Ambroise Croizat entre à l’Assemblée nationale

Publié le par FSC

Jean-Emmanuel Ducoin
L'Humanité du 08 février 2026

Figure communiste majeure, Ambroise Croizat fut l’artisan essentiel de la création de la Sécurité sociale, qu’il fit adopter à l’Assemblée nationale.
© Auk Archive / Alamy / abacapress

 

Une plaque en hommage à Ambroise Croizat sera enfin posée à l’Assemblée nationale en octobre. Cette proposition avait été portée l’année dernière par Stéphane Peu en tant que président du groupe parlementaire Gauche démocrate (GDR), en lien avec la famille de l’ancien ministre du Travail, dans le cadre de l’anniversaire des 80 ans de la Sécurité sociale.
Figure communiste majeure, Ambroise Croizat fut l’artisan essentiel de la création du régime de solidarité, qu’il fit adopter à l’Assemblée nationale. Son nom, parfois éclipsé au profit de Pierre Laroque, retrouve ainsi dans l’Hémicycle la place qui lui est due et le travail de mémoire rappelle que la Sécurité sociale est un conquis social toujours à défendre.
« Cette proposition a été acceptée, c’est une belle reconnaissance pour faire vivre la mémoire d’Ambroise Croizat, qui fut à l’origine d’une immense conquête sociale et contribua à bâtir notre système de santé, unique au monde », se réjouit sur ses réseaux sociaux Stéphane Peu, député communiste de Seine-Saint-Denis.

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Scarlett Bain


Ambroise Croizat, la trajectoire unique d’un ouvrier communiste devenu le père de la Sécurité sociale


Quand il nous a ouvert les albums de famille, avec la tendresse et l’amitié qui le caractérisent, Pierre Caillaud-Croizat, le petit-fils d’Ambroise Croizat, a juste dit : « Ça, c’est pour l’Humanité ! » Des photographies inédites, et une plongée émouvante dans les souvenirs de la vie quotidienne qui nous montre le fils, le jeune homme, le mari, le père. Ou comment voir le grand personnage en humain ordinaire, parmi les siens et ceux qu’il aimait, jusqu’à deviner, au détour de quelques scènes furtivement volées, de vagues sourires arrachés au temps, lui qui souriait si peu.


Ambroise Croizat intime ; mais pas seulement. Dans un hors-série exceptionnel, l’Humanité rend hommage à un homme tout aussi exceptionnel. Paradoxe, dans la mémoire collective et le récit national, Croizat demeure relativement méconnu et peu reconnu.
Ouvrier métallurgiste, dirigeant syndical, militant communiste, ministre du Travail et de la Sécurité sociale à la Libération, il fut le père et l’un des principaux artisans et bâtisseurs de la plus grande conquête sociale du XXᵉ siècle : la Sécurité sociale. Quatre-vingts ans après, elle reste l’un des piliers de notre pacte républicain.

Un syndicaliste devenu ministre


En partenariat avec les éditions Geai bleu et l’auteur Emmanuel Defouloy, nous retraçons l’essentiel de la vie d’un ouvrier devenu ministre. Né en janvier 1901, Ambroise Croizat devient ajusteur-outilleur, travaillant en usine dès l’âge de 13 ans. Syndiqué très jeune, il monte les échelons et accède au poste de secrétaire général de la fédération des travailleurs de la métallurgie CGT, en 1928.
Toute sa vie, il gardera son âme de syndicaliste, d’abord et avant tout, même quand il fut député communiste puis ministre. Celui qui allait tout changer. Par conviction et acharnement à ne rien lâcher.


