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"Le syndicalisme poursuit la coordination des efforts ouvriers, l'accroissement du mieux-être des travailleurs par la réalisation d'améliorations immédiates. (...) Mais cette besogne n'est qu'un côté de l'œuvre du syndicalisme : il prépare l'émancipation intégrale, qui ne peut se réaliser que par l'expropriation capitaliste." Charte d'Amiens

« Je cherche mes enfants à travers les ruines » : le témoignage d’Islam Idhair, journaliste interprète à Gaza

REPRIS de : https://assawra.blogspot.com/2024/02/je-cherche-mes-enfants-travers-les.html

SOURCE : Jean-Pierre Perrin
Médiapart du 11 février 2024

       Un drone israélien a bombardé la maison d’Islam Idhair et a tué ses enfants Ayman, Aous, Iman, et Andalous, le 21 octobre 2023 à Rafah dans le sud de la bande de Gaza. © Photomontage Mediapart

Le 21 octobre, un drone israélien a bombardé la maison d’Islam Idhair, tuant ses deux filles et ses deux garçons, âgés de 5 à 13 ans. Depuis une première rencontre en 2009 à Gaza, il a travaillé pour de nombreux médias francophones. Avec sa femme, il espère être accueilli en France.

IslamIslam Idhair appelait ses enfants « mes quatre vies ». Ou encore « mes quatre rêves », « mes quatre avenirs ». Jusqu’au 21 octobre 2023. Ce jour-là, vers 11 heures, un drone de l’armée israélienne a bombardé sa maison, dans le quartier de Khirbet Al-Adas, à Rafah, dans la partie sud de la bande de Gaza. La frappe a tué ses deux garçons, Ayman, 13 ans, et Aous, 5 ans. Et ses deux filles : Iman, 12 ans, et Andalous, 10 ans.
Le fils du frère d’Islam, âgé lui aussi de 5 ans, a également péri dans l’attaque.


Lui-même blessé, Islam Idhair, âgé de 35 ans, a été enseveli sous les décombres. Il a quand même survécu, puis est demeuré longtemps anéanti et silencieux.
Il m’a finalement appelé par téléphone, le vendredi 2 février, toujours depuis Rafah, pour me raconter, en français et en dépit d’une ligne mauvaise, l’effroyable nuit où il a « tout perdu », ses enfants et sa maison.
Il l’a fait d’une voix calme, résignée, dans laquelle ne perçait aucune colère : « J’étais dans la maison, seul un mur me séparait de mes enfants. Après la bombe, j’étais complètement coincé sous les décombres. Pour pouvoir arriver à respirer, je mangeais de la terre. Il y avait aussi le feu, le fracas des bombardements qui continuaient. J’ai pu m’en sortir, non pas grâce à la sécurité civile, mais grâce à mes voisins, qui sont venus me chercher et me dégager. Mais il n’y a eu de miracle pour aucun de mes enfants. »


« Je ne me souviens plus. En fait, je me souviens mais je n’ai pas la force d’en parler, poursuit-il. Je ne dors plus. J’ai l’impression sans arrêt qu’il y a des bombes. J’attends la bombe qui va tomber pour nous tuer. Je suis là, je suis réveillé. Je m’assois dans un coin de la pièce et je guette, toujours avec le sentiment qu’une bombe va tomber. Et je regarde les lumières au-dessus de ma tête. »
« À l’hôpital, j’ai vu arriver l’un après l’autre les corps de mes quatre enfants et, pour chacun d’eux, j’ai dû remplir les papiers qui signifiaient que je ne les reverrai plus jamais, ajoute-t-il. Ces enfants, ils ne représentaient pourtant aucun risque pour l’existence de l’État d’Israël. »


Il indique encore : « Je suis convaincu que l’armée israélienne savait qu’il y avait des enfants dans la maison, il y a des drones 24 heures sur 24 au-dessus de nos têtes. Ils savent donc tout. Ils [les Israéliens – ndlr] ont tué nos enfants mais ils prétendent que c’est de l’autodéfense… Imaginez-vous des tonnes d’explosifs pour tuer quatre enfants. Et des milliers d’autres. »
« Je ne suis pourtant ni du Hamas ni du Fatah, insiste-t-il. Je suis même contre la violence. Je ne suis qu’Islam, le francophone de Gaza. Et je ne souhaite à personne de vivre ce que l’on vit. » Sa femme, elle aussi âgée de 35 ans, a été épargnée parce qu’elle venait de sortir du domicile familial. Selon son mari, elle n’a toujours pas complètement pris conscience qu’elle ne reverrait plus ses filles et ses garçons.

En 2009, l’opération « Plomb durci » s’abat sur Gaza


C’était déjà dans des circonstances terriblement dramatiques que j’avais rencontré Islam Idhair en janvier 2009, peu après le départ de l’armée israélienne de la bande de Gaza. Il n’avait encore jamais travaillé comme traducteur mais son français était déjà très bon.


Lorsqu’elle se retire, le 18 janvier 2009, de la bande de Gaza, à la suite d’une offensive militaire de 22 jours, baptisée « Plomb durci », l’armée israélienne laisse derrière elle un immense chaos. Pas seulement des quartiers en ruine et des villages ravagés, mais aussi des champs dévastés, des oliveraies déracinées, des routes supprimées, des serres saccagées. Pas seulement des infrastructures civiles anéanties, comme le Parlement ou les principaux ministères, mais aussi des hôpitaux, des commissariats, des mosquées, des casernes de pompiers.


