États-Unis : comment Israël a perdu la bataille de l’opinion publique
Christophe Deroubaix
L'Humanité du 08 octobre 2025
Une salve de sondages réalisés à l’occasion du 7 octobre montrent un retournement des citoyens états-uniens sur la guerre à Gaza, sous l’effet de l’évolution saisissante des électeurs démocrates. Un tournant majeur dans l’histoire du pays, traditionnellement attaché à la défense d’Israël.
Benyamin Netanyahou est toujours assuré du soutien absolu de Donald Trump, mais les deux dirigeants ne peuvent plus exciper du soutien de l’opinion publique états-unienne. Le retournement de cette dernière en seulement deux ans est sans précédent. Il est mesuré ces derniers jours par une batterie de sondages réalisés à l’approche de la date anniversaire des attaques terroristes du Hamas le 7 octobre 2023.
Le chiffre le plus saisissant provient sans doute de l’enquête d’opinion réalisée par le New York Times : 35 % des personnes interrogées disent soutenir les Palestiniens, contre 34 % Israël, une grande première. Il y a deux ans, 47 % des États-uniens affirmaient soutenir Israël et 20 % les Palestiniens.
Cette critique montante d’Israël se mesure également parmi les juifs américains
Les moins de 30 ans (61 %), les latinos (46 %) et les Africains-Américains (41 %) s’avèrent être les plus pro-Palestiniens. Le recul des positions pro-israéliennes est particulièrement spectaculaire au sein de la coalition démocrate. Si 63 % des républicains soutiennent toujours Israël, 54 % des démocrates affichent leur proximité avec les Palestiniens.
Cette critique montante d’Israël se mesure également parmi les juifs américains. Selon un sondage réalisé par le Washington Post, 61 % d’entre eux estiment qu’Israël a commis des crimes de guerre et 4 sur 10 affirment que le pays est coupable de génocide à l’encontre des Palestiniens. « Le fossé grandissant entre les juifs américains et Israël pourrait également avoir des conséquences sur la politique américaine. Les principaux démocrates, y compris les législateurs juifs, sont beaucoup plus critiques à l’égard d’Israël que par le passé, et ils courent sans doute moins de risques de subir les foudres des électeurs juifs profondément sceptiques à l’égard de Netanyahou », souligne le quotidien.
Si la coalition républicaine, avec le « bloc évangélique » comme socle, reste relativement soudée derrière les politiques de Benyamin Netanyahou, l’évolution des électeurs démocrates a brisé de fait le consensus pro-Israël qui régnait à Washington depuis que les États-Unis sont devenus le principal allié de Tel-Aviv après la guerre des Six-Jours, en 1967.
Pour la première fois, les appels aux sanctions quittent les marges de la politique états-unienne. Selon une enquête réalisée par l’Institute for Middle East Understanding Policy Project et YouGov, 82 % des électeurs démocrates sont favorables à des restrictions commerciales sur les armes et les logiciels de cybersécurité fabriqués en Israël, et 62 % à l’interdiction d’entrée aux États-Unis pour les responsables et les soldats israéliens. Soit des mesures similaires à celles incluses dans la loi anti-apartheid de 1986, promulguée contre l’Afrique du Sud. Des prises de position impensables il y a deux ans.
Un enjeu pour les élections de mi-mandat
Tout comme le fait que la grande majorité des électeurs démocrates soutiendraient des candidats qui « refuseraient de fournir des armes à Israël » : 71 % d’entre eux préféreraient un futur candidat à la présidence qui voterait contre la livraison d’armes à Tel-Aviv, tandis que 55 % privilégieraient des candidats au Congrès qui soutiennent le « Block the Bombs Act », une loi initiée en juin par une poignée d’élus progressistes (Delia Ramirez, Sara Jacobs, Pramila Jayapal, et Mark Pocan) afin de faire cesser les exportations des bombes utilisées à Gaza. « Depuis le début du génocide perpétré par Israël contre les Palestiniens à Gaza en octobre 2023, les États-Unis ont fourni à Israël plus de 30 milliards de dollars d’armes financées par les contribuables, afin de lui permettre de commettre ses atrocités », soulignent les signataires.
La question du génocide à Gaza constituera donc un enjeu central des élections de mi-mandat en 2026, comme de la primaire démocrate en 2028. On peut aussi rétrospectivement estimer que ces mouvements de fond, s’ils se sont clairement accélérés ces derniers mois, étaient déjà à l’œuvre en novembre 2024, lorsque Kamala Harris ne s’est pas démarquée d’un iota du bilan de Joe Biden de soutien inconditionnel à Benyamin Netanyahou, créant une faille avec sa propre base électorale.