« Pour qui travaille France Travail ? » : l’enquête de France Inter sur un organisme au service du capital
Mathéo Castex
L'Humanité du 27 juillet 2026
<Des prestataires privés auxquels l’organisme fait appel pour plus de 1 milliard d’euros en trois ans, des chômeurs payés en deçà du Smic sans embauche derrière, des algorithmes de flicage… Une enquête de France Inter en quatre épisodes.
L’opérateur d’État France Travail (ex-Pôle emploi) est sujet à bon nombre de dérives. Le mirage politicien du plein-emploi dans le système capitaliste conduit à des maltraitances envers les chômeurs dans leur quête d’insertion professionnelle. Audrey Travère, journaliste de la cellule investigation de France Inter, s’est penchée sur le sujet dans un podcast édifiant de quatre épisodes.
Au cœur du sujet, les nombreux contrats unissant France travail à des acteurs privés qui font leurs bénéfices sur la précarité de la classe travailleuse.
Tel est le cas des boîtes d’intérim. Le podcast tourne autour de ce problème de fond sans jamais vraiment le nommer explicitement : le patronat a constamment besoin d’une quantité suffisante de chômeurs à sa disposition, c’est ce que Karl Marx appelle « l’armée de réserve du capital ». Aujourd’hui encore, bon nombre d’entreprises détournent les dispositifs sociaux d’insertion en y exploitant une main-d’œuvre payée en deçà du Smic, sans embauche à la clé.
France Travail flique et traque les chômeurs
Si le problème est structurel et ne date pas d’hier, l’enquête montre que les progrès techniques, en particulier le numérique et, plus récemment, l’intelligence artificielle, servent autant d’assistance pour les conseillers en insertion, que d’outils de flicage. Le tout en évaluant par IA les profils les plus coûteux en termes de protection sociale et ceux jugés comme étant les plus susceptibles de frauder.
Il est bon de rappeler que la fraude sociale représente 13 milliards d’euros par an, selon une estimation du Haut Conseil du financement de la protection sociale, tandis que la fraude fiscale représente 80 à 100 milliards d’euros annuels, selon les chiffres du gouvernement lui-même.
Selon les principaux concernés, qui témoignent dans le podcast, ces logiques comptables se répercutent sur une qualité de service amoindrie. Ateliers médiocres, animateurs sans formation, chômeurs orientés vers des prestations dont ils n’ont pas besoin… Les premiers bénéficiaires ne sont souvent pas ceux qui devraient l’être.
Pour conclure son travail d’enquête, Audrey Travère interroge Thibaut Guilluy, le directeur général de France Travail, et Sylvain Poirier, son responsable IA. Face aux révélations de France Inter, les décideurs se veulent rassurants. Le contradictoire est bien rodé, mais il tombe dans un écueil assez symbolique d’un problème systémique : répondre à l’expérience humaine par des données chiffrées, comme les taux de satisfaction par atelier, pourtant assez artificiels de par la nature des questionnaires pensés pour produire… des taux élevés de satisfaction.
Les discours sur l’IA qui auraient vocation à devenir une aide sans jamais remplacer l’humain ont le même objectif d’apaisement. Ces propos lissés cachent de vrais risques sur la confidentialité des entretiens et la surveillance de masse des chômeurs. Une manière de les remettre au travail sans réelle prise en compte des risques psychosociaux que la froideur d’une IA peut difficilement prendre en compte.
