Israël : l’armée et Benyamin Nétanyahou en profond désaccord sur la guerre à Gaza

Publié le par FSC

Par Louis Imbert
Le Monde du 17 mai 2024

Le ministre de la défense, Yoav Gallant, déplore ouvertement le refus du chef de gouvernement d’établir un pouvoir politique palestinien dans l’enclave, y ouvrant la voie à l’instauration d’un régime militaire israélien.

A qui Israël peut-il abandonner les ruines de Gaza, une fois le gros des opérations militaires achevées ? Pour l’armée, l’affaire est entendue depuis janvier. Voilà plus de quatre mois que l’état-major israélien implore le gouvernement, derrière les portes closes, de parachever les efforts de ses troupes. Ces généraux demandent la refondation d’un gouvernement civil palestinien dans l’enclave, qui les déchargerait en partie de la responsabilité d’assurer la survie de deux millions de déplacés. En pure perte. Mercredi 15 mai, le ministre de la défense, Yoav Gallant, a fini par exprimer publiquement cette impatience.

Le général Gallant met au pied du mur son premier ministre et le chef de son parti, le Likoud. Il affirme qu’en refusant de dessiner une issue politique à cette guerre, Benyamin Nétanyahou impose à son pays un choix impossible : accepter que le Hamas reconstitue son règne dans ce qu’il reste de la bande de Gaza ou y refonder un régime militaire israélien. A l’image de celui qui administra l’enclave entre sa conquête, en 1967, et la création de l’Autorité palestinienne (AP), en 1994, à la suite des accords d’Oslo.

« Le “jour d’après le Hamas” ne sera atteint que si des entités palestiniennes prennent le contrôle de Gaza, accompagnées par des acteurs internationaux, établissant une alternative de gouvernement au pouvoir du Hamas. Il s’agit avant tout d’un intérêt de l’Etat d’Israël », avance le général Gallant, sans aller jusqu’à nommer l’unique alternative possible : l’AP du président Mahmoud Abbas et son parti, le Fatah, que nul élu israélien n’ose plus mentionner comme un partenaire.

« Un régime militaire à Gaza deviendrait le principal effort sécuritaire et militaire de l’Etat d’Israël dans les années à venir, au détriment d’autres domaines. Le prix à payer serait l’effusion de sang et les victimes, ainsi qu’un lourd tribut économique », met en garde le ministre.

M. Gallant déplore que le premier ministre ait repoussé tout débat sur cette dimension politique de la guerre, depuis octobre 2023, ignorant les recommandations initiales de l’état-major. Depuis une semaine, les hauts gradés israéliens passent eux-mêmes ce message, sous le couvert de l’anonymat, à des journalistes israéliens.

Ils font pression sur le premier ministre au moment où les négociations avec le Hamas pour un cessez-le-feu et la libération d’otages sont une nouvelle fois au point mort. Les hauts gradés cherchent à dissiper un mythe, celui d’une « victoire totale », purement militaire, promise par M. Nétanyahou depuis février. Ils entendent aussi empêcher le premier ministre de profiter de la relance d’opérations terrestres dans l’enclave pour repousser encore toute décision.

L’armée a commencé le 5 mai la lente conquête de Rafah et de la frontière de Gaza avec l’Egypte, contraignant 500 000 civils à fuir, soit la moitié de la population de cette ville du sud de l’enclave. Le grand allié américain ferme les yeux sur leur expulsion chaotique, tout en exhortant Israël à ne pas précipiter ses soldats dans les zones encore peuplées.

L’assaut pourrait se poursuivre durant des semaines, mais déjà des voix interrogent en Israël : que fera l’armée des zones conquises ? Sinon y camper et tenter d’amadouer les autorités égyptiennes, qui ont fermé leur côté de la frontière. Le Caire refuse de collaborer avec Israël afin d’y acheminer une aide humanitaire manquant chaque jour plus cruellement aux Gazaouis.

L’armée se redéploie aussi pour la troisième fois en six mois dans le quartier de Zeitoun, dans la ville de Gaza, ainsi que pour la seconde fois à Jabaliya, au nord – où cinq soldats ont été tués le 15 mai par des tirs amis. Depuis le retrait initial des troupes du nord de l’enclave dépeuplé et détruit, en janvier, les militaires considèrent que l’essentiel de leur guerre est achevé.

