« Les attaques viennent d’une minorité bruyante, radicalisée » : rencontre avec Marwan Mohammed, sociologue passé de l’échec scolaire au CNRS

Publié le par FSC

Eugénie Barbezat
L'Humanité du 03 avril 2026

 

« Les quartiers populaires, ce sont des mondes sociaux complexes. Il y a des règles implicites, des obligations de solidarité, une certaine pression du groupe », explique Marwan Mohammed.© LIVIA SAAVEDRA POUR «L’HUMANITÉ MAGAZINE»

 

De décrocheur en banlieue à médaillé du CNRS, Marwan Mohammed déroule un parcours qui ne tient ni du conte de fées républicain ni d’une revanche solitaire. Pour le sociologue, toujours acteur social dans son quartier, la « remontada » doit beaucoup aux solidarités d’équipe, à l’éducation populaire, Bourdieu et la CAF.

Le cinquantenaire à la haute stature et au regard acéré pourrait être un peu intimidant s’il n’affichait cette bonne dose d’autodérision qui traverse aussi son livre. Passionné, Marwan Mohammed égraine les concepts sociologiques dans la conversation, piquant la curiosité de son interlocuteur, sans jouer au prof.
De son parcours, atypique, qui nourrit aujourd’hui ses recherches portant notamment sur les déviances, les jeunesses populaires et le racisme ou les réseaux de narcotrafic, il fait un récit choral, vivant et chaleureux, dans C’était pas gagné !
De l’échec scolaire au CNRS, histoire d’une remontada (aux éditions Seuil).

Pourquoi écrire ce livre maintenant ? Vos motivations étaient‑elles personnelles, sociologiques, politiques ?

Marwan Mohammed


À la mi-temps de ma carrière au CNRS, après l’écriture de mon livre " Y a embrouille , Sociologie des rivalités de quartier " (Stock 2023), il a été question pour moi de passer mon habilitation à diriger les recherches (HDR), qui est le dernier diplôme universitaire, celui qui permet de devenir directeur de thèse.
Dans ce cadre, on nous demande un mémoire réflexif dans lequel on utilise les outils de la sociologie pour expliquer comment on est devenu le sociologue que l’on est. Au lieu des 60 pages demandées, j’en ai écrit 250. Au départ, je ne pensais pas en faire un livre. Puis j’ai réalisé que ce récit pourrait peut‑être servir à d’autres, de jeunes sociologues, à des étudiants qui doutent, à des parents d’adolescents en difficulté…


Dans le livre, vous revenez sur votre enfance dans un cadre pour le moins atypique…

Marwan Mohammed


J’ai grandi dans la galerie Vivienne en plein cœur de Paris. Ma mère y était concierge. Dans ce quartier plutôt aisé, nous habitions une loge minuscule, sans douche : on allait aux bains publics avec mes frères et sœurs. Mais c’était un environnement socialement mélangé, beau, protégé, entre la Bourse et le Palais-Royal, où j’ai appris à jouer au foot. On était très peu exposés aux mauvaises influences.


L’arrivée, à l’adolescence, dans la cité des Hautes‑Noues à Villiers‑sur‑Marne (Val-de-Marne), a été un choc ?

Marwan Mohammed


Un changement radical : un appartement avec plus d’espace, une douche et une salle de bains, le luxe ! Mais on arrivait aussi dans une cité populaire, très dense : 6 000 habitants sur 1 kilomètre carré. Une mixité d’origines incroyable. Et une intensité sociale permanente : bruit, rires, entraide, rivalités, virilisme, tensions, dangers. Tout y est amplifié. Et quand on est un ado en échec scolaire, fragile, les appels de la rue ont plus de poids.


Avoir vécu ailleurs vous permet-il d’avoir un regard nuancé sur la banlieue ?

