Chez Michelin, après le choc, le grand flou

Publié le par FSC

par  Elora Mazzini

L'Humanité

Moins de deux ans après la fermeture des usines de Vannes (Morbihan) et de Cholet (Maine-et-Loire), le géant français du pneumatique a annoncé vouloir supprimer 1 500 postes d’ici à 2029. L’annonce inquiète les salariés du groupe que nous avons rencontrés.

Clermont-Ferrand (Puy-de-Dôme), correspondance particulière.

Dans les allées ultra- modernes du centre d’essai de recherches de Ladoux, près de Clermont-Ferrand, les conversations entre collègues finissent immanquablement par déboucher sur le sujet du moment. Aux abords des machines à café ou au réfectoire, les salariés prennent doucement la mesure de l’annonce faite par la direction de Michelin. Via une information interne diffusée jeudi 28 mai, le groupe a présenté un nouveau projet dit« d’adaptation de ses effectifs ». Une formule prudente pour désigner la suppression envisagée de 1 500 postes en France au cours des trois prochaines années, dont les deux tiers dans les fonctions tertiaires, sur les sites de Clermont-Ferrand, Paris et Lille. Une semaine après, les modalités du plan demeurent très floues.« Pour l’instant, on ne sait pas grand-chose,souligne Anthony (1), ingénieur chez Michelin depuis onze ans.Même les managers ne savent pas trop. »La direction assure qu’aucun licenciement contraint n’est à l’ordre du jour et que les départs se feront uniquement sur la base du volontariat.

« Cela fait un moment qu’on se doutait qu’un nouveau plan allait avoir lieu », estime Christophe (1), cadre du groupe et « bib » (nom des salariés de Michelin) depuis plus de trente ans. Alors que le turn-over est traditionnellement faible au sein de cette entreprise du CAC40, plusieurs salariés décrivent une évolution du climat interne ces dernières années : des augmentations annuelles réduites et une multiplication des plans de départ.

Les quatre syndicats du groupe (CFE-CGC, CFDT, CGT et SUD), au contraire, disent partager« une grande incompréhension ».« On est sous le choc »,abonde Raphaël Roussy, délégué syndical de la CFDT et président de la mutuelle Michelin France. Particulièrement une semaine après l’assemblée générale des actionnaires, lors de laquelle les dirigeants ont revendiqué« de très bons résultats, une très bonne trésorerie, un des meilleurs chiffres d’affaires de ces dernières années,épingle Valérie Dossin, représentante de la CFE-CGC, le syndicat majoritaire du Bibendum.La semaine d’après, on nous dit qu’en France, ça coûte trop cher, que la structure des coûts est trop élevée. C’est une vraie douche froide ».

Les élus se préparent d’ores et déjà aux négociations, qui commenceront le 16 juin et devraient se poursuivre jusqu’à l’automne.« L’entreprise a choisi de donner beaucoup d’argent aux actionnaires, mais il faut de la symétrie avec les salariés », estime Valérie Dossin. Les syndicats dénoncent essentiellement un manque d’anticipation dans la gestion des effectifs.« Ce que l’on déplore, c’est le manque d’accompagnement. On veut un véritable pilotage des effectifs, partagé avec les équipes », complète-t-elle.

Parmi les premiers concernés par les suppressions à venir, les représentants du personnel identifient plusieurs centaines de personnes qui, faute de poste fixe, occupent des missions temporaires au sein du groupe, parfois à la suite de la disparition ou de la délocalisation de leurs postes.« On se retrouve avec beaucoup de gens sur le carreau, en mission, qui traînent sur le site des Carmes », illustre Raphaël Roussy. Parmi eux figurent des techniciens, mais aussi des cadres. Selon les syndicats, entre 300 et 400  personnes se trouveraient dans cette situation. Certains enchaînent les candidatures sur la plateforme de « job posting » en interne, réalisant 20 ou 30 entretiens sans parvenir à retrouver une fonction pérenne, indique Valérie Dossin. La situation contribue au climat d’anxiété.

« On voit beaucoup de stress et d’angoisse », confirme-t-elle. Alors que la coutume Michelin veut que ses salariés évoluent et se forment d’un service à l’autre, dans ce contexte,« chacun a peur de lâcher son poste », complète Raphaël Roussy.« Plusieurs de mes collègues cherchaient à changer d’emploi en interne, mais ils se disent que ce n’est pas le moment, par peur d’être viré si on est le dernier arrivé », témoigne Christophe.

 

Toutes ces incertitudes nourrissent les inquiétudes des « bibs », y compris chez ceux qui ne se sentent pas directement menacés. Au-delà des départs, beaucoup s’interrogent sur l’organisation future du travail. Dans l’équipe d’Anthony, les discussions portent déjà sur la transmission des compétences : «  Il y a eu de grosses vagues d’embauches récemment. Des “cheveux blancs” sont partis après avoir formé des jeunes. Si, demain, ces jeunes partent à leur tour, comment peut-on garder les compétences ? » 

(1) Les prénoms ont été modifiés.

 
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