Anat Matar, philosophe israélienne : « Les Palestiniens sont bien plus courageux que moi. »
Rachida El Azzouzi
Médiapart du 12 mai 2024
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| Anat Matar (au centre) lors d’une manifestation devant la base de Sde Teiman, dans le désert du Néguev, le 20 avril 2024. © LUCIEN LUNG/RIVA PRESS |
« Comment réagir face au véritable antisémitisme lorsque toute critique de l’action d’Israël y est assimilée ? »
La philosophe israélienne Anat Matar dénonce les atteintes aux libertés académiques en Israël et à travers le monde, et le sort inhumain fait aux prisonniers palestiniens. Pour avoir célébré la mémoire du Palestinien Walid Daqqa, mort en détention il y a un mois, elle subit un harcèlement en règle.
Le 7 avril dernier, le plus ancien prisonnier palestinien, l’écrivain Walid Daqqa, est mort à 62 ans après trente-huit ans de détention pour avoir appartenu à une cellule armée du Front populaire de libération de la Palestine (FPLP), responsable de l’enlèvement et du meurtre du soldat israélien Moshe Tamam en 1984.
Walid Daqqa souffrait de plusieurs maladies, dont un cancer de la moelle osseuse diagnostiqué en décembre 2022. Ses proches, qui n’ont pas encore pu récupérer sa dépouille, toujours aux mains de l’administration israélienne, dénoncent « les graves négligences médicales qu’il a subies en prison et qui l’ont tué ». C’est aussi la position de son amie israélienne Anat Matar, philosophe, professeure à l’université de Tel-Aviv et militante des droits humains, qui a entretenu avec lui, par-delà les barreaux, une correspondance de vingt ans.
Anat Matar, à l’origine du Comité israélien des prisonniers palestiniens, a subi un harcèlement en règle pour avoir rendu, sur sa page Facebook personnelle, un hommage à son « cher ami », qui aurait dû mourir près des siens : Walid Daqqa avait purgé sa peine (la perpétuité ramenée à trente-sept ans en 2012) et devait être libéré en 2023, mais la justice israélienne l’a condamné en 2018 à deux ans supplémentaires pour avoir tenté d’introduire des téléphones portables en prison.
Voici les mots qui lui ont valu ce harcèlement : « Au revoir, cher et bien-aimé ami. Tu as été et seras une source d’inspiration inépuisable. Mon cœur va à toi, Sanaa et Milad. Avec Asad et toute la famille, avec tout le peuple palestinien qui a perdu aujourd’hui l’un de ses plus grands fils. »
Dans un entretien à Mediapart, l’universitaire engagée à gauche, dont nous publions également les derniers échanges de lettres avec Walid Daqqa, s’inquiète des menaces qui pèsent depuis le 7 octobre sur les libertés académiques. Elle dénonce le climat de censure et de délation qui règne dans les universités, en Israël et au-delà, notamment en France et aux États-Unis, ainsi que le sort « inhumain » réservé aux prisonniers palestiniens dans les geôles israéliennes.
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INTERVIEW :
Ariel Porat, le président de l’université de Tel-Aviv, a condamné vos propos au sujet de Walid Daqqa mais il a refusé de céder aux pressions exigeant votre licenciement. Vous attendiez-vous à ce que votre hommage à votre « cher ami » suscite de telles réactions ?
Anat Matar
Je suis habituée à subir les foudres de la droite et de l’extrême droite pour mes engagements mais cette fois, c’est monté d’un cran. J’ai reçu des centaines de messages et d’appels téléphoniques malveillants avec des phrases du type : « Tu célèbres un terroriste, va en enfer », « Je te souhaite d’être violée par le Hamas ».
La présidence de l’université m’a reproché mes propos, tout en reconnaissant qu’il n’y avait rien d’illégal ni matière à engager une procédure disciplinaire et à me renvoyer. Mais dans le même temps, elle m’a dénoncée durement dans la presse et auprès de la communauté universitaire, ce que j’ai trouvé ignoble. C’est la première fois qu’elle agit de la sorte, tout en se vantant d’être libérale en n’engageant aucune procédure contre moi.
Heureusement, j’ai été soutenue, moins par les professeurs, mais par les étudiants, qui ont lancé une pétition en ma faveur et l’ont envoyée à l’administration de l’université avec environ 250 signatures. Ils sont nombreux à m’avoir écrit personnellement : « Nous sommes à vos côtés. Ce que vous vivez n’est pas juste. »
Comment décririez-vous le climat qui règne dans les universités en Israël depuis le 7 octobre ?
