Ces religieux juifs qui osent se prononcer contre la guerre à Gaza

Publié le par FSC

SOURCE : La Croix

Fin avril 2024 au poste frontière d’Erez (Israël), le rabbin Avi Dabush participait déjà à une manifestation demandant l’entrée d’aide humanitaire dans l’enclave palestinienne.

Jacob Lazarus/Middle East Images/AFP

 

  1. Ces derniers mois, des rabbins et représentants de la communauté juive du monde entier sont sortis du silence pour critiquer la politique du gouvernement israélien. Des prises de position rares et principalement issues des branches libérales du judaïsme.

Presque deux ans après le 7-Octobre, Avi Dabush est finalement rentré chez lui, à Nirim. Ce kibboutz situé à la frontière avec Gaza a été durement touché par les combattants du Hamas. Malgré l’horreur de cette journée, ce rabbin, à la tête de l’organisation Rabbins pour les droits de l’homme, s’est toujours opposé à la guerre qui a suivi à Gaza. « Elle est mauvaise, tant pour les Gazaouis, que pour les Israéliens », fustige-t-il, lui qui est de toutes les manifestations contre la guerre ou le gouvernement. « En tant que nation, perpétuer le discours de victime éternelle ne nous apportera aucune sécurité. Il faut une voix alternative dans le judaïsme israélien, affirme cet ancien sioniste religieux. Beaucoup n’acceptent pas que je parle de paix. Je les comprends. Mais moi, je choisis la vie, qui est une valeur juive essentielle. »

Les voix critiques, comme celle d’Avi Dabush, restent rares dans la population juive religieuse israélienne, comme au sein de la diaspora mondiale. Mais l’accélération du conflit armé et la famine qui tue jour après jour les Palestiniens de Gaza ont scellé l’indignation de la communauté internationale. Depuis, les prises de position juives se multiplient pour dénoncer la politique du gouvernement de Benyamin Netanyahou. En témoigne cette lettre, signée par près de 1 200 rabbins du monde entier et publiée fin juillet : « Le peuple juif fait face à une crise morale grave. »

Aucun des signataires ne dédouane les massacres du 7-Octobre, ni ne demande la reconnaissance d’un État palestinien. Les religieux dénoncent « les massacres de civils » dans la bande de Gaza et estiment que les restrictions de l’aide humanitaire « sont contraires aux valeurs fondamentales du judaïsme telles que nous les envisageons », citant le livre des Proverbes (25, 21) : « Si ton ennemi a faim, donne-lui du pain à manger ; s’il a soif, donne-lui de l’eau à boire. »

La lettre, assez inédite et emblématique d’une prise de conscience au sein de milieux religieux traditionnellement en soutien à Israël, a été signée en grande majorité par des rabbins américains. Aux États-Unis, où la diaspora juive compte près de sept millions de personnes, les critiques envers le gouvernement israélien sont plus fréquentes. Ainsi, en juillet, l’utilisation de la famine comme arme de guerre a été jugée « inacceptable » par l’American Jewish Committee, la principale organisation de défense des intérêts juifs dans le pays.

Quels que soient les États où elles interviennent, ces prises de position fracturent la communauté juive. Ainsi, en France, lorsque la rabbine Delphine Horvilleur a publié une tribune critique de la politique israélienne, le 7 mai dernier – voix singulière dans l’Hexagone –, elle s’est vu reprocher de « mettre en danger Israël » et de « donner des armes aux ennemis » de la nation. « Prendre la parole publiquement expose à une double accusation : celle de complicité avec la politique de Netanyahou d’un côté, celle de trahison envers Israël de l’autre », soulignait alors l’historien Marc Knobel dans La Croix« J’ai parlé, et je parlerai encore », a par la suite insisté Delphine Horvilleur, un verset du prophète Isaïe à l’appui : « Pour Sion, je ne me tairai pas. »

Quand ces voix critiques s’élèvent, les répercussions ne se font pas attendre. En Grande-Bretagne, cinq des 36 membres du Board of Deputies of British Jews, organe le plus représentatif des juifs au Royaume-Uni, ont été démis de leurs fonctions en avril après avoir signé une tribune dans le Financial Times, dans laquelle ils dénonçaient la fin du cessez-le-feu à Gaza. De même, aux États-Unis, plusieurs rabbins ont été arrêtés lors de récentes manifestations contre la guerre dans l’enclave palestinienne.