Il y a des noms que la République prononce à voix basse, comme si elle craignait de réveiller ce qu’elle doit encore. Ambroise Croizat est de ceux-là. Un nom d’ouvrier, un nom de combat, un nom qui sent la sueur des ateliers et l’encre fraîche des lois écrites pour le peuple – pas au-dessus de lui, mais avec lui.
Car Croizat n’était pas un homme de salons. Il venait du métal, de l’établi, de la classe ouvrière qui forge les richesses sans jamais en récolter les fruits. Fils de prolétaire, ouvrier métallurgiste dès l’adolescence, syndicaliste CGT, communiste : sa trajectoire n’a rien d’un roman d’ascension individuelle. Voilà une histoire collective, rugueuse, fraternelle, fidèle.

« Chacun cotise selon ses moyens et reçoit selon ses besoins »


Quand la France sort exsangue de la guerre, blessée dans sa chair et humiliée dans son âme, Ambroise Croizat entre au gouvernement comme ministre du Travail et de la Sécurité sociale. Nous sommes en 1945. Le pays est à reconstruire, mais Croizat le sait : reconstruire les murs sans réparer les vies serait une trahison. Alors il s’attaque à l’essentiel. À ce qui protège, soigne, émancipe, à tous les niveaux.


Emmanuel Defouloy nous raconte dans le détail cette période, et les projets mis en œuvre, pas à pas, avec une obstination qui force toujours notre admiration. La Sécurité sociale naît ainsi, non comme une faveur, mais comme un droit. Un droit conquis, financé par le travail, géré par les travailleurs eux-mêmes.
« Chacun cotise selon ses moyens et reçoit selon ses besoins » : derrière cette formule simple, il s’agit ni plus ni moins d’une révolution tranquille, une idée folle devenue réalité – sortir la santé, la vieillesse, la famille de la loi du marché et de la charité. Sans parler de toutes les autres lois…


Croizat ne parlait pas de « charges sociales », mais de « salaire socialisé ». Tout est là. Une vision du monde où la richesse produite collectivement doit revenir collectivement. Une vision où la dignité ne se mendie pas. Où l’on ne tombe pas malade à ses risques et périls. Où vieillir n’est pas une condamnation à la misère.
On l’a caricaturé. Plus grave, on l’a effacé des manuels. On a même tenté de dissoudre son héritage dans le grand brouillard de la « modernité ». Mais la vérité résiste. Chaque carte Vitale, chaque remboursement de soins, chaque retraite versée porte encore, silencieusement, l’empreinte de Croizat et de ses camarades. C’est son monument. Un monument vivant.

Le grand oublié de l’Histoire


Ambroise Croizat n’a jamais cherché la gloire. Épuisé, malade, usé par les combats et les attaques, il meurt en 1951, à 50 ans à peine. À ses funérailles, des centaines de milliers de travailleurs se pressent. Ils savent. Eux n’ont pas oublié. Ils savent reconnaître les leurs.
Aujourd’hui, quand la Sécurité sociale est grignotée, marchandisée, présentée comme un « coût », le souvenir de Croizat n’est pas un exercice de nostalgie, mais bien un acte de résistance. Se souvenir et s’inspirer de lui est une manière de nous rappeler collectivement que le progrès social n’est jamais tombé du ciel. Qu’il est né de luttes, de choix politiques clairs, de courage.


S’il mériterait depuis si longtemps d’entrer au Panthéon, lui le grand oublié de la grande Histoire, Ambroise Croizat n’était pas un saint. Il était bien mieux que cela : un homme du peuple resté fidèle au peuple. Un ministre qui n’a jamais cessé d’être un ouvrier. Un bâtisseur d’avenir qui nous regarde encore, comme pour nous dire : ne laissez jamais défaire ce que nous avons fait pour vous. Et mieux : améliorer encore cet héritage !
Comme l’écrit Fabien Gay, directeur de l’Humanité : « Il nous faut penser de nouveaux droits, de nouvelles protections, à la hauteur des défis de notre temps, car la promesse que cette idée portait reste intacte : celle d’une société où chacun peut vivre et vieillir dans la dignité. Ambroise Croizat en est l’incarnation. » Et si la République a un cœur, alors il bat encore à l’endroit précis où Ambroise Croizat l’a placé.

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