Retraite : entre gel et sous-indexation, la pension pourra-t-elle encore longtemps protéger les seniors de la pauvreté ?
Hélène May
L'Humanité du 10 avril 2026
La sortie de l’âge du travail se traduit par une hausse de revenus et une stabilisation, voire une progression, du niveau de vie, révèle la Drees. Néanmoins, sur le temps long, la baisse du montant des pensions se poursuit.
Pour ceux qui l’avaient oublié, le système des pensions de retraite en France est un bouclier très efficace contre la pauvreté longtemps endémique des seniors. Mieux, « le taux de pauvreté baisse significativement lors du départ à la retraite », selon le titre d’une étude conjointe de la Direction de la recherche des études, de l’évaluation et des statistiques (Drees) et de l’Institut des politiques publiques (IPP) parue le 26 mars.
Il y a ainsi parmi les retraités 8,4 % de pauvres au sens monétaire – c’est-à-dire disposant d’un revenu inférieur à 60 % du revenu médian, lequel s’élève à 1 850 euros par mois –, contre 12,4 % l’année qui précède le départ à la retraite, soit une baisse de 4,1 points. Et ce n’est pas une nouveauté. « Pour l’ensemble des nouveaux retraités de 2012 à 2020, la baisse se situe entre 3,2 et 4,7 points de pourcentage », précise la Drees.
Cette amélioration s’explique d’abord par la précarité financière des personnes qui ne sont pas en emploi avant de prendre leur retraite. C’est donc pour les chômeurs que l’obtention d’une pension est le plus synonyme d’un recul de la pauvreté, qui atteint 10,3 points de pourcentage.
La fin de « l’effet noria »
C’est moins le cas pour l’autre catégorie de sans-emploi, ceux qui finissent leurs carrières en invalidité. Leurs allocations sont relativement plus élevées que celles des chômeurs mais pas après, « une moindre acquisition de droits à la retraite en moyenne sur l’ensemble de leur carrière, impliquant un montant de pension plus bas une fois à la retraite », explique la Drees.
Autre point, pour les personnes en emploi à la veille de leur retraite, le passage du salaire à la pension se traduit par une baisse de 25 % en moyenne. Mais son impact sur le niveau de vie des retraités est atténué par le fait qu’ils ont d’autres sources de revenus.
Le taux de remplacement médian, c’est-à-dire la part du revenu d’activité perçue à la retraite, passe ainsi de 75 % à 80 % en tenant compte de l’ensemble des revenus et atteint même 91 % « si l’on tient compte des prestations sociales reçues et des impôts payés, et que l’on raisonne en termes de niveau de vie », précise l’étude.
L’absence d’enfants à charge, ou encore le fait que les plus de 65 ans sont plus souvent propriétaires de leur résidence principale que le reste de la population (en 2021 ils étaient 70,2 % dans ce cas contre 16,7 % des moins de 30 ans et 57,8 % des 40-49 ans), explique en partie ce maintien du niveau de vie avant et après le départ de la vie professionnelle.
Un montant de retraite qui augmente… fictivement
Mais si la retraite protège encore, son montant, lui, diminue, rongé par une indexation de moins en moins précise sur l’inflation. C’est particulièrement vrai quand celle-ci est élevée. Ainsi, entre 2022 et 2023, le niveau de la pension brut a progressé sur le papier de 2,4 %. Mais dans les faits, il a baissé de 1,2 % en euros constants, « les prix à la consommation ayant augmenté de 3,7 % durant cette période », indique l’édition 2025 du rapport « Les retraités et les retraites » de la Drees. Ce phénomène s’observe aussi sur une période plus longue.
Entre 2017 et 2023, le montant des pensions « augmente de 11,8 % en euros courants, mais baisse de 2,0 % en euros constants » en raison essentiellement, d’une « revalorisation des pensions en moyenne inférieure à l’inflation au cours de cette période. Des mesures de gel ou de sous-indexation des pensions ont en effet ponctuellement été prises dans certains régimes », souligne la Drees.
Autre source d’appauvrissement, la fin de ce qu’on appelle « l’effet noria ». En raison de meilleurs salaires liés à une meilleure productivité, les nouveaux retraités ont pendant des années perçu des pensions supérieures à celles de leurs prédécesseurs.
« Le montant moyen de la pension de retraite progressait ainsi d’année en année en euros constants par le simple jeu du renouvellement de la population des retraités, souligne la Drees. Cependant, depuis 2017, en partie sous l’effet des réformes des retraites de 2003 et 2014, le montant de pension moyen des nouveaux retraités est légèrement inférieur à celui de l’ensemble des retraités, si bien que l’effet noria est plus faible et ne peut totalement compenser, le cas échéant, l’impact négatif de revalorisations inférieures à l’inflation sur la pension moyenne en euros constant. »
Moins de pauvres chez les retraités que dans les autres classes d’âge
Malgré les attaques contre le montant des pensions, et la survivance des inégalités de la vie active, les retraités sont de loin la classe d’âge la moins touchée par la pauvreté. En 2022, ils étaient 10 % à avoir un niveau de vie inférieur au seuil de pauvreté (1 216 euros mensuels), contre 14,4 % dans l’ensemble de la population et 20,4 % des moins de 18 ans. Autre avantage, même quand ils sont pauvres, ils bénéficient d’un « niveau de vie plus élevé que l’ensemble des personnes pauvres ».
Leur niveau de vie médian est en 2022 de 12,5 % inférieur au seuil de pauvreté. Ce chiffre atteint 19,4 % pour le reste de la population. Ce décalage s’explique en partie par la différence entre le montant du RSA, (651,69 euros au maximum en 2026 pour une personne seule) et celui du minimum vieillesse (1 043,59 euros).
Enfin, en raison de la sécurité de revenus offerte par le système de retraites par répartition, les retraités ont moins que les autres catégories besoin du système de redistribution socio-fiscal (prestations sociales non contributives, impôts progressifs…) pour se maintenir au-dessus du seuil de pauvreté. Ainsi, avant redistribution, leur taux de pauvreté s’établissait à 13,3 %, et à 21,2 % pour l’ensemble de la population.
