

Au contraire, les données classifiées corroborent les conclusions de plusieurs études suggérant que les bombardements israéliens sur Gaza ont tué des civil·es à un rythme sans précédent dans l’histoire moderne.

L’armée israélienne a confirmé l’existence de cette base de données, gérée par la Direction du renseignement militaire (connue sous l’acronyme hébreu « Aman »). Plusieurs sources proches des services de renseignement et familières avec cette base de données ont déclaré que l’armée la considérait comme la seule source fiable pour le décompte des victimes parmi les militants. Selon l’une d’entre elles, « il n’y a aucun autre endroit où vérifier ». 

La base de données comprend une liste de 47 653 noms de Palestiniens de Gaza que l’Aman considère comme actifs dans les branches militaires du Hamas et du JIP. Selon les mêmes sources, cette liste est basée sur les documents internes de ces deux groupes, obtenus par l’armée (ce que +972, Local Call et The Guardian n’ont pas pu vérifier).

 

 




La base de données désigne 34 973 de ces noms comme étant ceux de membres du Hamas et 12 702 comme membres du Jihad islamique (un petit nombre sont répertoriés comme actifs dans les deux groupes, mais ceux-ci ne sont comptés qu’une seule fois dans le total général).

Selon les données obtenues en mai, l’armée israélienne estimait avoir tué environ 8 900 d’entre eux depuis le 7 octobre 2023, dont 7 330 considérés comme morts avec certitude et 1 570 enregistrés comme « probablement morts ». La grande majorité étaient des membres subalternes, l’armée pensant avoir tué entre 100 et 300 membres haut placés du Hamas sur un total de 750 noms répertoriés dans la base de données.

Un ratio hors norme
Une source proche de la base de données a expliqué que des éléments de renseignement spécifiques étaient joints au nom de chaque personne figurant sur la liste que l’armée était certaine d’avoir tuée. +972, Local Call et The Guardian ont obtenu les données chiffrées de la base de données, sans les noms ni les rapports de renseignement supplémentaires.

Le bilan global publié quotidiennement par le ministère de la santé de Gaza (dont Local Call a révélé l’an dernier qu’il était jugé fiable par l’armée israélienne elle-même) ne fait pas la distinction entre civil·es et militants. Mais en comparant les chiffres des victimes militantes obtenus à partir de la base de données interne de l’armée israélienne en mai et en les alignant sur le bilan total du ministère de la santé, il est possible de calculer un ratio approximatif de victimes civiles pour la guerre jusqu’à il y a trois mois, lorsque le bilan s’élevait à 53 000 morts. 

En supposant que tous les décès certains et probables de militants aient été pris en compte dans le bilan, cela signifierait que plus de 83 % des morts à Gaza étaient des civil·es. Si l’on exclut les décès probables et que l’on ne retient que les décès certains, la proportion de morts civil·es passe à plus de 86 %. 

Les sources des services de renseignement ont expliqué que le nombre total de militants tués est probablement plus élevé que celui enregistré dans la base de données interne, car il n’inclut ni les membres du Hamas ou du JIP qui ont été tués mais n’ont pas pu être identifiés par leur nom, ni les Gazaouis qui ont pris part aux combats mais n’étaient pas officiellement membres du Hamas ou du JIP, ni les personnalités politiques du Hamas telles que les maires et les ministres du gouvernement, qu’Israël considère également comme des cibles légitimes (en violation du droit international).

Toutefois, cela ne signifie pas nécessairement que le pourcentage de victimes civiles est inférieur à celui calculé ci-dessus. En fait, il pourrait même être plus élevé. Des études récentes suggèrent en effet que le bilan du ministère de la santé, qui s’élève actuellement à environ 62 000 morts, est aussi sans doute largement sous-estimé par rapport au nombre total de victimes de l’offensive israélienne, avec un écart pouvant atteindre plusieurs dizaines de milliers de personnes.

Les chiffres falsifiés de l’armée
Depuis le début de la guerre, les responsables israéliens ont cherché à rejeter les accusations de meurtres gratuits à Gaza alors que le nombre de morts palestinien·nes s’accumulait rapidement. 

