Guerre au Moyen-Orient : « Les belligérants ne ciblent plus seulement une armée mais aussi les écosystèmes dans une logique de dissuasion »

Publié le par FSC

Antoine Portoles
L'Humanité du 20 mars 2026
 

 

Une explosion à proximité de l'aéroport international de Mehrabad à Téhéran, le 7 mars 2026.© ATTA KENARE / AFP

 

Les conséquences environnementales de la guerre illégale lancée par les États-Unis et Israël contre l'Iran sont légion. Anne Sénéquier, chercheuse à l'IRIS et co-directrice de l'Observatoire de la santé mondiale, décrypte les impacts générés sur les sols, l'eau et pour les populations, en première ligne face aux bombes et aux drones.
Le ciblage des infrastructures énergétiques ne date pas d’hier. Il a toujours été l’apanage des guerres. Déjà en 1991, durant la guerre du Golfe, l’Irak avait attaqué des puits de pétroles au Koweït, provoquant des conséquences environnementales et sanitaires dantesques dans la région. 

Avec la guerre illégale à l’oeuvre au Moyen-Orient, cette politique de la terre brûlée semble avoir franchi un nouveau cap. En témoigne les bombardements israéliens survenus mercredi sur le champ gazier géant de South Pars – l’Iran et le Qatar se partagent l’exploitation de la plus grande réserve de gaz connue au monde – et les répliques iraniennes sur les installations qataries de gaz naturel liquéfié. 

Anne Sénéquier, chercheuse à l’Institut de relations internationales et stratégiques (IRIS) et co-directrice de l’Observatoire de la santé mondiale, décrypte les conséquences du conflit actuel sur les écosystèmes et les populations.

À travers leurs attaques, les États-Unis, Israël et l’Iran bouleversent-ils les écosystèmes dans une logique dissuasive ?  

Anne Sénéquier


Clairement. À partir du moment où vous ciblez les écosystèmes qui permettent la vie dans la région, vous pouvez dire que ce n’est pas le but, mais indirectement, ça l’est. Il ne faut pas leur prêter une naïveté qu’ils n’ont pas. L’objectif est de mettre à mal toute possibilité de résilience. Attaquer les systèmes pétroliers ou gaziers signifie couper l’approvisionnement en énergie, donc des impacts sur l’industrie, mais aussi sur tout ce qui touche au quotidien, la mobilité, le chauffage, l’eau potable, etc. 
Les usines de dessalement sont elles aussi visées. Elles sont surtout très énergivores, donc dépendantes du système énergétique. Certains pays du Golfe tirent 90 % de leur eau potable de ces structures-là. Tous ces attaques entraînent donc un effet domino sur la quasi-totalité du système de l’adversaire puis par extension, sur la totalité du monde. Les belligérants ne ciblent plus seulement une armée mais aussi les écosystèmes dans une logique de dissuasion. Ce qui rend la situation particulière avec cette guerre, c’est l’ampleur des dégâts à laquelle on assiste.


Quels sont les impacts générés sur les sols ?  

Anne Sénéquier


Les bombardements peuvent provoquer des déversements d’hydrocarbures dans les sols et dans les nappes phréatiques. Concernant le bâti détruit, ce sont des métaux lourds, du mercure, des plastiques, de l’amiante, un agrégat de débris sur lequel il peut ensuite y avoir une pluie acide. L’eau, par capillarité, va emporter ces polluants vers les sols et compliquer la dépollution derrière. Tout cela génère aussi un effet cocktail, car si ces polluants sont toxiques de manière individuelle, ils le sont encore plus lorsqu’ils sont assemblés. Parmi eux, les PFAS ne se diluent pas dans le sol, ils sont bio-persistants, vont s’agréger à la végétation et se retrouver dans le réseau trophique (chaîne alimentaire), de l’animal qui mange la feuille à un autre, jusqu’aux humains. Cette pollution sur le temps long questionne la résilience et l’habitabilité de certains lieux qu’on ne saurait pas dépolluer de suite. 

 

La situation à Téhéran est préoccupante de ce point de vue. Après les bombardements israéliens sur des dépôts de carburant, les habitants sont-ils en danger ?

Anne Sénéquier


Toutes les capitales du monde affichent déjà une mauvaise qualité de l’air, c’est-à-dire au-delà des seuils tolérés par l’OMS. Les habitants de Téhéran connaissent très bien la particularité géographique de leur ville, cernée par les montagnes. Cet effet cuvette rend difficile la dissipation de la pollution par les courants atmosphériques. En résulte des inflammations chroniques au niveau pulmonaire (bronchites chroniques, asthmes, allergies). La population subit donc une vulnérabilité intrinsèque à laquelle va s’imbriquer une nouvelle pollution encore plus importante. 
Les fumées issues des dépôts de carburant bombardés ont libéré des substances dangereuses comme du benzène de formaldéhyde, des particules fines, du dioxyde de carbone, de souffre, et d’azote, ou encore du méthane. Il faut comprendre que le système pulmonaire est la porte d’entrée des polluants vers le réseau sanguin et l’ensemble du corps humain, d’où des impacts à terme cardiovasculaires, neurologiques, sur le système immunitaire, gastrique, etc. Le facteur de risque des processus cancéreux est démultiplié pour les années à venir. Il ne faut pas oublier non plus les conséquences de ces événements sur la santé mentale des civils. 


Peut-on affirmer que cette guerre aggrave les changements climatiques ?

Anne Sénéquier


Aujourd’hui, nous avons à faire face à la perturbation globale des neuf limites planétaires. Elles ne vont pas s’écrouler du jour au lendemain. En Iran, les problématiques de stress hydrique, de qualité de l’air et d’environnement dégradé sont déjà présentes. Le territoire perd sa capacité de résilience. Nous pouvons penser que tout ça est temporaire, que ça va s’améliorer. Or les bombardements, les incendies des champs pétroliers et des systèmes de stockage ajoutent un nouveau degré de difficulté, avec de fortes émissions de gaz à effet de serre, du Co2 mais aussi du méthane. 

Ces concentrations atmosphériques supplémentaires aggravent forcément le réchauffement climatique.
Prenons l’exemple des panaches de fumée piégés dans la cuvette de Téhéran. Ils vont finir par sortir, être happés par les courants atmosphériques et se diffuser dans d’autres régions comme dans les glaciers d’Asie centrale qui irriguent le fleuve Syr-Daria jusqu’à la mer d’Aral. Ces cendres, ces particules noires vont se déposer sur la glace, fragiliser la structure et finalement accélérer la fonte. À force de dire que ce sont juste de petites incidents, nous finissons par oublier qu’en 150 ans, nous avons pris quasiment +2°C au niveau global. Les conflits locaux en Iran, ou en Ukraine génèrent des impacts grandissants. Nous nous émouvons de la crise climatique chaque année à l’occasion la COP sur le climat, mais nous ne nous rendons pas compte des conséquences de toutes ces guerres.

 

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