Gaza : l’acheminement de l’aide humanitaire par la mer, « de la poudre aux yeux » face à l’ampleur des besoins
Tandis que Biden continue à fournir des armes à Netanyahou pour prolonger le massacre et à s'opposer à l'ONU à la reconnaissance de l'état palestinien !
Où l'on reconnaît l'hypocrisie récurrente et le double langage du chaf de file de l'occident collectif !
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Par Louis Imbert et Samuel Forey
Le Monde du 18 mai 2024
Le pont flottant mis en place par les Américains est entré en fonction vendredi, alors que l’armée israélienne a contraint plus de 600 000 personnes à quitter la ville de Rafah dans le chaos et dans des conditions sanitaires particulièrement difficiles.
Après trois mois de préparation, l’armée américaine a livré, vendredi 17 mai, son premier chargement de nourriture sur le pont flottant qu’elle a achevé d’aménager sur la côte de Gaza. Elle accomplit ainsi un engagement pris au mois de mars par le président Joe Biden, peu après le massacre dit « de la farine », lors duquel l’armée israélienne avait improvisé un convoi de nourriture dans le nord assiégé de Gaza, sans coordination avec les organisations humanitaires, et tiré sur une foule de Palestiniens affamés qui prenaient les camions d’assaut.
Cette initiative maritime de Washington était un aveu d’impuissance : l’administration américaine échouait à contraindre son allié israélien d’ouvrir suffisamment ses frontières à l’aide internationale, afin de prévenir l’éclatement de la famine à Gaza. Trois mois plus tard, une famine de plein droit est officiellement déclarée par l’Organisation des Nations unies (ONU) dans le nord de l’enclave, les frontières n’ont jamais été si hermétiquement closes depuis janvier, et le ponton se met en branle sous les yeux de travailleurs humanitaires désabusés.
« Cette opération, c’est de la poudre aux yeux, une distraction. Même si l’aide est bienvenue, elle ne peut compenser ce qu’Israël retient aux frontières », relevait, dès avant cette première livraison, un haut responsable des Nations unies, sous le couvert de l’anonymat. M. Biden lui-même a rappelé, vendredi, que son administration « continue de travailler avec Israël afin encore d’augmenter la quantité d’aide entrant dans Gaza ».
Le Programme alimentaire mondial, l’organe de l’ONU qui collabore de plus près avec les autorités américaines et israéliennes, a transporté sans incidents ce premier chargement symbolique dans ses entrepôts de Deir Al-Balah, au centre de l’enclave – des barres riches en nutriments, des rations thérapeutiques, de l’eau et des kits d’hygiène. D’autres organisations des Nations unies doivent contribuer à le distribuer. L’ONU espère des délais réduits aux points de contrôle de l’armée dans l’enclave, l’aide ayant déjà été inspectée par l’Etat hébreu à son point de départ, à Chypre.
Démantelé en septembre
A plein rendement, cette voie maritime peut permettre d’acheminer au maximum l’équivalent de 150 camions de nourriture par jour – moins d’un tiers de ce qui entrait à Gaza avant la guerre, un dixième de ce que les Nations unies estiment nécessaire pour commencer à résorber l’état de faim et d’urgence sanitaire qui s’est installé à Gaza au fil des mois. On est loin de la promesse « d’inonder » Gaza sous un flot de nourriture, que répétaient Washington et le gouvernement israélien, en mars. Ce ponton n’est par ailleurs opérant que lorsque la mer est calme, et devrait être démantelé en septembre, à la fin de la belle saison.
Ce qui paraît plus durable en revanche, ce sont les installations militaires qu’Israël a aménagées autour du ponton, afin d’en sécuriser les abords. L’armée en fait « une priorité absolue », puisque Washington martèle que nulle « botte » de soldat américain ne se posera sur la côte. Israël a intégré le ponton à la sortie d’une route militarisée, bordée de postes avancés et de centres d’observation, qui fend l’enclave par le milieu et tient le nord de Gaza largement coupé du monde. C’est là le principal point d’entrée et de contrôle d’Israël dans l’enclave à long terme, d’où l’armée mène ses raids dans le quartier de Zeitoun et à Jabaliya (Nord).
Cette première livraison américaine par la mer intervient par ailleurs au moment où Washington a peu ou prou cessé de déplorer le démantèlement des principales infrastructures humanitaires de l’enclave, expulsées de la ville de Rafah (Sud) par l’armée israélienne. Depuis le 6 mai, celle-ci progresse le long de la frontière égyptienne, d’où elle a chassé plus de 630 000 personnes selon les Nations unies – soit plus de la moitié de la population de Rafah, cul-de-sac méridional de la bande de Gaza, où s’étaient réfugiées plus d’un million de personnes.
Longtemps, le président Biden lui-même avait indiqué s’opposer à une opération de grande ampleur à Rafah, qui ne serait pas accompagnée d’un plan crédible afin de protéger la population de la ville et de permettre une évacuation des civils en bon ordre. Cette ligne rouge s’est évanouie. Washington se contente désormais de presser son allié de ne pas lancer trop vite les troupes dans la moitié occidentale de Rafah, au risque de provoquer un bain de sang dans la foule.
Villages de tentes
Ces déplacés ont fui un peu partout dans le sud de l’enclave, notamment dans le bourg de Deir Al-Balah. Les villages de tentes de la zone côtière d’Al-Mawasi, déclarée « zone sûre » par l’armée, ont crû à une vitesse saisissante en deux semaines, dans le chaos. Au bord de cette plage, les humanitaires ne peuvent s’appuyer sur un urbanisme existant, comme à Rafah. Il n’y a pas d’eau courante, les déplacés piétinent dans le sable durant des heures pour avoir accès à de rares latrines. Quelques hôpitaux de campagne, sous tentes, ne peuvent assurer qu’un service minimal.
« Les gens essaient de s’installer à proximité des écoles et des bâtiments des ONG. Pas parce qu’ils seront à l’abri, ils savent que ces endroits peuvent être bombardés, mais parce qu’il y aura quelques services. Notamment de l’eau douce, à défaut d’être potable », explique le journaliste Rami Abou Jamous, joint au téléphone à Rafah.
Cette région de Mawasi renoue ainsi avec le temps de l’occupation israélienne, avant 2005 : à l’époque, ce village de pêcheurs demeurait coupé du reste de l’enclave, îlot privé d’électricité, coincé entre le point de contrôle militaire dit « de la pomme » et les colonies juives du Goush Katif, dont les villageois contemplaient les lumières, la nuit. L’eau affleure dans cette zone sableuse et un peu cultivée, mais elle s’est de longue date gorgée de sel. La principale crainte des humanitaires y est sanitaire : la température a atteint 40 °C durant une vague de chaleur dès la fin avril. Les conditions sont insalubres, les insectes prolifèrent et des maladies comme l’hépatite A et les diarrhées, aisément prévenues par un simple accès à l’eau, se répandent.