En décembre 2023, alors que le bilan s’élevait déjà à 16 000 morts, le porte-parole international de l’armée israélienne, Jonathan Conricus, déclarait à CNN qu’Israël avait tué deux civil·es pour chaque militant, un ratio « extrêmement positif » selon lui. En mai 2024, alors qu’on comptait 35 000 morts, le premier ministre Benyamin Nétanyahou affirmait que le ratio était en fait plus proche de un pour un – une affirmation qu’il a répétée en septembre suivant.

Le nombre précis de militants qu’Israël affirme avoir tués depuis le 7-Octobre a fluctué, de toute évidence, de manière illogique. En novembre 2023, un haut responsable de la sécurité a ainsi laissé entendre au site d’information israélien Ynet qu’Israël avait déjà tué plus de 10 000 militants. Or, dans une évaluation militaire officielle présentée au gouvernement le mois suivant, ce chiffre est tombé à 7 860.

Les fluctuations mystérieuses du nombre de victimes parmi les militants se sont poursuivies en 2024. En février de cette année-là, le porte-parole de l’armée israélienne affirmait qu’Israël avait tué 13 000 membres du Hamas. Mais une semaine plus tard, l’armée annonçait un chiffre inférieur, à savoir 12 000. En août 2024, l’armée déclarait avoir tué 17 000 membres du Hamas et du JIP, un chiffre qui a de nouveau diminué deux mois plus tard pour atteindre 14 000 morts « avec une forte probabilité ». En novembre 2024, Nétanyahou a estimé ce nombre à « près de 20 000 ».

Dans son discours de départ à la retraite en janvier, le chef d’état-major sortant, Herzi Halevi, réaffirmait qu’Israël avait tué 20 000 militants à Gaza depuis le 7 octobre 2023. Et en juin, le Centre Begin-Sadat pour les études stratégiques, un think tank de droite de l’université Bar-Ilan, a cité des sources militaires affirmant que leur nombre s’élevait à 23 000.

Des sources des services de renseignement ont déclaré à +972, Local Call et The Guardian que certaines de ces affirmations provenaient probablement d’une base de données ancienne et inexacte tenue par le commandement sud de l’armée, qui estimait, fin 2024, sans fournir de liste de noms, qu’environ 17 000 militants avaient été tués. « Ces chiffres sont des affabulations du commandement sud », déclarait une source des services de renseignement. 

Les rapports exagérés du commandement sud reposaient probablement sur les déclarations de commandants sur le terrain, dont les subordonnés signalaient régulièrement à tort des victimes civiles comme étant des militants.

Par exemple, +972 et Local Call ont récemment révélé un cas dans lequel un bataillon stationné à Rafah avait tué une centaine de Palestiniens et les avait tous enregistrés comme « terroristes », alors qu’un officier du bataillon avait témoigné que toutes les victimes sauf deux étaient non armées. Une enquête menée l’année dernière par Haaretz a également révélé que seuls 10 des 200 « terroristes » que le porte-parole de l’armée israélienne avait déclarés tués par la 252e division dans le corridor de Netzarim avaient pu être identifiés comme des membres du Hamas.

En avril 2024, le quotidien de droite Israel Hayom signalait que plusieurs membres de la commission des affaires étrangères et de la défense du Parlement avaient remis en question la fiabilité des chiffres sur les pertes militantes qui leur avaient été présentés par l’armée. Après avoir examiné ces données, les membres de la commission ont constaté que le nombre réel était beaucoup plus faible et que l’armée avait gonflé le nombre de victimes parmi les militants, « afin de créer un ratio de deux pour un » entre les morts civils et les morts parmi les militants. 

« Nous signalons la mort de nombreux membres du Hamas, mais je pense que la plupart des personnes que nous déclarons mortes ne sont pas vraiment des membres du Hamas », a déclaré à +972, Local Call et The Guardian une source des services de renseignement qui accompagnait les forces sur le terrain. « Les gens sont promus au rang de terroristes après leur mort. Si j’avais écouté la brigade, j’aurais conclu que nous avions tué 200 % des membres du Hamas dans la région. » 