Ils prévoient de mener durant des années encore des raids dans Gaza, afin d’épuiser lentement le Hamas. Mais ce n’est pas ce scénario qui se déroule aujourd’hui. Pour l’heure, les soldats campent sur un « corridor » au milieu de l’enclave autour duquel, dans le vide du pouvoir, le Hamas se restructure afin de harceler leurs positions. Les dirigeants du mouvement islamiste peuvent par ailleurs se satisfaire de voir Israël, seul maître de l’enclave, mener la descente aux enfers de Gaza sous les yeux des opinions occidentales et de la justice internationale.

M. Gallant est un interlocuteur privilégié de l’administration américaine, et leurs avertissements se font écho. Dimanche, le secrétaire d’Etat américain, Antony Blinken, dessinait presque avec les mêmes mots que lui la « trajectoire » impossible dans laquelle Israël s’enferre. S’il demeure sans fin à Gaza, l’Etat hébreu « hériter[a] d’une insurrection avec de nombreux combattants du Hamas, ou, s’il part [de Gaza], d’un vide rempli par le chaos, rempli par l’anarchie et probablement rempli à nouveau par le Hamas », estimait-il.

Le 15 mai, M. Nétanyahou a pour sa part jugé prématuré d’envisager le « jour d’après » avant que le Hamas n’ait été défait militairement. Il juge le mouvement encore assez puissant pour imposer sa loi et exclut en tout état de cause de remplacer « un Hamastan par un Fatahstan », renvoyant dos à dos les deux grands partis palestiniens.

Mercredi, le premier ministre a reconnu l’échec de sa tentative de coopter de grandes familles gazaouies, des clans, afin de les impliquer dans la distribution d’aide. « Il y a cent jours, j’ai demandé à l’échelon de sécurité de permettre aux habitants de Gaza, qui ne sont pas identifiés au Hamas, d’être intégrés dans la gestion civile de l’allocation des denrées alimentaires à Gaza. Cette tentative n’a pas abouti, car le Hamas les a menacés et a même blessé [et assassiné] certains d’entre eux pour en dissuader d’autres », déplorait-il. M. Gallant a favorisé, pour sa part, de discrètes distributions d’aide, avec le service de renseignement de l’Autorité palestinienne, qui ne furent pas plus fructueuses.

Depuis mercredi, les propos du ministre de la défense lui ont valu des critiques sévères des ministres de l’extrême droite religieuse, qui militent pour un nettoyage ethnique de Gaza et sa recolonisation. « Le plan de Gallant amènera l’Autorité palestinienne à Gaza et aboutira à un accord de réconciliation entre l’AP et le Hamas, ouvrant ainsi la voie, à Dieu ne plaise, à l’établissement d’un Etat terroriste arabe en Judée, en Samarie et à Gaza, et à la prise de contrôle de l’AP par le Hamas », a ainsi prévenu le ministre des finances, Bezalel Smotrich.

Homme de droite, « faucon » sécuritaire, M. Gallant est loin d’être un partisan de la solution à deux Etats. Comme l’état-major et les ministres issus du centre au sein du cabinet de guerre, il rêve d’une administration locale palestinienne désarmée et aussi docile que possible, épaulée par un contingent militaire égyptien et jordanien. Or, ces deux Etats voisins ne veulent pas en entendre parler.

Le président Abbas, âgé de 88 ans, s’obstine pour sa part à demander une reconnaissance internationale de l’Etat palestinien et un processus diplomatique menant à sa naissance effective, avant de prendre Gaza en charge. Ces exigences étaient jugées inacceptables par le gouvernement israélien avant l’attaque du 7 octobre 2023 par le Hamas. Depuis lors, elles relèvent pour lui de la provocation.

De nombreux cadres du Fatah, qui militent pour une réconciliation politique avec le Hamas, s’estiment par ailleurs incapables de contrôler Gaza sans l’assentiment des brigades islamistes. C’est en partie le constat que font, sous le sceau de l’anonymat, plusieurs sources proches des négociateurs israéliens.

Selon eux, les otages ne peuvent être libérés à la faveur d’un accord sans qu’Israël reconnaisse implicitement au Hamas un rôle, discret et non officiel, dans la gouvernance de l’enclave durant l’immédiat après-guerre et possiblement au-delà. « C’est le prix à payer », résume l’une de ces sources. Une part du gouvernement israélien apparaît prête à s’y résoudre, mais, pour les alliés d’extrême droite de M. Nétanyahou, ce serait un aveu de défaite inacceptable.

 

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P
Pourtant ce ministre est considéré comme un faucon... ( ou un vrai, c'est selon)
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