La course au profitl c'est la déshumanisation
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Transports Dans la partie sud du RER B, la RATP s’apprête à expérimenter le remplacement, dès février, des agents de six gares par des QR Codes. La CGT RATP dénonce une « déshumanisation du réseau ».
La petite gare du Parc-de-Sceaux n’est pas très fréquentée. Devant les grandes machines à tickets, Danielle (1), agente depuis quinze ans, aide une personne âgée à acheter des titres de transport pour Paris.« Cette dame, sans moi, elle se démerde ! Et ça, ça ne passe pas ! »lance-t-elle. Bientôt, il n’y aura plus de personnel attitré à cette station, comme dans cinq autres gares « à faibles flux » du RER B (la Hacquinière, Courcelles-sur-Yvette, Lozère, Bures-sur-Yvette, Sceaux). Selon une information révélée par Céline Malaisé, présidente du groupe de la Gauche communiste, écologiste et citoyenne (GCEC) à la région Île-de-France, la RATP prévoit de remplacer une quinzaine d’agents par des QR Codes placardés sur les murs des stations. Ces pictogrammes renverront ensuite« vers une visioconférence avec un agent situé au centre de Saint-Michel-Notre-Dame, à des kilomètres des usagers », explique la CGT RATP, qui a déposé une alarme sociale contre le projet Liva (lien interactif avec votre agent).
Derrière son guichet, Danielle s’insurge, avant d’être interrompue par le téléphone :« À Sceaux, il y a beaucoup de touristes au printemps, pour voir les cerisiers en fleurs. Il y a besoin de monde en gare. »Avec ce système,« on pense qu’une personne à distance peut faire le travail de six agents RATP », résume Benoît Chevillard, secrétaire de la CGT RATP.« C’est pour le moment une expérimentation, mais l’objectif est d’installer ensuite ce QR Code dans toutes les gares », s’inquiète-t-il.
Contractuellement, la RATP doit garantir la« présence humaine en gare, du premier au dernier train », d’après l’accord signé en 2025 avec Île-de-France Mobilités. Une exigence en passe d’être piétinée puisque, selon les informations du groupe GCEC, « un autre recul de la présence humaine est en cours sur le RER A, où un seul agent, contre deux ou trois actuellement, sera présent de 22 heures à la fin de service ».
D’après la régie, qui avait augmenté ses effectifs au moment des jeux Olympiques et Paralympiques de Paris (de plus d’un millier de personnes en deux ans), l’expérimentation Liva veut« améliorer la qualité de l’accueil à distance ». Mais la région Île-de-France demande, dans le même temps, plus de performance à la RATP. Passés en 2025 de 1 % à 1,3 %, les objectifs de productivité (comme verbaliser davantage ou réduire la masse salariale) mettent encore plus de pression, selon Benoît Chevillard :« La RATP veut être rentable pour l’ouverture à la concurrence »prévue pour 2039 sur les rames RER.« Et ça passe par de la flexibilité et moins de frais de personnel », ajoute-t-il.
« Le rôle clé des personnels en cas d’urgence médicale »
Ce n’est pas un coup d’essai pour la RATP. Dès 2018, les lignes 3 et 6 du métro devaient se passer d’agents fixes, avant que le projet ne soit abandonné. Environ 1 800 heures d’absence d’agent en gare ont déjà été décomptées en mai et juin par la CGT, sur les stations de Bures-sur-Yvette, la Hacquinière et Palaiseau, soit« près de 61 000 euros économisés », selon le syndicat.
La régie assure que les gares RER resteront couvertes par un agent« sur tout ou partie du service ». Ils seront « volants », sur un secteur géographique.« Un agent, ça sert aussi à suppléer un conducteur en cas de problème d’un RER à l’arrêt. Avec ce projet Liva, c’est des incidents en plus, des retards et plus aucun interlocuteur pour des usagers déjà mécontents », présage Benoît Chevillard, qui craint des délais d’intervention plus longs.
Pour les usagers, c’est l’interrogation :« On vit déjà une déshumanisation des gares. Faire des économies, je comprends, mais il ne faut pas oublier le service aux voyageurs », témoigne Marie-Hélène Wittersheim, présidente du Comité des usagers du RER B (CourB). Quelques minutes avant son RER, Blondine, 24 ans, avoue ne pas s’adresser aux agents, et privilégie le numérique.« Mais mes grands-parents n’utilisent pas Internet ou les QR Codes », nuance-t-elle.
CourB interroge aussi la sécurité future de l’espace public, d’abord pour les femmes, mais aussi pour« mettre du sel sur la neige, repérer les bagages abandonnés, aider les personnes âgées ou à mobilité réduite à se déplacer… Comment ça va se passer ? ». Un constat partagé par la CGT RATP, qui rappelle que« les agents jouent un rôle clé en cas d’urgence médicale »et que ce projet« signe l’abandon des publics fragiles ». Benoît Chevillard conclut :« Ce n’est pas notre vision d’un service public pour tous. »Selon la RATP, les équipes volantes permettent une« visibilité accrue des agents et de renforcer la sécurité sur la ligne ». À terme, la régie prévoit un bilan, avant de décider du déploiement de Liva sur l’ensemble du RER B.
(1) Le prénom a été modifié.