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"Le syndicalisme poursuit la coordination des efforts ouvriers, l'accroissement du mieux-être des travailleurs par la réalisation d'améliorations immédiates. (...) Mais cette besogne n'est qu'un côté de l'œuvre du syndicalisme : il prépare l'émancipation intégrale, qui ne peut se réaliser que par l'expropriation capitaliste." Charte d'Amiens

Samia Halaby, la grande artiste « palestinienne pour toujours »

Pierre Barbancey
L'Humanité du 03 août 2025

 

       Samia Halaby n’a que douze ans lorsqu’elle fuit la Palestine avec sa famille pendant la Nakba en 1948.

 

Elle est certainement la doyenne des plasticiens palestiniens. Elle a connu la Nakba et a dû quitter Jaffa. Installée aux États-Unis depuis plus de soixante ans, elle n’a jamais oublié les lumières et les couleurs de sa Palestine.
À 88 ans, Samia Halaby est sans doute aujourd’hui la doyenne des artistes palestiniens. Née en 1936 à Jérusalem – l’année même où débute la grande révolte arabe contre le mandataire britannique –, elle a passé son enfance à Jaffa, ville autrefois si belle qu’on la surnommait « la Fiancée de la mer ». C’est peut-être à cause de cette lumière et de ces couleurs qu’elle développe très tôt un penchant pour le dessin et la peinture.


Ses premiers pinceaux ? Ils sont fabriqués à l’aide de plumes de poulet. Elle a 12 ans lorsque a lieu la Nakba, une catastrophe pour ces centaines de milliers de Palestiniens forcés de fuir les exactions des milices juives qui constitueront la future armée de l’État israélien. Samia Halaby se retrouve au Liban avec ses parents. En 1951, c’est le départ pour les États-Unis. « Nous n’avons jamais pu revenir, dénoncera-t-elle plus tard. L’État israélien a bloqué toutes nos tentatives de retour et nous a volé nos maisons et nos affaires. »


Elle ne l’oubliera jamais. La vie de Samia Halaby, son œuvre et ses actions sont un combat palestinien. Rien n’a de sens dans son travail qui ne s’inscrit dans cette existence frappée dès le départ du sceau de la colonisation et de l’occupation. Comme une tâche qui a marqué à jamais sa vision du monde et son rendu sur la toile. À l’université d’Indianapolis, dans le Midwest, où elle va obtenir en 1963 son diplôme des beaux-arts, elle découvre le cubisme et les constructivistes russes, qui auront une influence déterminante sur son travail. Ces derniers, liant l’innovation esthétique à une vision radicalement nouvelle de la société et du monde, ne pouvaient qu’attirer l’attention de la jeune femme, aiguiser sa curiosité et sa réflexion, elle, la déracinée.

Habitée par la culture arabe, guidée par l’étoile de la Palestine


Ses premiers tableaux, au début des années 1960, sont caractérisés par une semi-abstraction. Sa préoccupation, dès ce moment-là et jusqu’à maintenant, s’ancre sur le mouvement : utiliser les teintes et les formes pour créer une tridimensionnalité.
L’artiste ne s’enlisera jamais, cherchant toujours et encore de nouvelles voies d’accès comme un alpiniste qui vise un sommet. Qu’il s’agisse des Natures mortes géométriques, à partir de 1966, centrées sur l’intégration des formes dans l’espace pictural, des Hélices et Cycloïdes (1971-1975), des Fuites diagonales (1974-1979), elle interroge en permanence ses propres œuvres, scrutant les limites et les dépassant de façon dialectique.
Elle veut comprendre ce que recèle réellement la perception engendrée par la vision des choses. Avec des pinceaux ou avec des ordinateurs, qui l’amènent à la peinture cinétique. Un formidable vecteur à ses yeux pour « développer le langage pictural ». Paradoxalement, comme avec ses Formes en croissance, Malevitch et Tatline – associés aux mouvements du suprématisme et du constructivisme – ne sont pas loin.