Anat Matar
Je n’ai jamais connu cela. Dès octobre, la plupart des universités ont commencé à persécuter, à imposer des procédures disciplinaires aux étudiants qui publiaient sur les réseaux sociaux des informations soutenant prétendument les actions du Hamas ou interprétées de cette manière. Certains étudiants ont été exclus, d’autres signalés à la police. L’université de Haïfa a été la plus dure. Celle de Tel-Aviv où j’enseigne a engagé des procédures contre trois étudiants.
Academia for Equality, l’organisation universitaire de gauche à laquelle j’appartiens, qui promeut la démocratisation, l’égalité et l’accès à l’enseignement supérieur pour toutes les communautés vivant en Israël, suit de près la situation, cas après cas. Nous avons très vite écrit aux présidents des universités et dénoncé des poursuites iniques.
Des professeurs aussi sont ciblés, comme l’illustre votre cas…
Anat Matar
Ce qui m’est arrivé est sans commune mesure avec ce qui est arrivé à d’autres collègues. Des professeurs qui ont manifesté une certaine sympathie pour la lutte palestinienne ont été immédiatement licenciés, comme mon ami Uri Horesh, qui travaillait dans un collège près d’Ashkelon. On lui a tout simplement coupé la parole. Il a dû quitter le pays et enseigne désormais en Écosse.
Une autre collègue, Warda Saada, qui est palestinienne, a fait l’objet d’une procédure disciplinaire pour avoir dénoncé la guerre et fait preuve d’empathie pour les victimes palestiniennes.
Il y a aussi le cas de Regev Nathansohn, qui enseigne la communication au Sapir College, près de Sdérot. Depuis qu’il a lancé, avec une vingtaine de professeurs israéliens, une pétition appelant les États-Unis à cesser d’armer Israël dans sa guerre contre le Hamas et évoquant un « génocide plausible » à Gaza, il subit un harcèlement intolérable. Il a été mis en congé sans solde sous pression d’étudiants et de militants de droite appelant à son licenciement. Nous essayons d’obtenir son retour. En vain, pour l’heure.
Il faut parler aussi de ce qui arrive à Nadera Shalhoub-Kevorkian [professeure de droit à l’université hébraïque de Jérusalem et à l’université Queen Mary de Londres – ndlr]. La police israélienne l’a arrêtée à son domicile le 18 avril, où elle a saisi ses ordinateurs et l’a détenue plusieurs heures, pour des commentaires faits sur un podcast quelques semaines plus tôt. Elle l’accuse d’incitation à la haine. Cela fait des mois que Nadera était ciblée, notamment pour avoir signé une pétition qualifiant l’opération militaire israélienne à Gaza de « génocide ».
C’est encore plus dangereux pour les Palestiniens de tenir une telle expression. Ils sont bien plus courageux que moi. Contrairement à Nadera, je n’ai pas été arrêtée, interrogée, détenue par la police.
Comment observez-vous la répression qui frappe celles et ceux qui affichent leur solidarité avec la Palestine en France, aux États-Unis ou encore en Allemagne ?
Anat Matar
C’est très grave, c’est une atteinte aux libertés académiques, à la liberté d’expression. Bien sûr qu’il y a un aspect antisémite dans certaines de ces manifestations, mais le généraliser est dangereux. Voir dans chaque manifestation l’expression d’un antisémitisme nuit à la lutte même contre l’antisémitisme et participe à le banaliser.
Comment réagir face au véritable antisémitisme lorsque toute critique de l’action d’Israël y est assimilée ? De nombreux juifs manifestent aussi sur tous ces campus.
Que pensez-vous des appels à rompre les liens et les partenariats avec les universités israéliennes, à les boycotter ?
Anat Matar
J’ai toujours été favorable à l’activisme populaire. Israël a été traité pendant des années en toute impunité par les États occidentaux. La pression populaire peut donc aider les gouvernements à changer cette attitude. Je suis de toute façon une partisane du mouvement BDS (Boycott, désinvestissement et sanctions).
Je soutiens en ce moment tout particulièrement l’appel des étudiants pour que leurs universités se désengagent de toute implication militaire, etc. Il faut aider à promouvoir le désinvestissement universitaire et à atteindre les étudiants et les professeurs actuellement engagés dans des négociations
Quelle analyse faites-vous de la situation actuelle en Israël ?
Anat Matar
J’ai lu qu’il faudrait environ quatorze ans pour nettoyer, une fois la guerre terminée, tout ce qui a été bombardé, détruit à Gaza. Où en sera Israël alors ? L’ambiance générale, aujourd’hui, c’est que nous devons attaquer Rafah, continuer la guerre. Nétanyahou a intérêt à ce que la guerre continue indéfiniment. Parce que tant que ça continue, il reste le chef.
