L’écrasement de Gaza à l’épreuve du serment d’Hippocrate

Publié le par FSC

Par Pierre Vladimir Ennezat, médecin des hôpitaux, cardiologue.
Tribune - L'Humanité du 17 septembre 2025

 

« Pourquoi, Pierre, se risquer à écrire sur la famine à Gaza ? » Cette question d’un ami est éminemment légitime n’ayant aucune formation universitaire en géopolitique, histoire, anthropologie, sciences sociales ou philosophie, n’ayant jamais travaillé pour Médecins Sans Frontières ou Médecins du Monde.

 

Effectivement, en parcourant le site du Programme Alimentaire Mondial, pourquoi ne pas alerter sur la situation au Soudan où près de 25 millions de personnes souffrent d’insécurité alimentaire grave à cause d’une guerre civile qui n’intéresse pas les grandes puissances, pourquoi pas la Somalie, l’Afghanistan ou Haïti ?

Mes patients originaires du Congo, Mali, Gabon, Guinée, Nigeria ou d’Irak m’évoquent souvent les conflits pour le pétrole, le gaz ou les minerais. Les conflits et les massacres contemporains du Proche-Orient ont cependant une résonance particulière. Certains dirigeants prétendent les mener ou les soutenir au nom d’une mission civilisatrice ayant pour but de nous protéger nous, occidentaux et démocrates, contre une menace, contre un étranger qui n’aurait pas les mêmes valeurs, qui n’aurait pas la même valeur…

Or, la relecture de l’histoire de l’humanité permet de prendre conscience que nos généalogies se perdent dans un mille-feuille de communautés diverses et variées. Sans nul doute, nous sommes tous des étrangers, des migrants.

Générosité, coopération, partage des connaissances et de la nourriture ont été déterminants pour la survie des quelques milliers de chasseurs-cueilleurs partis d’Afrique il y 200 000 ans, lesquels, après avoir traversé le Moyen Orient se sont dispersés à travers l’Europe (Ereb en langue sémitique), l’Asie (Assou) jusqu’à la Terre de feu après avoir franchi le détroit de Béring. Les notions de propriété privée, territoire, frontière ne sont apparues que bien plus tard.

Imaginons un instant que les éventuels descendants directs des Celtes puissent revendiquer la Terre des Angles – l’Angleterre -, des Saxons et des Jutes. Cette île fut appelée Britannia sous la domination de Rome jusqu’au mur d’Hadrien. Les Celtes eux-mêmes ont occupé les terres de ceux qui érigèrent les menhirs de Stonehenge ou de Carnac trois ou quatre mille ans auparavant. Avec leur chef Brennus, ils traversèrent les Alpes et marchèrent déjà sur Rome en -390.

À partir du Vème siècle, les limes de l’Empire romain furent submergées de tous côtés par les Francs, Angles, Saxons, Jutes, Vandales, Suèves, Hérules, Skires, Alains, Francs, Alamans, Wisigoths, Burgondes, Ostrogoths…, eux-mêmes repoussés par les Huns. Les Celtes ayant fui Britannia devinrent donc des immigrés en Armorique. De nombreux rois de France se sont référés à Clovis.

C’était un barbare, un Franc originaire de la région de Tournai, Chlodoweg en néerlandophone. Son épouse, Clotilde, était burgonde.

Des hommes du Nord (nort manni), les Vikings, navigateurs expérimentés venus de Scandinavie, s’installèrent définitivement dans l’estuaire de la Seine autour de l’actuelle ville de Rouen pour fonder la Normandie, au service du roi carolingien après avoir signé en 911 le traité de Saint-Clair-sur-Epte.

Ces Vikings accostèrent également la Terre des Angles. D’autres, les Varègues naviguèrent pour atteindre Kiev. Guillaume de Normandie, un descendant Viking, quitta Dives en 1066 pour conquérir la couronne d’Angleterre.
À l’origine, « païens » puis pour certains disciples d’Arius, les peuples se convertiront au catholicisme de gré ou de force sous la menace du glaive.

En 496 ou 506, Clovis épousa la religion catholique à Reims après ses victoires sur les Alamans et les Wisigoths. Les croisades successives entre 1095 et 1291 tentèrent en vain de contrôler Jérusalem. Seule celle de Frédéric II, empereur de la Francie orientale, parlant allemand, latin, grec, franco-normand, arabe, fut pacifique. En Occitanie, trois croisades seront nécessaires pour régler « la question Cathare » : « Tuez-les tous, Dieu reconnaîtra les siens ».

De même, les chevaliers Teutoniques exécutèrent un nettoyage ethnique lors des « croisades baltes » censées convertir les païens. Puis le Catholicisme fut lourdement entaché par des conflits atroces entre Protestants et Catholiques qui se poursuivirent bien au-delà d’une nuit tristement célèbre, celle de la Saint Barthélémy le 24 août 1572. Quant aux européens Juifs, ils n’ont jamais cessé d’être persécutés depuis le Moyen-Age.

On peut remonter jusqu’au « bon roi Dagobert ». Le concile Latran IV sous l’égide du pape Innocent III officialisa la discrimination des juifs avec le port d’un signum, la « rouelle », mais aussi celle des « sarrasins », les musulmans. Parenthèse heureuse du XIVe siècle, Casimir le Grand roi de Pologne accueillit les juifs expulsés de partout. L’Inquisition espagnole mit en place des « lois de pureté du sang ».

L’affaire Dreyfus fut hautement symbolique de cette judéophobie irrationnelle, historiquement née en Europe. Elle atteint son comble avec la mise en œuvre de la « Solution Finale de la question juive » sous le régime de l’Allemagne nazie.