Dans cette quête, une étoile la guidera toujours, celle de la Palestine, de cette culture arabe qui l’habite. Elle sent intuitivement qu’elle doit la suivre. Dès 1966, elle entreprend un périple qui l’amène en Égypte, en Syrie, en Turquie et, bien sûr, en Palestine, où elle s’imprègne des monuments de l’art et de l’architecture islamiques. « J’ai examiné la manière dont l’architecture arabe établit une continuité entre volume et surface », confiera-t-elle. Soit le cœur même de ses préoccupations artistiques. De retour aux États-Unis, elle va se lier à des artistes palestiniens et irakiens. Ses recherches sur la calligraphie l’amènent à ses séries d’abstractions géométriques d’où les motifs islamiques ne sont pas éloignés. Au début des années 1970, elle s’intéresse à la pensée marxiste, aux écrits d’Engels et de Lénine, qui vont charpenter ses idées politiques et artistiques.

En 1982, son contrat à l’école d’art de l’université de Yale n’est pas renouvelé


En s’installant à New York en 1976, elle franchit un nouveau cap, exposant notamment avec d’autres artistes soutenant la cause palestinienne. Ce qui ne sera pas sans conséquences. En 1982, son contrat à la Yale School of Art, l’école d’art de l’université de Yale, n’est pas renouvelé. Au lieu de se laisser abattre, Samia Halaby organise alors une exposition dans une galerie du Lower Manhattan intitulée « On trial : the Yale School on Art » (En jugement : la Yale School of Art NDLR).
Elle invite ses collègues enseignants, les étudiants ainsi que les membres du syndicat des personnels de l’université à y montrer leurs propres œuvres dans le cadre d’une demande collective pour un « contrôle démocratique de l’éducation par les travailleurs-étudiants-enseignants », comme le rappelle l’ouvrage Samia Halaby, cinquante ans de peinture et d’innovation, édité par Ayyam Gallery.


Dans les années 1990, ses voyages dans les pays arabes sont plus fréquents. Elle enseigne même à l’université de Birzeit, en Cisjordanie. Là, elle se met à peindre le paysage de la Palestine. Une série Textures de Palestine voit le jour avec, au centre, les oliviers.
En 1999, elle s’intéresse au massacre de Kfar Qassem en octobre 1956, perpétré par l’armée israélienne. À partir d’entretiens, de documents écrits et d’autres sources fournies par le Parti communiste palestinien, elle recrée, au crayon Conté sur papier, des scènes où les victimes palestiniennes sont représentées quelques instants avant leur assassinat.

« Je suis palestinienne. Criez-le sur la plus haute montagne »


Son engagement pour la cause palestinienne, celle de son peuple, n’est pas nouveau. Dans les années 1960, elle avait dessiné des affiches politiques, utilisant le style de la calligraphie mais également les techniques des muralistes mexicains, à l’instar de Diego Rivera, le peintre communiste, époux de l’artiste Frida Kahlo. Au début des années 2000, elle prend contact avec une cinquantaine d’artistes palestiniens de Gaza, de Cisjordanie, d’Israël et de pays arabes. En 2002, elle publie un ouvrage intitulé l’Art de la libération en Palestine, qui s’intéresse plus particulièrement à l’engagement artistique de ces plasticiens dans la lutte pour l’autodétermination.
Ses œuvres font partie des collections d’institutions de renom : musée Guggenheim de New York et d’Abu Dhabi, l’Institut d’art de Chicago, le musée d’Art de Cleveland, l’Institut du monde arabe à Paris. Et, pourtant, la première rétrospective de son travail, qui devait avoir lieu au musée Eskenazi d’Art de l’université d’Indiana au début de l’année 2024, a été brusquement annulée.


Courageusement, le directeur a informé l’artiste que « des employés avaient partagé leur inquiétude au sujet de ses publications sur les réseaux sociaux concernant la guerre entre Israël et Gaza, où elle avait exprimé son soutien à la cause palestinienne et son indignation face à la violence au Moyen-Orient, comparant le bombardement israélien à un génocide », a expliqué le New York Times. « Dites que je suis palestinienne pour toujours. Je suis palestinienne. Criez-le sur la plus haute montagne. Mais mon art est international. C’est une Palestinienne qui le fait, et c’est une déclaration politique », a-t-elle lancé à Beyrouth, en 2015. Comme une profession de foi inébranlable.
 

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