Marwan Mohammed


J’essaie de ne tomber ni dans l’angélisme ni dans la caricature. Les quartiers populaires, ce sont des mondes sociaux complexes. Il y a des règles implicites, des obligations de solidarité, une certaine pression du groupe. Il y a hélas un virilisme très présent dans la rue, parfois hégémonique, qui façonne les masculinités, y compris pour ceux qui ne sont pas « à l’aise » avec ce modèle.
En découlent des risques singuliers. On n’a pas besoin d’aimer la violence pour s’y retrouver embarqué. C’est la fréquence des situations dangereuses qui augmente les chances d’être pris dans une « sale histoire ». Mais, à côté de ça, il y a une créativité énorme, une chaleur humaine incomparable, des moments de joie collective incroyables. On rit tellement dans une cité. On se raconte plein d’histoires. Beaucoup plus qu’au centre de Paris. C’est plus vivant, mais aussi plus dangereux.


Quand prenez‑vous conscience de votre échec scolaire ?

Marwan Mohammed


Dès la fin du primaire j’étais déjà en train de bricoler : mentir à mes parents, tricher aux exercices, faire semblant. Au collège, les profs étaient moins naïfs que ceux du centre de Paris. Certains surveillaient même les contrôles avec des lunettes de soleil ! Résultat : mes moyennes s’effondraient. J’ai commencé à sécher, à trafiquer des bulletins, à récupérer le courrier avant mes parents. Mais les convocations finissent toujours par arriver.


Comment expliquez-vous avoir pu échapper au trafic de stupéfiants, alors que beaucoup de collégiens décrocheurs y sont happés ?

Marwan Mohammed


Cela tient presque exclusivement à l’éducation familiale. Mes parents avaient grandi dans un quartier populaire de Casablanca où la figure du « drogué » ou du vendeur était extrêmement disqualifiée. Ils m’ont transmis cette ligne rouge. Quand nous sommes arrivés dans la cité, cette morale familiale était encore plus cruciale. J’ai fait des bêtises – tags, petits vols, bagarres etc. – comme beaucoup de gamins. Mais jamais de délinquance plus organisée.


Quel rapport aviez‑vous à l’avenir, aviez‑vous des modèles ?

Marwan Mohammed


En fin de 3e, je voulais faire un BEP vente car cela « claquait » un peu dans l’imaginaire des copains. Mais la conseillère d’orientation m’a proposé « chaudronnerie ». Je n’avais alors aucune représentation du métier, si ce n’est… le chaudron de Panoramix dans « Astérix ». Je lui ai demandé : « Mais qui achète encore des chaudrons ? » En réalité, c’est un métier très utile, bien payé, recherché.
Elle avait probablement une vision plus réaliste et optimiste que moi de mes possibilités. Mais je me suis senti humilié, alors j’ai refusé et je me suis retrouvé en BEP compta, dans un lycée de mauvaise réputation où je n’ai que rarement mis les pieds.


Qui vous « rattrape » à ce moment-là ?

Marwan Mohammed


J’ai quitté le lycée sans diplôme : échec au brevet, au BEP, à tout. Là, les animateurs du quartier me repèrent : ils voient que je glisse, mais ils voient aussi l’humour, le contact facile, le fait que je peux animer, faire rire, rassembler. Ils me proposent de passer le Bafa (brevet d’aptitude aux fonctions d’animateur – NDLR) et, surtout, m’aident à le financer.
Je passe alors ce qui reste à jamais mon premier diplôme et, immédiatement, je travaille en maternelle. Et là, aux yeux des enfants, des parents, des collègues, je deviens un acteur éducatif. On me confie des responsabilités. On m’identifie dans le quartier. Ça me recadre, m’élève, me structure. Sans l’animation, je ne serais pas là aujourd’hui, car cette fonction, c’est une forme de dignité retrouvée. L’animation socioculturelle, c’est une école de vie, du collectif, de la curiosité, de la patience, de la créativité, de la responsabilité.


C’est aussi via l’animation que vous avez eu l’idée de reprendre vos études…

Marwan Mohammed


Une animatrice, Hayat, m’a parlé du DAEU, un examen qui permet de poursuivre des études sans le bac. Au début, j’ai trouvé ça trop beau : « Quatre matières ? Un 10/20 ? Et tu peux aller à la fac ? Vraiment ? » Ma collègue ne m’avait pas dit à quel point c’était difficile… Alors je me suis inscrit et en payant les 500 euros demandés – une énorme somme, que j’emprunte. Dès les premiers cours, je comprends que ça va être très dur, d’autant que je n’avais jamais appris à travailler.