Une source officielle chargée de la sécurité a confirmé qu’avant l’utilisation de la base de données des services de renseignement, les chiffres de l’armée concernant les pertes parmi les militants – tels que le chiffre de 17 000 – n’étaient qu’une « estimation » largement basée sur les témoignages des officiers. « La méthode de comptage a changé, a déclaré la source. Au début de la guerre, [nous nous basions] sur les commandants qui disaient : “J’ai tué cinq terroristes.” »

Une culture du mensonge
La base de données du renseignement, en revanche, repose sur une analyse individuelle et constitue le seul chiffre sur lequel l’armée peut « s’engager » avec un haut degré de certitude, a expliqué la source, même en supposant qu’il puisse s’agir d’une sous-estimation. La source a ajouté que les chiffres avancés publiquement par les dirigeants politiques ne sont pas coordonnés avec les données du renseignement disponibles.

L’analyste palestinien Muhammad Shehada a déclaré à +972, Local Call et The Guardian que les chiffres de la base de données des services de renseignement correspondent étroitement à ceux qui lui ont été communiqués par des responsables du Hamas et du JIP : en décembre 2024, ils estimaient qu’Israël avait tué environ 6 500 de leurs membres, y compris des membres de la branche politique.

Peu après le 7-Octobre, Yossi Sariel, alors commandant de l’unité d’élite de renseignement militaire Unit 8200, a commencé à partager quotidiennement avec ses subordonnés le nombre de membres du Hamas et du JIP tués à Gaza. Selon trois sources proches du dossier, ce graphique, appelé « tableau de bord de la guerre », était présenté par Sariel comme une mesure du succès de l’armée.

« Il mettait beaucoup l’accent sur les données, les données, les données, a expliqué l’un des subordonnés de Sariel. Il fallait tout mesurer en termes quantitatifs. Pour montrer l’efficacité. Pour essayer de rendre tout plus intelligent et plus technologique. » Une autre source a déclaré que cela ressemblait à « un match de football, avec des officiers assis autour d’un tableau de bord qui regardaient les chiffres grimper ». Yossi Sariel a décliné notre demande de commentaire, nous renvoyant au porte-parole de l’armée israélienne.

Le général de division (à la retraite) Itzhak Brik, qui a servi pendant de nombreuses années comme commandant dans l’armée israélienne, puis comme médiateur pour les plaintes des soldats, a expliqué comment cette vision des choses a alimenté une culture du mensonge. « Ils ont créé un système [selon lequel] plus vous tuiez, plus vous réussissiez, et par conséquent, ils ont menti sur le nombre de personnes tuées », a-t-il déclaré, qualifiant les chiffres présentés par le porte-parole de l’armée israélienne de « l’un des bluffs les plus graves » de l’histoire d’Israël. 

« Ils mentent sans arrêt, tant à l’échelon militaire qu’à l’échelon politique », a ajouté Brik. « À chaque raid, le porte-parole de l’armée israélienne déclarait : “Des centaines de terroristes ont été tués”, a-t-il poursuivi. Il est vrai que des centaines de personnes ont été tuées, mais ce n’étaient pas des terroristes. Il n’y a absolument aucun lien entre les chiffres qu’ils annoncent et ce qui se passe réellement. » 

En s’adressant à des soldats dont la tâche était d’examiner et d’identifier les corps des personnes tuées par l’armée à Gaza, il a déclaré qu’ils lui avaient dit : « La plupart des personnes que l’armée dit avoir tuées sont des civils. Point final. »

Le Hamas et le JIP ont été gravement affaiblis par l’offensive israélienne de ces deux dernières années, qui a tué la plupart des hauts responsables des deux groupes et considérablement endommagé leurs infrastructures militaires. Pourtant, les données issues des services de renseignement montrent qu’Israël n’a tué qu’un cinquième des personnes qu’il considère comme des militants. Les services de renseignement américains estiment que le Hamas aurait recruté 15 000 combattants pendant la guerre, soit deux fois plus que le nombre de personnes tuées par Israël. 

Le choix de la destruction d’un peuple
En réalité, les discours génocidaires largement répandus par les dirigeants israéliens et les hauts responsables militaires depuis le début de la guerre suggèrent une intention de nuire à tous les Palestinien·nes de Gaza, et pas seulement aux militants. Le matin du 7-Octobre, l’ancien chef d’état-major Herzi Halevi déclarait à sa femme : « Gaza sera détruite », révélait-elle dans un podcast récent. 