Je suis allée manifester plusieurs fois pour la libération des otages, contre Nétanyahou, mais certains messages m’empêchent d’y retourner, ceux qui appellent à continuer la guerre, à envahir Rafah. La plupart de la population ignore ce qu’il se passe à Gaza.
Je ne minimise ni ne nie aucune des atrocités commises par le Hamas et les autres groupes armés palestiniens le 7 octobre 2023. Ce sont des massacres abominables : des enfants, des familles entières ont été assassinées, des femmes ont été violées… Mais nous ne sommes plus le 7 octobre. Nous sommes en mai. Près de sept mois ont passé. Et quelque chose s’est produit pendant ce temps : le massacre de milliers de civils palestiniens à Gaza.
La mort du prisonnier palestinien Walid Daqqa représente « un choc » pour vous. Qu’incarne cet homme à vos yeux ?
Anat Matar
Nous ne savons pas de quoi est mort Walid exactement. De son cancer ? D’insuffisance rénale ? Ce dont on est sûr, c’est qu’il est mort des suites de négligences médicales délibérées de la part d’Israël. On ne le dit pas assez clairement.
Sa famille n’a pas été en contact avec lui depuis le 7 octobre, ce qui a participé à détériorer encore sa santé. Elle n’a pas été tenue informée de son état de santé. Même l’ONG Physicians for Human Rights Israel (Phri), qui fait un travail remarquable sur les violations des droits humains dans les prisons, n’a pas réussi à obtenir d’informations.
Walid est une personne unique, exceptionnelle, que j’admire, qui s’est transformée en détention. J’ai du mal à parler de lui au passé maintenant qu’il est mort. C’est une figure palestinienne très importante, un intellectuel qui dévorait les livres avec une passion pour la philosophie, ma discipline. Nous avons partagé une correspondance politique, personnelle et philosophique pendant deux décennies.
Même dans la mort, il continue de m’accompagner.
Walid s’est inscrit à l’Open University et a obtenu une maîtrise en études démocratiques alors qu’il était en prison. Il a même réfléchi à suivre un doctorat sous ma supervision. Tout en s’instruisant, il éduquait les autres et développait également une réflexion contre la violence.
La prison l’a fait évoluer. Pour lui, le combat devait être porté par la voie politique et non par la lutte armée, violente, terroriste, en particulier contre les civils. Et cela sans rien retirer de son identité palestinienne et de ses fortes convictions. Sa mort est une grande perte pour nous tous, y compris pour Israël. Nous avons besoin de figures de cette trempe parmi les dirigeants palestiniens.
Comment avez-vous été sensibilisée à son sort ?
Anat Matar
La condition des prisonniers palestiniens dans les prisons israéliennes m’a toujours préoccupée. Elle est au cœur de mon engagement militant. Depuis les années 1990, je milite notamment pour la dénonciation des détentions administratives. Je connais Walid depuis vingt ans, depuis une conférence à Jaffa sur les prisonniers palestiniens, citoyens d’Israël, à laquelle j’assistais avec mon amie Tamar Berger.
Une femme parlait à la tribune : Sanaa Salama-Daqqa, la femme de Walid. Je suis allée la voir à la fin, nous avons discuté et décidé de lancer un comité israélien pour les détenus palestiniens. Des avocats nous ont rejointes, puis d’autres militants très au fait du sujet.
Notre comité a connu beaucoup de succès à ses débuts car nous portions la question dans le débat public. Nous sommes moins actifs aujourd’hui parce que la situation est plus connue, médiatisée, et que d’autres groupes, auxquels je reste connectée, ont pris le relais. Nous sommes des voix minoritaires mais pas des voix dans le désert. Des personnes nous entendent.
Nous avons récemment organisé une manifestation près du camp de torture de Sde Teiman, dans le désert du Néguev, où Israël détient les prisonniers de Gaza. On sait qu’ils subissent des tortures inimaginables. Plusieurs cas ont été documentés. Ils ont les yeux bandés la plupart du temps, reçoivent d’infimes portions de nourriture, sont enfermés dans des conditions inhumaines.
Des dizaines d’entre eux ont été libérés, ce qui signifie qu’ils étaient innocents. Mais certains sont libérés estropiés de certains membres, amputés à cause des menottes qui les entaillent de telle manière que des gangrènes se forment. Même l’armée israélienne ne le nie pas.
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