Tribus, peuples, nations, empires, religions se sont également empilés en Asie mineure et sur le pourtour méditerranéen. Les Sémites se sont unis aux inventeurs de la première écriture, les Sumériens il y a plus de 4000 ans. Les armées macédoniennes d’Alexandre le grand, éduqué par Aristote, eurent le temps au IVème siècle avant JC de conquérir, d’exporter la culture grecque jusqu’en Inde, d’organiser les noces de Suze, de fonder Alexandrie et la dernière dynastie de l’Égypte antique.

La dernière de cette lignée, Cléopâtre, était grecque. Les guerres puniques cessèrent avec la chute de Carthage – « Delanda es Carthago » – en -146. Cananéens, Assyriens, Mèdes, Perses, Philistins, Hittites, Egyptiens, Phéniciens, Nabatéens, tribus israélites, Grecs, Romains, Byzantins, Turcs, Arabes, Mongols, Ottomans ont dominé successivement ou cohabité sur ces terres du Levant.

Un Saint Antoine fut égyptien. Saint Augustin, algérien, fut évêque d’Hippone (Annaba). L’Andalousie musulmane fut un refuge pour les non-catholiques jusqu’à la Reconquista. À l’inverse, la France de la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen, promulguait un décret de séparation et d’inégalité des vies en Algérie, celui d’Adolphe Crémieux le 24 octobre 1870. Le code de l’indigénat de 1881 aggravait la discrimination à l’encontre des musulmans, mais aussi de toutes les populations « indigènes » des colonies françaises.

Depuis la révolution agricole, notre terre commune a toujours été, semble-t-il, le théâtre de nombreux et terribles affrontements mais aussi, fort heureusement, de rencontres, d’alliances, d’échanges, d’unions, et de conversions. En revanche effacement, expulsion et déportation de populations sont des drames qui ne devraient plus se répéter.

Au lendemain de l’apocalypse de la Seconde Guerre mondiale et de la décolonisation, gratitude, cohabitation, égalités des vies et coopération devraient animer l’esprit des nouveaux arrivants envers ceux qui les accueillent en inventant un nouveau cadre de vie commune, de respect mutuel, sous l’égide de l’Organisation des Nations Unies (ONU).

Bien malheureusement depuis de longs mois, sous le regard impeccable de nos instruments : satellites, drones, avions, lunettes de précision, des images d’horreur nous arrivent quotidiennement de Gaza, une bande de terre entièrement clôturée, longue de 40 kms – comparable à la distance qui sépare Béziers de Narbonne, étroite de 6 à 10 kms – bombardée quotidiennement.

Tous ceux qui peuvent me rejoindre dans ma sensibilité de soignant, comprendront mon incompréhension devant l’abandon et le supplice de tant d’êtres humains qui souffrent et meurent derrière l’objectif de leurs propres smartphones. La dissonance est trop forte entre d’un côté, une médecine de pointe parfois excessive celle de nos sociétés d’abondance et de l’autre, un blocus alimentaire et sanitaire imposé à des innocents piégés entre mer et barbelés.

Pourquoi, en février dernier, avoir organisé une campagne de vaccination de masse de plus de 600 000 enfants contre la poliomyélite pour ensuite les affamer, les assoiffer, les abattre, les brûler, les ensevelir sous des décombres ? Des plans de transfert de populations civiles vers le Sud Soudan ou la Libye sont évoqués. Cela ne fait-il pas écho au projet Madagascar ? On ne peut combattre la barbarie en utilisant des stratégies barbares.

Un séquençage ADN massif, s’il était réalisé, révélerait de nombreux ancêtres communs entre les enfants et petits-enfants des rescapés des pogroms européens et des camps de la mort qui ont revêtu l’uniforme et les enfants de Gaza, de Cisjordanie et des autres pays limitrophes.

En tant que soignant dans une démocratie républicaine et laïque, c’est une chance inestimable que de pouvoir prendre en charge, sans entrave, des patients de toute religion, origine, ethnie, opinion, riches ou pauvres, avec ou sans papiers, libres ou en prison. Aucun espace pour l’empathie sélective n’est toléré dans notre système de soins. Le principe de soigner toute personne de toute condition conformément au serment d’Hippocrate, rédigé au IVe siècle avant J.-C., devrait s’imposer à tous les soignants notamment ceux de l’État d’Israël et d’ailleurs.

Les portes métalliques de Gaza devraient s’ouvrir de toute urgence pour installer, sous contrôle des institutions internationales, une immense cantine internationale et un immense hôpital international pour prendre soin des Palestiniens, des otages, des civils qui ont dû revêtir l’uniforme tous candidats aux traumatismes psychologiques. Et ces deux structures humanitaires devraient être financées par les fabricants et les exportateurs d’armes, les complices de ces crimes de guerre, de ces crimes contre l’Humanité.

L’enseignement de notre Histoire, de nos origines est d’une nécessité vitale, absolue, pour endiguer les violences. Maintenir les peuples dans l’ignorance permet de les mener vers l’impasse du suprémacisme, vers l’impasse de l’Apartheid.

Dans ces conditions des Martin Luther King, Nelson Mandela, Mahatma Gandhi et des mouvements pour les droits civiques pourront naître dans chaque communauté et unir leurs forces pour libérer les opprimés, délivrer les oppresseurs de leurs funestes objectifs. Dans ces conditions nous pourrons enfin bâtir une maison commune. « I have a dream ».

 

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