Comment La Mullca 510 est devenu la chaise mythique des salles de classe depuis 1964
Elisabeth Fleury
L'Humanité du 27 août 2026
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| Réédité par Label Edition et toujours fabriqué à Aurillac, le modèle 510 original demeure encore au catalogue de l’Union des groupements d’achats publics. © AGIP |
Produite à des millions d’exemplaires, emblème indétrônable des salles de classe depuis 1964, cette chaise mythique s’arrache dans les brocantes et continue d’être fabriquée, aujourd’hui, sous son label d’origine.
Pour la reconnaître, c’est simple : demandez à un bébé éléphant de sauter dessus. Si elle s’effondre, c’est une copie. Si elle tient bon, c’est une Mullca 510. La Mullca 510. Chaise mythique.
Fleuron des salles de classes françaises depuis… 1964. Cancres, forts en thème, abonnés aux fonds de classe ou chouchous de la maîtresse, des millions d’élèves, partout en France, ont usé sur elle leurs fonds de culotte. Se sont balancés sur ses pattes en acier. Se sont ennuyés sur le petit cercle, légèrement incurvé, posé au centre de son assise vernie en bois clair. Pas un adulte, en la voyant, qui ne se sente immédiatement transporté des décennies en arrière, devant un grand tableau noir. Comme la DeLorean, voiture mythique utilisée dans « Retour vers le futur », la Mullca 510 est une machine à remonter le temps.
La « chaise la plus laide du monde », selon un député centriste méprisant
Un objet politique, avec ça. La lutte des classes, version Mullca, c’est l’égalitarisme par le fondement. Même posture pour tous. Pas de fioriture, pas de chichi. Simple. Solide. Abordable. Utile, plus qu’agréable. Un poil méprisant, Eugène Claudius-Petit, alors député centriste, a pu la qualifier à la tribune de l’Assemblée nationale, le 24 octobre 1967, de « chaise la plus laide du monde sur laquelle s’assoiront tous les enfants de France depuis l’âge de 2 ans jusqu’à 18 ans ».
Laide, la Mullca 510 ? Soixante-dix ans plus tard, elle s’arrache dans les brocantes. Et se vend neuve, à près de 150 euros pièce, sur le site de The Label Edition, son nouveau fabricant depuis 2013, qui la décline en six coloris et six tailles et propose, à côté de son modèle iconique de 1964, une multitude de sièges au même aspect rétro : banc, fauteuil, tabouret. La révolution a vécu. Place au vintage chic.
Une longévité pareille ne doit rien au hasard. Tout, dans la Mullca 510, a été pensé pour durer. Tubulures en acier, structure en contreplaqué de hêtre verni. Facile à monter, à soulever, à empiler, résistante aux pires colères, cette chaise-là, c’est du solide. Tellement solide, même, qu’elle a bien failli avoir la peau de son fabricant initial. L’entreprise Mullca, fondée en 1947 par Gaston Cavaillon et Robert Muller, est alors une des rares sociétés françaises à savoir travailler finement et à faible coût le tube d’acier. Au lendemain de la guerre, tout est à reconstruire. Il faut faire vite. Fini les lourds pupitres en bois.
L’investisseur Muller et Cavaillon, ancien directeur commercial de la Compagnie parisienne d’ameublement – leurs patronymes, contractés, forment le nom de l’entreprise – se lancent dans le mobilier industriel. Sous la marque Plastilux, ils fabriquent à la chaîne du matériel de cuisine : plateau roulant, table en Formica, escabeau métallique. Mais c’est à l’Éducation nationale qu’ils doivent leur célébrité.
Ce qui fait son triomphe causera aussi sa perte : la Mullca 510 est trop solide
Sous l’influence de l’architecte Jean Prouvé et de l’école du Bauhaus, ils enterrent le lourd pupitre en bois et imaginent un premier modèle de chaise, la Mullca 511. Après le départ de Robert Muller, l’usine quitte Neuilly pour s’installer à Noisy-le-Sec. Désormais seul aux commandes, Gaston Cavaillon s’attache à gommer les défauts de la 511. Ce sera l’increvable 510. Rivetée. Renforcée. Empilable. Le succès est total. En 1973, l’Union des groupements d’achats publics (Ugap) va jusqu’à solliciter un accord de licence afin que d’autres fabricants puissent approvisionner les écoles. Plus de 12 millions d’exemplaires sont commandés. C’est bien simple : la Mullca 510 est partout.
Ce qui fait son triomphe causera aussi sa perte. La Mullca 510 est trop solide. Les écoles, une fois équipées, ne passent plus commande. La génération du baby-boom a grandi. Les salles de classe, peu à peu, se vident. Les ventes vont bientôt stagner.
L’entreprise, qui s’est largement modernisée à partir des années 1980, est rachetée en 1990 par le groupe Pinault. Celui-ci s’empresse de la revendre. La société Lafa Mobilier, installée à Aurillac (Cantal), rachète le brevet de l’inusable 510. En 1996, après être passée de main en main, Mullca est placée en redressement judiciaire. Elle dépose le bilan puis fusionne avec Lafa. À la fin de l’année, quand la justice ordonne la fermeture du site de Noisy-le-Sec, les ouvriers occupent brièvement l’usine. En signe de solidarité, la salle du conseil municipal de Noisy-le-Sec s’équipe de mobilier Mullca. Peine perdue : les 122 salariés sont licenciés. En 1997, les usines de Noisy-le-Sec ferment définitivement leurs portes.
Aujourd’hui la chaise 510 est toujours fabriquée par la société Lafa d’Aurillac. Elle figure encore au catalogue de l’Ugap. Une réédition, estampillée « la 510 originale », est proposée par The Label Edition.