Comment tenez‑vous jusqu’au bout ?

Marwan Mohammed


Par orgueil… Si je n’avais pas payé les 500 euros, j’aurais abandonné. Cette somme, pour moi, était énorme. Je n’avais aucune envie de perdre cet argent. Mais il n’y avait pas que ça. Une amie très proche, Alice, m’a aidé ; Kamel, avec qui j’étais en binôme, m’a épaulé. Mes collègues de l’animation me libéraient quelques heures. Ma mère y croyait. Un alignement rare de petites forces, de soutiens, de complicités qui m’a permis d’obtenir tout juste la moyenne et le précieux sésame vers la fac.


Quel rôle joue alors la découverte de la sociologie ?

Marwan Mohammed


Un rôle déterminant. Un jour, mon amie Alice m’a tendu La Misère du monde, de Pierre Bourdieu. Pour la première fois, je lis une analyse du monde social qui explique ma propre trajectoire. Je comprends des choses qui jusque‑là n’avaient été qu’un mélange d’échec, de honte et de culpabilité. J’y vois le rôle des déterminismes, celui de l’origine sociale, du déracinement, de la migration, du manque de ressources. C’est une bascule politique, intellectuelle et personnelle.
Avec le DAEU, j’ai pu tenter la sociologie. Mais j’étais très fragile. L’année avait été rude. Et, en parallèle, la vie du quartier se dégradait : conflits, tensions, divisions entre minorités. Impossible pour moi de me projeter dans des études « chez moi », dans cet environnement. Donc je décide de tenter Toulouse… Chance incroyable : ça marche, j’obtiens alors une place en fac et une chambre universitaire.


Comment avez-vous vécu le déracinement ?

Marwan Mohammed


Ce fut assez difficile. Alors que je suis hyper sociable, tout à coup, plus personne ne m’appelait ou ne frappait à ma porte. Je me suis retrouvé face à un silence que je n’avais jamais connu de ma vie. Et là, comme souvent… le foot m’a sauvé. Je me suis inscrit à l’équipe universitaire, puis dans un club amateur. J’y ai rencontré Nicolas, qui est devenu un ami et un compagnon de travail. Et, ensemble, on mène notre première enquête : les supporters du Toulouse Football Club. Le terrain parfait pour deux apprentis sociologues passionnés de foot.


Après deux années à Toulouse, vous revenez à Villiers‑sur‑Marne…

Marwan Mohammed


Oui. C’était une obligation morale. Je ne pouvais pas laisser ma mère seule à gérer mes frères et sœurs et les risques du quartier, alors j’ai poursuivi mes études à Nanterre. Et très vite une question se pose : que faire de ce que j’ai appris ? Je suis plus politisé, plus outillé. Je veux agir.
C’est alors que je fonde C’Noues, une association d’éducation populaire qui avait aussi pour but de recréer du lien dans un quartier fracturé par des tensions entre des jeunes Noirs et Arabes. Mais, très vite, les acteurs institutionnels nous ont soit infantilisés, soit criminalisés. La gauche locale nous disait : « On vous aime bien, mais c’est nous qui décidons. » Pour la droite c’était : « Attention, danger. Ils veulent monter un parti politique. » Nous étions juste une bande de jeunes racisés voulant agir de manière autonome.


Comment menez-vous de front les études, l’engagement associatif et votre statut de soutien de famille ?

Marwan Mohammed


Cela m’a valu un épisode assez violent. J’étais obligé de travailler à temps plein. Or, le responsable de mon DEA (master 2) a menacé de me virer parce que je n’étais pas assez assidu à un cours optionnel. Malgré les justificatifs financiers que j’ai fournis, il ne voulait rien entendre…
Il a fallu l’intervention de mon directeur de mémoire et le responsable du laboratoire pour lui faire entendre raison. Sans le soutien de Philippe Robert et de Laurent Mucchielli, je serais sorti du cursus. J’ai appris par la suite que cette rigueur « administrative » visait peut‑être à m’écarter de la compétition pour l’allocation de thèse. J’ai alors compris l’âpreté du monde académique.


