« Personne n’est en sécurité, mais on ne peut pas abandonner notre terre » : au sud Liban, la population résiste tant bien que mal au harcèlement de l’armée israélienne
Sylvain Mercadier
L'Humanité du 29 novembre 2025
| Hadi Awada devant sa maison détruite à Kfar Kela, le 18 novembre 2025.© Julia Zimmermann |
Près d’un an après le cessez-le-feu entre Israël et le Hezbollah, la pression sur les populations civiles n’a jamais cessé. Harcelés au quotidien par une armée israélienne suréquipée et toute puissante, des habitants tentent malgré tout de reconstruire un semblant d’existence dans un univers apocalyptique.
Hadi Awada ne peut s’empêcher de soupirer en revoyant la ruine de sa maison familiale située à une centaine de mètres de la frontière. « Ici nous avions des dizaines d’arbres fruitiers, de grands pins et derrière la maison, une station de vermicompost », décrit le jeune agriculteur en se faufilant à travers les débris.
Comme tant d’autres, le village de Kfar Kila a été rasé par l’armée israélienne à l’aide d’explosifs, avant qu’elle ne nivelle ses jardins au bulldozer. Hadi n’a toutefois pas abandonné l’idée de vivre de la terre. Tout en semant une parcelle louée, il continue à se former en ligne à la microbiologie des sols, quand il ne participe pas à la distribution de semences anciennes auprès d’agriculteurs locaux.
Le quotidien de Hadi est rythmé par le bruit des drones et les nouvelles macabres de frappes israéliennes sur le Liban. « Personne n’est en sécurité, mais nous ne pouvons pas abandonner notre terre. C’est notre identité et notre dignité qui sont en jeu », soutient le paysan.
Reconstruire pour résister
Ce constat de vulnérabilité, que compense une détermination sans faille à ne pas lâcher un pan de souveraineté, est caractéristique des habitants de la région. Tout au long de la frontière dévastée, on retrouve des récits similaires de résistance pacifique. Le cas le plus emblématique est probablement celui de Tareq Mazraani.
Ingénieur en bâtiment originaire de Houla, il a fondé un comité pour la reconstruction du sud-Liban, en vue d’organiser l’aide aux déplacés et de lever des fonds pour financer la reconstruction des villages détruits. Las, le 12 octobre dernier, un drone chargé d’un haut-parleur lance des menaces à son encontre dans les rues du village où il était déplacé. L’avertissement est clair : quiconque s’approche de Tareq Mazraani met sa vie en danger. Ses voisins s’enfuient, ce qu’il ne tarde pas à faire lui-même.
« Les accusations israéliennes à mon encontre sont fallacieuses. Je n’ai aucune affiliation avec le Hezbollah. L’objectif est de saboter les efforts de reconstruction de nos villages », soutient Tareq Mazraani, rencontré à Beyrouth, où il continue de solliciter les autorités libanaises pour soutenir les centaines de déplacés toujours livrés à eux-mêmes depuis le début des hostilités. « Le ministre des affaires sociales nous a promis de lever une indemnité de trois cents dollars mensuels par famille lors de notre dernière réunion. C’est déjà ça. J’espère qu’il ira au bout de son engagement », détaille l’ingénieur.
Vivre sous les drones
Longer la frontière entre Kfar Kila et Bint Jbeil est une expérience sans commune mesure. Les rares véhicules empruntant la route déblayée par l’armée libanaise ne traînent pas. Postée parfois à quelques dizaines de mètres, l’armée israélienne épie les moindres mouvements. Le vrombissement des drones est constant dans ce paysage de fin des temps. « C’est comme si nous avions subi un tremblement de terre », décrit Mohammed Rommal, le maire de Adaisseh, un village adossé à la frontière et que surplombe un kibboutz.
À peine avons-nous le temps d’arriver devant l’école en ruine du village, qu’un drone se positionne au-dessus de nos têtes. Inquiet, Mohammed Rommal insiste pour que nous quittions la zone. Avant de nous séparer, il nous fait visiter sa maison calcinée, sort réservé à tout bâtiment que les militaires israéliens n’ont pas fait sauter à l’aide de charges explosives.
Aux abords d’Adaisseh, une bicoque insolite apparaît au détour de la piste parsemée de nids-de-poule et de cratères de mortiers : la cabane de Abbas, un autre habitant qui a décidé de se cramponner à son passé. « J’ai décidé de reconstruire ce que je pouvais sur les ruines de ma maison et de mon atelier de charpenterie dès que les Israéliens se sont retirés », explique ce père de famille. Depuis, il vit seul dans un paysage de fin des temps. Pour embellir les lieux, il peint les murs de sa petite masure aux couleurs blanc et ciel, et fait flotter les drapeaux de tous les pays qu’il parvient à trouver. « On ne peut pas se résigner à abandonner nos terres. C’est notre souveraineté qui est en jeu », soutient le charpentier solitaire.
Dans la bourgade de Houla d’où est originaire Tareq Mazraani, le maire communiste Ali Yassine nous reçoit dans les locaux de la nouvelle municipalité, situés dans un immeuble multifonctionnel récemment investi. Les administrés y ont réimplanté l’école municipale, la caserne des pompiers, les urgences ainsi que les autres services administratifs vitaux pour les habitants qui ont le courage de revenir chez eux. « Les Israéliens n’ont pas entrepris d’action contre nos activités municipales pour le moment, mais nous déplorons six civils tués depuis le cessez-le-feu et le retrait de l’occupant, dont deux tout près d’ici. » Montrant un champ à un jet de pierre de notre position, le maire ajoute : « Un apiculteur est mort à cet endroit précis, tué par une bombe larguée par un drone. »
La désolation se prolonge toujours plus loin. Dans le village de Maroun al Ras qui surplombe la ville de Bint Jbeil, pas un seul bâtiment n’a été épargné par l’armée israélienne, ce qui inclut le terrain de football couvert et le jardin public. Pourtant, parmi les ruines, un autre irréductible habitant s’accroche à ses terres. Professeur de philosophie et directeur d’école à la retraite, Hussein Alwiyeh a tout perdu, mais entend bien « fixer son existence » dans son village, tel qu’il le décrit dans un parfait français.
Derrière le container qu’il a fait installer sur sa parcelle pour y habiter, gît la maison bicentenaire de sa famille, recouvrant les trois mille livres de sa bibliothèque. Dans le jardin jonché de débris, quelques arbres fruitiers arrachés par les bulldozers israéliens ont fait des rejets, ce qui donne espoir à Hussein. L’armée israélienne s’acharne pourtant sur lui. L’été dernier, un avion de chasse a largué un missile sur son container, l’éventrant en deux. Loin de décourager le vieil homme, il a repris à zéro son installation en réparant un bout de la cabane en préfabriqué éventré par l’explosion.
Catégoriquement opposé à la réimplantation des Libanais dans les villages frontaliers détruits, Israël menace désormais de relancer une opération militaire contre le Hezbollah, si le désarmement du mouvement chiite ne se précise pas d’ici la fin de l’année. Entretemps, la force de l’ONU déployée à la frontière déplore des milliers de violations du cessez-le-feu par l’État hébreu et… une seule côté libanais. Une patrouille de l’ONU avait par ailleurs été visée par un tir de char israélien, dans le village de Kfar Kila, le mois dernier.