La petite zone économique qui s’était créée à la périphérie de Gaza City et offrait quelques milliers d’emplois a été méthodiquement détruite, de même que la plupart des usines et des ateliers. Comme le dira à cette époque Chris Gunness, porte-parole de l’Agence des Nations unies pour les réfugiés palestiniens (UNRWA), « Gaza a été renvoyé non pas à l’âge de pierre mais à l’âge de la boue ». Quelque 1 400 personnes ont été tuées dans cette offensive, en majorité des civils, dont au moins 330 enfants. Il faut ajouter des milliers de blessé·es, beaucoup handicapé·es à vie.


Avant que je ne travaille avec Islam, Ihab, un jeune professeur de français à l’université de Gaza, m’avait accompagné. Mais après une journée passée à Beit Lahia, une agglomération d’agriculteurs au nord-est de Gaza, il s’était littéralement enfui, refusant toute rémunération pour ses traductions.


Au fur et à mesure que nous progressions dans la rue principale, Ihab était devenu de plus en plus absent, silencieux, pâle, tant les images qui s’imposaient à lui l’anéantissaient. Il ne supportait plus de voir les façades éventrées, les rues fracassées, les maisons rasées, les écoles brûlées, les bâtiments défoncés, les champs retournés, les canalisations crevées avec de longs geysers qui montaient au ciel comme pour le prendre à témoin. Mais aucune douille sur le sol. Il n’y avait pas eu de combat. La ville avait été châtiée pour une raison inconnue. Ou sans raison.


Islam l’a donc remplacé au pied levé. Ensemble, nous avons d’abord enquêté sur un crime de guerre des plus graves, perpétré contre la famille Samouni, des agriculteurs du hameau de Zeitoun, qui ont perdu vingt-deux membres, dont douze enfants. Je m’attendais à ce qu’il verse dans la colère à chaque fois que l’on découvrait de nouvelles horreurs. Rien de cela. Il a simplement traduit au mieux les témoignages, cachant son chagrin dans un mouchoir de fierté.


« Ce qui s’est passé en 2009, c’est zéro, vraiment zéro, à côté de ce qui se passe aujourd’hui à Gaza. Rien de comparable non plus à tout ce que j’ai vécu jusqu’ici », se souvient-il.
« Rafah a été déclarée zone sécurisée par l’armée israélienne, ce qui fait que de nombreux Gazaouis s’y sont précipités et qu’on y compte, aujourd’hui, environ un million et demi de personnes, explique-t-il. Mais ce n’est pas vrai que la zone soit sécurisée. Il y a des bombardements jour et nuit. Et des gens que je connais, venus se réfugier ici, ont été tués. Il faut imaginer ce que la ville est devenue, avec des tentes partout, dans la boue et le froid car l’hiver est dur et il pleut sans cesse. Et pour toute cette population, il n’y a que deux hôpitaux. »

Parmi les journalistes, une hécatombe


Après l’expérience de 2009, Islam va devenir traducteur et « fixeur » pour nombre de journalistes francophones qui apprécient qu’il ne soit pas, comme nombre d’interprètes, lié aux partis palestiniens. Il collabore à RFI, Radio France, la Radio télévision suisse, France 24 et Arte. Il a aussi poursuivi des études au Caire avant de revenir s’établir dans l’enclave palestinienne.
Les reporters avec lesquels il a travaillé reconnaissent qu’il n’a jamais hésité à prendre des risques tant son besoin d’informer était devenu impérieux. Il a ainsi volé au secours d’une journaliste française en état de choc, la protégeant de son corps, après qu’elle eut été visée par des tirs israéliens pendant les grandes manifestations de la Marche du retour, en 2018.


Il a ainsi traité des sujets difficiles comme les mouvements d’opposition au Hamas ou les difficultés rencontrées au quotidien par les associations de défense des droits humains. Peu à peu, il s’est imposé aussi comme journaliste.


« Je ne peux pas savoir avec certitude si on a bombardé ma maison parce que j’étais journaliste, s’interroge-t-il. Mais c’est fort possible, tant le nombre de journalistes tués par l’armée israélienne est incroyablement élevé [la Cour pénale internationale enquête actuellement sur 79 journalistes tués dans l’enclave palestinienne depuis le début de la guerre – ndlr]. Israël fait l’impossible pour empêcher toute information de sortir de Gaza. »


Aujourd’hui, Islam et son épouse survivent toujours à Rafah, sous les bombes, non loin de la maison familiale, construite pierre après pierre et dont il maudit le mur qui ne lui a pas permis de mourir avec ses enfants. Le couple espère pouvoir quitter l’enclave palestinienne au plus vite et être accueilli en France. Tous deux ont besoin d’une prise en charge psychologique urgente.
« Même quand ils ne sont pas là, je les entends, confie-t-il. J’entends les drones, les bombes, le bombardement de ma maison ; ces sons, ils sont en permanence dans mes oreilles. Tout autour de moi est détruit. Je cherche mes enfants à travers les ruines. J’ai trouvé le sac d’école d’une de mes filles. »

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