D’où viennent ces voix critiques ? En Hongrie, elles sont majoritairement issues des milieux laïcs. Les tensions ont couvé durant des mois dans la communauté juive du pays, la plus nombreuse d’Europe centrale. Dans le pays de naissance de Theodor Herzl – considéré comme le père du sionisme politique –, aujourd’hui dirigé par Viktor Orbán qui se vante d’être le meilleur allié d’Israël en Europe, la diffusion d’une pétition a libéré un vif débat. Plus d’un millier de personnes issues de la communauté juive, dont des universitaires, des artistes, des journalistes, etc. y ont dénoncé un climat d’omerta dans la communauté, l’interdiction des manifestations appelant à un cessez-le-feu et à la paix, et l’amalgame entre critique du gouvernement israélien et antisémitisme.

À l’initiative de la chanteuse de jazz Vera Jonás, les signataires de cette pétition ont rappelé que « l’histoire juive hongroise nous a appris le prix du silence (…). C’est pourquoi nous ne resterons pas silencieux pour défendre la paix, la justice et les droits humains des Israéliens et des Palestiniens », ont-ils déclaré, affirmant aussi que « les propos extrémistes du gouvernement israélien, des organisations juives et des leaders d’opinion hongrois (…) ne nous représentent pas ».

Ráchel Suranyi, chercheuse à la faculté de psychologie de l’université Loránd Eötvös, qui a publié une vaste étude sur le traitement à sens unique de la guerre à Gaza dans les médias publics hongrois, décrypte les débats internes : « Le texte ne met pas tout le monde d’accord, il y a ceux qui déplorent que le mot ”génocide” n’apparaisse pas, et d’autres qui, au contraire, dénoncent les références à des ONG qu’ils jugent anti-israéliennes, mais l’essentiel est qu’il a ouvert un grand débat. »

Lorsqu’elles viennent de milieux religieux, les voix critiques sont largement issues d’une minorité libérale, parfois orthodoxe moderne. En Israël, par exemple, très engagé auprès des Palestiniens de Jérusalem-Est, Moshe Silver a été ordonné rabbin dans ce courant, plus ouvert que l’ultra-orthodoxie : « Le concept de peuple choisi, qui nous a permis de survivre, est délétère quand il est appliqué dans un État moderne. Il nous empêche d’avoir une politique avec les États voisins. » Ce rabbin arabophone estime que « la discussion politique n’est plus raisonnable en Israël : “J’ai perdu des amis, car nous étions en désaccord” ». Sept ans après avoir fait son Alyah, il réfléchit à quitter l’État hébreu : « Je m’interroge : puis-je vraiment apporter un changement dans ma société ? »

Issus de l’aile libérale de l’orthodoxie moderne, 80 rabbins ont interpellé le 20 août dernier leurs coreligionnaires dans une lettre où ils ont appelé « à la clarté morale, à la responsabilité et à une réponse juive orthodoxe face à la crise humanitaire de Gaza ». Parmi eux, les grands rabbins de Pologne, du Danemark et de Norvège, ainsi que l’ancien grand rabbin d’Irlande. Cette initiative reste toutefois une goutte d’eau face aux appels répétés des juifs sionistes religieux à « raser Gaza » et à expulser ses habitants. Rhétorique qui a toujours, en Israël, pignon sur rue.

Valentin Baudin, Corentin Léotard (en Hongrie) et Cécile Lemoine (à Jérusalem)

 

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article