Malak Mattar, l’art aux temps du génocide

Publié le par FSC

Emma Meyer
L'Humanité du 04 août 2025

 

Malak Mattar est la première artiste palestinienne à exposer ses oeuvres à la prestigieuse école d’art Central Saint Martins de Londres, où elle réside depuis le 6 octobre 2023.© Malak Mattar

 

Première Palestinienne à exposer à la prestigieuse école d’art Central Saint Martins, la jeune plasticienne a découvert la peinture sous les bombes. Celle qui a quitté la bande de Gaza la veille du 7 octobre 2023 entend désormais transmettre un message d’espoir à travers ses œuvres.
La ville de Gaza est assiégée quand, en 2014, Malak Mattar esquisse ses premières toiles. Alors piégée avec sa famille par le blocus de l’armée israélienne, la jeune fille née en 1999 passe plus de cinquante jours sans sortir de chez elle, sans accès à l’eau, à l’électricité ou à la nourriture. Le monde extérieur s’effondre et Malak Mattar trouve dans la peinture sa seule échappatoire. Son oncle, artiste lui aussi, lui a offert sa première palette de couleurs. À cette époque, elle vit la guerre pour la troisième fois et l’expérience du deuil, déjà, lui est tragiquement familière.


Malak Mattar ne quittera plus ses pinceaux. Dans ses premières années, elle signe des œuvres vives et met les couleurs chaudes à l’honneur de son art. Dans son travail, l’intime tutoie le politique. Elle puise l’inspiration dans son quotidien, celui d’un pays en guerre depuis trop longtemps. Et parce que Malak Mattar en fait des figures de résilience, d’amour et d’espoir, la jeune artiste peint presque exclusivement des femmes. À travers elles, elle choisit d’aborder l’expérience féminine dans toutes ses tragédies, des traumatismes de l’occupation aux souffrances vécues par les femmes enceintes et par les jeunes enfants. Comme dans son tableau You and I où une mère enlace sa fille dans une étreinte douce.
À 15 ans, grâce à la publication de l’une de ses toiles sur Facebook, Malak Mattar prend conscience qu’Internet peut être pour elle le moyen d’exporter son art, de le montrer au monde, d’espérer pouvoir en vivre, aussi. Les choses s’enchaînent. Quelques mois plus tard, l’artiste expose dans une galerie d’art à Gaza et gagne une visibilité internationale.

L’art, arme de documentation du génocide


Malak Mattar peint, mais pas seulement. Celle qui a étudié dans les écoles de l’Unrwa (l’Office des Nations unies pour les réfugiés palestiniens) de l’enclave palestinienne parvient à obtenir un visa, direction la Turquie et les études universitaires. La jeune Gazaouie se spécialise dans les sciences politiques, sans jamais lâcher ses pinceaux.
À peine de retour à Gaza, Malak Mattar va refaire ses valises. Nous sommes le 6 octobre 2023 et l’artiste s’envole pour Londres où elle doit intégrer la prestigieuse école d’art Central Saint Martins. Le lendemain, les attaques terroristes du Hamas et la punition collective qu’inflige Tel-Aviv aux Palestiniens font basculer Gaza dans l’horreur. Les six mois qui suivent sont pour Malak Mattar une torture de chaque instant. Sa famille est restée à Gaza. Les black-out incessants rendent la communication extrêmement compliquée.


Les proches de l’artiste subissent les bombardements continus, les déplacements forcés, la faim, la peur. « Ayant moi-même survécu à la guerre et souffrant de stress post-traumatique, j’ai toujours pensé que si ma famille ne décrochait pas le téléphone, c’est qu’elle était morte, raconte Malak Mattar au média Daze. Mais cela ne m’a pas empêchée de travailler, car je savais qu’il était important pour nous tous, en tant que témoins et survivants, de créer, de parler et de transmettre les messages dont nous avions besoin. »


L’enfer qui s’abat sur Gaza a profondément changé son rapport au monde et sa façon de travailler. « Ce génocide m’a vieillie de plusieurs décennies. Il y a tellement de choses qui sont arrivées qui m’ont choquée au plus profond de moi-même », confie-t-elle. Peu à peu, les couleurs vibrantes qui emplissaient autrefois ses tableaux s’estompent et finalement disparaissent. Malak Mattar peint désormais des scènes de désespoir, de mort, de ce qu’est devenue la vie quotidienne dans l’enclave palestinienne. Elle fait ce qu’elle a toujours fait : peindre ce qu’elle ressent. Son atelier, dans lequel elle passe la majorité de son temps depuis le début du génocide, est un espace catalyseur, de colère et de douleur : « Au moins, je m’évade par mon acte de création, par la peinture, par les souvenirs de ce qu’était ma maison. »

Falasteen, l’exposition à la Central Saint Martins


En mai dernier, Malak Mattar – également autrice d’un livre pour enfants, l’Oiseau de Sitti : une histoire de Gaza – a présenté sa nouvelle exposition, Falasteen, à la Central Saint Martins. Un aperçu de la diversité de son travail, de la peinture aux transferts de photos, en passant par les collages. Dans l’espoir d’amplifier la voix des Palestiniens et d’incarner un avenir meilleur, elle se saisit à nouveau des couleurs, petit à petit, comme un remède à la profondeur du traumatisme, comme si l’art en temps de génocide permettait d’être entendu par le reste du monde.
« À Gaza, on grandit avec l’idée qu’en tant qu’artiste, on résiste à l’occupation simplement en peignant, en documentant et en s’exprimant. À l’heure du génocide, l’art est un moyen puissant de résister à la déshumanisation systématique de notre peuple. » Une ligne de vie, que Malak Mattar veut à tout prix conserver.
Dans une guerre à huis clos, quand les journalistes palestiniens sont systématiquement pris pour cible par l’armée israélienne et que la presse internationale est méthodiquement maintenue à l’écart de la bande de Gaza, Malak Mattar sait son travail essentiel. « Dès que j’appelle un membre de ma famille, explique-t-elle, il me dit : “Tu sais sur quoi tu devrais peindre ? La difficulté de vivre dans des tentes. Tu devrais peindre sur la façon dont les gens coupent les arbres pour pouvoir cuisiner”. »


 

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