Annie Ernaux, Maylis de Kerangal, Karim Kattan... 17 écrivains poussent un cri au nom de la Palestine

Publié le par FSC

Muriel Steinmetz
L'Humanité du 1er octobre 2025

 

Ces 17 écrivains affirment, comme dans le poème de Mahmoud Darwich, qui donne son titre à l’ouvrage, que « sur cette terre, il y a ce qui mérite vie. On l’appelait Palestine. On l’appelle désormais Palestine ». Ici, le 29 septembre 2025, des billets ordonnant aux habitants d'évacuer Gaza sont lancés par l'armée israélienne.© REUTERS/Ebrahim Hajjaj

 

Dix-sept écrivains s’insurgent avec force, dans un livre qui vient de paraître, sur le sort abominable infligé, depuis trop longtemps, à un peuple qui ne demande qu’à vivre et qu’on assassine méthodiquement.
Ils sont 17 écrivains, palestiniens, franco-palestiniens et français, à dénoncer l’inacceptable des crimes commis contre la Palestine. Il y a notamment Annie Ernaux, Maylis de Kerangal, Aurélien Bellanger, Jean-Marie Gustave Le Clézio, Éric Vuillard, Karim Kattan, Yara El-Ghadban… Tous déclarent : « Il s’agit, comme lors des moments les plus tragiques de l’histoire, de faire entendre la force de la littérature pour ressentir la douleur humaine, exprimer la valeur et la dignité de chaque vie. » Les droits d’auteur du collectif seront intégralement reversés à l’ONG Médecins du monde.
Chacun a signé un texte bref. Il faut écrire pour dire l’indignation collective face au peuple palestinien, à qui on « interdit un état de vie » (Jean Hatzfeld). On doit continuer à parler, malgré le sentiment d’impuissance, qui est « lui-même une production du pouvoir » (Édouard Louis et Nan Goldin). Même si tout a été crié sans résultat, même si Gaza continue d’être « néantisée », il est urgent de ne pas tomber dans « l’accoutumance », dans le « silence assassin » (Patrick Chamoiseau). Tous affirment, comme dans le poème de Mahmoud Darwich, qui donne son titre à l’ouvrage, que « sur cette terre, il y a ce qui mérite vie. On l’appelait Palestine. On l’appelle désormais Palestine »1.

Karim Kattan, Joseph Andras, Aurélien Bellanger


Doha al-Kahlout (née à Gaza en 1996) inscrit sur la page les noms et prénoms d’écrivains, de plasticiens, de photographes assassinés par l’armée israélienne. « Il en va de notre humanité » (Annie Ernaux), car c’est un « massacre » absolu à Gaza, où sont tués « des bébés à la mamelle » de leur mère (Kattan cité par Le Clézio). Une « apocalypse dans une zone d’à peine 400 kilomètres carrés » (Doha al-Kahlout).
Joseph Andras déclare : « Nous savons tout », « que dire de plus ? » et martèle qu’à « 3 000 kilomètres de la France un gouvernement fasciste (…) mène un génocide ». Il s’agit d’une « oppression coloniale historique », précise-t-il. Les enfants tués ne sont pas des erreurs ni des « ordres mal donnés », mais un « ravage méthodique revendiqué ». L’objectif du gouvernement israélien n’est pas de ramener les otages ni de vaincre le Hamas, mais de « se « réinstaller » dans ce territoire minuscule sous blocus depuis 2007 ». L’idée à terme étant de vider Gaza, de réaliser le « premier complexe de luxe fondé sur une fosse commune » (Aurélien Bellanger).
Andras rappelle que « c’est l’Europe qui a voulu l’enfer pour les juifs ». C’est « l’Europe raciste, la guerre achevée, l’extermination accomplie par la contre-révolution nazie, qui a cru bon de recracher son racisme au loin comme un pépin ». Les deux douleurs, juive et palestinienne, vivent en nous, dit-il encore, « mais les Palestiniens n’ont pas orchestré la Shoah » ; « c’est l’État français hanté par Pétain qui a contribué au vote du « partage » onusien de novembre 1947 ».

Maylis de Kerangal, Alain Damasio


Maylis de Kerangal porte son attention sur les convulsions de la terre de Gaza, retournée sans relâche depuis deux ans par les bombardements : 53,5 millions de tonnes de gravats, un mot qui « dans les guerres fusionne les hommes et les débris », soit « un pan de mur et le corps d’un enfant ». On compte neuf écoles sur dix détruites, les 12 universités toutes anéanties, 92 % du tissu urbain parti en fumée. Les bulldozers déblaient le terrain pour faciliter la circulation des engins militaires, rasant ce qui est encore debout, pas grand-chose, hormis les stèles des cimetières. L’écrivaine emploie le terme d’« urbicide ».


Karim Kattan, dans sa contribution intitulée Ce qui me reste pour vous parler bégaie sur la page un texte fragmenté, face à « votre arrogance de Français, d’Euro p p p péens (mon arrogance de Français de putain d’Européen palestinien ». Le romancier de science-fiction Alain Damasio imagine que des enfants palestiniens ressuscitent dans le ventre d’Israéliennes, toujours plus nombreux à mesure que le génocide s’intensifie. À terme, la bande de Gaza se métissera « d’une façon inattendue »…
L’éditeur Vassili Sztil note que ce recueil a été imaginé dans « l’urgence de la situation de famine à Gaza, à la fin du printemps 2025, alors que les voix s’élevaient face au blocus complet par Israël de l’aide humanitaire ». La publication a lieu au moment où la France reconnaît l’État palestinien, ce que ne savait pas encore Éric Vuillard lorsqu’il composa le texte qui clôt l’ouvrage : Il va pourtant bien falloir faire quelque chose.


(1) Extrait de La terre nous est étroite et autres poèmes (1966-1999), traduit de l’arabe par Elias Sanbar, Gallimard, 2000

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article