« Nous, les Noirs et les Arabes, on vit avec la peur qu’un ''basané'' commette l’irréparable »
L'Humanité du 12 juin 2026
![]() |
Il s’appelle Jérôme
La première chose que j’ai faite quand j’ai appris la mort de Lyhanna, c’est penser à elle. Onze ans. Retrouvée sans vie dans le Gers. J’ai pensé à ses parents qui ont dû identifier un corps. À ce qui venait d’être volé, pour toujours, irréparable.
Et puis, dans un recoin honteux de moi-même, est venu autre chose.
Un soulagement.
Le suspect s’appelle Jérôme. Jérôme Barella. Blanc. Barella, plus proche de Bardella que de Ben Ali ou de Cissé.
Ouf.
Un nom qui sonne maghrébin dans une affaire criminelle, et c’est parti…
Si vous êtes arabe, noir, enfant d’immigrés, vous savez exactement de quoi je parle. Cette fraction de seconde. Ce calcul involontaire qui débarque après le choc, mais qui débarque quand même. Ce réflexe qu’on n’a pas choisi, qu’on n’est pas fier d’avoir, et qui pourtant est là, ancré quelque part entre les côtes. La mécanique de notre propre peur.
On ne l’a pas inventée. On nous l’a construite, patiemment, méthodiquement, année après année.
Quand Lola, 12 ans, a été assassinée à Paris en octobre 2022, il a fallu moins de 48 heures pour que le prénom arabe de la suspecte devienne le cœur du débat national. Le parti d’Éric Zemmour avait dénoncé un « francocide », organisé une manifestation, et acheté les noms de domaine ManifPourLola.fr et JusticePourLola.fr, malgré les demandes répétées des parents qui refusaient de voir instrumentalisé le nom de leur fille. La mère de cette petite fille pleurait son enfant pendant que d’autres transformaient son cadavre en argument électoral.
La machine, on la connaît. On l’a vue tourner trop de fois. Un nom qui sonne maghrébin ou africain dans une affaire criminelle, et c’est parti : chaînes d’info en continu, éditoriaux vengeurs, OQTF, Grand Remplacement. Tout l’arsenal déployé en moins d’une heure. Et nous, depuis nos canapés, on regarde en sachant déjà. On sait que le crime d’un seul risque de peser sur les épaules de millions. On sait que ça va venir. On attend juste le premier tweet.
Ce scandale-là, on ne l’habille pas, on ne le racialise pas
Parce que chez nous, ce n’est jamais seulement un acte isolé. C’est toujours le signe de quelque chose. Toujours la preuve d’une thèse.
Avec Jérôme Barella, le scandale semble ailleurs.
Selon les éléments rendus publics, il faisait déjà l’objet de plusieurs procédures et signalements. Des plaintes remontaient à plusieurs années. Une interpellation aurait même été demandée quelques mois avant la mort de Lyhanna. Si ces informations sont confirmées, alors la question est vertigineuse : combien d’occasions a-t-on laissé passer ?
Voilà le vrai scandale. Une machine judiciaire qui a peut-être failli. Des alertes qui n’ont pas produit les effets attendus. Un homme qui aurait dû être davantage surveillé alors que des enfants étaient potentiellement en danger.
Mais ce scandale-là, on ne l’habille pas. On ne le racialise pas. On enquête, on promet de comprendre, de corriger, de réformer. L’identité du suspect reste un détail. Le débat porte sur ses actes et sur les éventuelles défaillances des institutions. Et c’est normal.
Les chiffres, pourtant, sont là depuis longtemps. Les violences sexuelles sur mineurs sont majoritairement commises par des personnes connues des victimes. Le danger, statistiquement, ne ressemble pas au fantasme qu’on agite sur certains plateaux télé. Il ressemble souvent à quelqu’un qu’on connaît déjà. Un père. Un voisin. Un ami de la famille. Quelqu’un qui connaît les habitudes de la maison.
Il n’a pas traversé la Méditerranée sur un zodiac.
Sommés de se désolidariser
Mais cette réalité-là nourrit mal les grands récits identitaires. Alors on la murmure quand on ne l’ignore pas complètement.
Nous, les basanés de tout poil, on continue de vivre avec cette peur. Que l’un des « nôtres » commette l’irréparable. Et qu’on soit tous convoqués au tribunal de l’opinion. Qu’on soit sommés de nous désolidariser, de condamner, de nous expliquer, comme si nous étions collectivement responsables des actes de gens qui nous ressemblent par le prénom, par la tête ou par les ancêtres.
On ne convoque pas les Blancs en conférence de presse chaque fois qu’un homme blanc commet l’irréparable. On ne leur demande pas de faire leurs preuves républicaines parce qu’un criminel porte un prénom chrétien. On ne leur fait pas porter le poids moral d’un homme qu’ils ne connaissent ni d’Ève ni d’Adam.
Alors, la prochaine fois qu’un crime défraiera la chronique, guettez le prénom. Vous saurez en trente secondes si on va parler de lui.
Ou de nous.