Vous obtenez pourtant un financement de thèse, en partie grâce à la CAF

Marwan Mohammed


Oui. Cette institution a une place particulière dans mon existence. La CAF (Caisse d’allocations familiales) a permis à ma famille, comme à beaucoup d’autres, de tenir économiquement. Elle finance les centres sociaux, l’animation, les colonies. Elle a financé mon Bafa. Et plus tard elle a contribué à la réalisation de ma thèse sur la formation des bandes. C’est une institution issue des conquêtes ouvrières, qui joue un rôle essentiel dans les quartiers populaires.


Au lieu d’une consécration, votre réussite au concours du CNRS est l’occasion d’une deuxième « claque académique »…

Marwan Mohammed


En effet, au concours, j’ai été classé 1er sur plus de 100 candidats par le jury de scientifiques. Puis une seconde commission plus administrative m’a rétrogradé à la 3ᵉ place, alors qu’il n’y avait que deux postes. Mais, face à cette injustice, des enseignants‑chercheurs, les syndicats, des associations se sont mobilisés et un poste a été « dégelé », me permettant d’entrer. Encore une fois, grâce au poids du collectif, j’ai pu intégrer le CNRS.


Pourquoi qualifiez-vous votre travail de « sociologie populaire » ?


Marwan Mohammed

Être sociologue, c’est produire des savoirs sur le monde social. La sociologie populaire consiste à rendre la recherche accessible, utile, mobilisable pour le plus grand nombre, notamment pour les populations les plus éloignées.
Je ne fais pas de différence entre mes interventions à l’université et celles dans les écoles, les associations, les collectivités, les prisons, les quartiers. Le savoir scientifique n’est pas un savoir réservé. C’est un bien commun.


Vous dénoncez la suspicion qui pèse sur les chercheurs perçus comme musulmans…

Marwan Mohammed


Oui. Aujourd’hui, une barbe, un prénom, une origine supposée suffisent pour vous prêter une intention politique, un agenda suspect. Mais je veux être honnête : j’ai reçu bien plus de solidarité que d’hostilité dans ma carrière. Les attaques viennent d’une minorité bruyante, radicalisée, souvent très présente dans les médias.
C’est toute la question de la liberté académique : si documenter ou dénoncer un génocide, les discriminations, le traitement des minorités, les inégalités sociales, etc., vous exposent à des attaques ou à des sanctions, alors on a un sérieux problème démocratique.

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À quoi fait référence l’expression «  Y a embrouille  » ? Une bagarre  ? Une joute verbale  ? Un conflit sans grande importance  ? L’embrouille apparaît comme omniprésente dans nos quartiers, dans la bouche des jeunes et leurs conversations Snapchat, WhatsApp… dans les salles de classe au collège ou au lycée, jusque dans les procès-verbaux tapés par les policiers pour des affaires criminelles.
 
Certains diront que l’embrouille est l’arbre qui cache la forêt d’une violence en pleine recrudescence chez nos jeunes. «  Regardez comme ils se parlent mal et se battent pour un rien. »  Les émissions de télévision aux voix off inquiétantes fleurissent et relèguent petit à petit celle-ci au simple statut de menaces servant les discours politiques méprisant les pauvres et les minorités et n’envisageant pas d’autre solution que le contrôle, la surveillance et la répression. Mais l’embrouille est bien plus que ça, bien plus qu’un fait divers.
 
En repartant du terrain, interrogeant les protagonistes et intervenants locaux, le sociologue Marwan Mohammed nous apporte de nouveaux éclairages, fruit d’une quinzaine années de recherches sur ce phénomène à la fois très ancien et en constante transformation. L’embrouille permet aux jeunes d’exprimer leur loyauté, leur identité sociale, une quête de respectabilité dans un contexte d’échec  : «  Je m’embrouille donc je suis.  »
 

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