Dans un enregistrement qui a fuité ces derniers mois et a été diffusé la semaine dernière sur la chaîne israélienne Channel 12, le directeur de l’Aman de l’époque, Aharon Haliva, déclarait que « cinquante Palestiniens doivent mourir » pour chaque Israélien·ne tué le 7 octobre 2023, ajoutant : « Peu importe maintenant s’il s’agit d’enfants. »

Le droit international ne définit pas ce qui constitue un taux « acceptable » de victimes civiles, mais examine plutôt chaque attaque selon le principe de proportionnalité. À cet égard, dès novembre 2023, +972 et Local Call ont révélé que l’armée israélienne avait considérablement assoupli les restrictions sur les pertes civiles après le 7-Octobre, autorisant le meurtre de plus de 100 civil·es palestinien·nes lors d’une tentative d’assassinat d’un haut commandant du Hamas, et jusqu’à 20 pour des agents subalternes.

Selon les experts, cette politique d’engagement du feu et la culture de vengeance qui s’est développée après le 7-Octobre ont entraîné un taux de victimes civiles à Gaza extrêmement élevé pour une guerre moderne, même comparée à des conflits connus pour leurs tueries aveugles tels que les guerres civiles en Syrie et au Soudan.

« Une telle proportion de civils parmi les personnes tuées est inhabituellement élevée, d’autant plus que cela dure depuis si longtemps », estime Therese Pettersson, du Programme de données sur les conflits d’Uppsala (UCDP), qui recueille des données sur les victimes civiles dans le monde entier. Selon elle, il est possible de trouver des taux similaires de victimes civiles en isolant une ville ou une bataille particulière dans le cadre d’un conflit plus large, mais « très rarement » lorsqu’on examine une guerre dans son ensemble.

Dans les conflits mondiaux suivis par l’UCDP depuis 1989, les civils n’ont représenté une proportion plus importante des morts seulement lors des génocides de Srebrenica (1992-95) et du Rwanda (1994), et pendant le siège de Marioupol par la Russie (qui a duré trois mois en 2022), a précisé Therese Pettersson.

 

 




Ce n’est qu’après un cessez-le-feu qu’il sera possible de calculer avec précision le nombre de victimes civiles et militantes à Gaza. Mais la base de données du renseignement indique que le ratio de victimes civiles est nettement supérieur aux chiffres présentés par Israël au monde entier depuis près de deux ans.

+972 et Local Call ont contacté le porte-parole de l’armée israélienne à la fin du mois de juillet pour obtenir une réaction. Sa réponse ne contredisait pas nos conclusions : « Tout au long de la guerre, des évaluations complètes des renseignements ont été menées sur le nombre de terroristes éliminés dans la bande de Gaza. Le décompte est un processus complexe qui repose sur la situation des forces sur le terrain et sur des informations provenant de divers services de renseignement, tout en recoupant un large éventail de sources. »

Sollicitée par The Guardian trois semaines plus tard, l’armée a déclaré qu’elle souhaitait « reformuler » sa réponse et a rejeté nos conclusions sans autre explication : « Les chiffres présentés dans l’article sont incorrects et ne reflètent pas les données disponibles dans les systèmes de l’armée israélienne. Tout au long de la guerre, des évaluations du renseignement sont effectuées en continu concernant le nombre de terroristes éliminés dans la bande de Gaza, sur la base de méthodologies d’évaluation des dommages causés par les bombes (BDA) et de recoupements provenant de diverses sources, [y compris] des documents provenant d’organisations terroristes dans la bande de Gaza. »

Nous avons demandé à un porte-parole de l’armée pourquoi celle-ci avait donné des réponses différentes à des questions portant sur un seul ensemble de données, mais n’avons pas reçu de réponse à ce jour.



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Cet article a été publié jeudi 21 août 2025 par le média indépendant israélo-palestinien et anglophone +972 Magazine. Il a été traduit avec l’aide de Deepl et édité par Mediapart.
+972 Magazine a été fondé en 2010 par des journalistes et blogueurs israéliens, rejoints peu après par des Palestiniens, en réponse à la guerre de Gaza de 2008-2009 (opération « Plomb durci ») et aux récits médiatiques. 

 

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