« Inside Gaza » sur Arte : « Les journalistes palestiniens tiennent leur âme dans une main et leur équipement dans une autre »
L'Humanité du 28 novembre 2025
Membres permanents du bureau de l’AFP à Gaza, Adel Zaanoun et Mohammed Abed ont vécu de l’intérieur la déflagration du 7-Octobre, puis les premiers mois du génocide perpétré par Israël, avant de pouvoir fuir l’enclave début 2024. Ils se retrouvent, avec leurs collègues Mahmud Hams et Mai Yaghi, au centre de « Inside Gaza », un documentaire construit à partir de leurs images captées sur le terrain.
Triste destin que d’avoir fui un génocide, de continuer à le documenter, quand, au même moment, la communauté internationale remet en cause votre intégrité. C’est pourtant ce que vivent nombre de journalistes palestiniens depuis deux ans. Adel Zaanoun et Mohammed Abed ne font pas exception. Le premier est le plus ancien membre de l’Agence France-Presse à Gaza, qu’il a rejoint en 1994 à 19 ans ; le second est un photographe reconnu pour avoir couvert des conflits au Soudan, en Égypte et à Gaza. Tout cela a été effacé après les massacres du 7 octobre 2023.
En un instant, leur vie, comme leur déontologie, a été remise en cause. Cette trahison des médias internationaux ne les a pas empêchés, eux et leurs collègues Mai Yaghi et Mahmud Hams, de poursuivre leur travail. Le documentaire Inside Gaza, réalisé par Hélène Lam Trong, rend hommage à ce sacrifice. Basé sur les photos, les vidéos et les souvenirs de ces quatre journalistes propulsés dans le génocide de leur propre peuple, ce documentaire est un monument d’humanité. Malgré les pertes de proches, la famine qui s’installe et l’abandon, ils sont restés debout. Pour que ces images leur survivent.
Le documentaire « Inside Gaza » s’appuie sur les vidéos et les photos que vous avez captées pendant le génocide du peuple palestinien, dont vous faites partie. Comment rester concentré et motivé dans une telle situation ?
Ce n’est pas facile de se concentrer, de couvrir les massacres commis à Gaza depuis l’extérieur. Quand vous êtes sur le terrain, travailler n’est pas compliqué. Vous pouvez vous concentrer sur les couleurs, les sons, tous les détails qui vous entourent. En revanche, de l’extérieur, vous vous battez pour obtenir toujours plus d’informations, toujours plus de détails. Nous avons quitté Gaza à la fin du mois d’avril 2024. Le film se concentre sur le début de la guerre, et non sur les derniers mois du conflit.
Aujourd’hui, la situation est de plus en plus catastrophique, de plus en plus destructrice. Lorsque le film a été réalisé, environ 30 000 Palestiniens avaient été tués. Aujourd’hui (l’entretien a été réalisé vendredi 10 octobre – NDLR), nous parlons d’au moins 70 000, voire 75 000 morts, et il y a encore 25 000, 30 000, voire encore plus, de victimes coincées sous les décombres. De même, au moment où le film a été réalisé, les estimations tablaient sur peut-être 60 % de destruction au sein de la bande de Gaza. Maintenant, nous parlons de plus de 90 %. Certes, nous sommes dehors maintenant – l’essentiel de l’équipe, sauf un seul d’entre nous, resté dans le sud de l’enclave – mais nous continuons à couvrir Gaza.
Un autre point important dans ce film est cette notion d’être devenu un correspondant de guerre chez soi, à travailler sur un génocide dont les cibles sont sa famille, ses amis, ses collègues et sa culture. Qu’est-ce qu’une telle réalité provoque ?
Avant ce génocide, nous avons couvert plusieurs guerres ainsi que les soulèvements des révolutions arabes en Syrie, en Libye et en Tunisie. Mais cela devient totalement différent lorsque vous travaillez sur votre peuple, avec votre famille sous les bombes. Aucune expérience n’est comparable. Nos proches et nos amis ont été tués. Au départ, nous pleurions beaucoup. Nous avions constamment peur. Puis, vous commencez à perdre vos sentiments. Il était – et il l’est pour nos confrères restés sur place – de notre devoir de travailler sans ressentir quoi que ce soit. Pour que les crimes commis contre notre peuple soient documentés, nous avons dû devenir des machines.
Nous perdions l’accès à Internet, à l’eau et à la nourriture. Nous perdions tout. Mais, malgré cela, nous avons continué, car c’était notre devoir. Je ne veux pas dire que seuls les journalistes palestiniens sont des héros, mais, dans ce moment historique, ils tiennent leur âme dans une main et leur équipement dans une autre. Vous pouvez imaginer cela ? Avec le recul, je pense que le plus important fut de continuer, malgré tout, à serrer dans nos bras des collègues, des amis et membres de nos familles quand un proche, parfois un enfant, était tué. Le journalisme passait au second plan.
Adel Zaanoun: Nous ne pouvions pas assurer notre propre protection. Donc, comment assurer celle de nos enfants ? C’était très dur. Nous ne pouvons pas oublier ce moment. Tout a été détruit : il n’y a plus de bâtiments, plus de maisons, plus de rues. Il n’y a plus rien à Gaza. Si ma femme et mes enfants ont pu fuir les massacres, ma mère, mes trois frères et mes trois sœurs sont restés au cœur de cet enfer.
Depuis le tournage de ce documentaire, entre la bande de Gaza et la reconstruction d’un semblant de vie à la suite de l’exil, les assassinats de journalistes palestiniens se sont multipliés à un rythme sans précédent. Pourtant, leur travail n’a cessé d’être remis en cause par les médias internationaux, et notamment occidentaux. Êtes-vous dégoûté, en colère, par ce manque de soutien durant de longs mois ?
Mohammed Abed: Nous sommes Palestiniens, mais nous sommes des professionnels. Ce film est très important pour nous. Le monde entier, les prochaines générations et les médias sauront ce qu’il s’est passé. Nous n’avons jamais pensé que le massacre des journalistes allait cesser. Les Israéliens ne respectent pas le droit international, ni la justice, et continuent de nous tuer les uns après les autres. Plus de 250 d’entre nous ont été assassinés. Aucune loi, aucun mandat émis par une cour de justice, aucun droit humain n’est respecté dans ce génocide. Israël continuera à tuer des journalistes, qu’ils se trouvent à l’intérieur d’un hôpital ou avec des enfants.
Nous avons réalisé ce film pour demander à tous les journalistes étrangers de ne pas fermer les yeux. Ne vous taisez pas, ne jugez pas vos confrères et consœurs palestiniens, car si vous fermez les yeux sur ce qu’il s’est passé à Gaza, le meurtre des journalistes deviendra normal. À l’avenir, quel que soit le conflit, les journalistes seront tués en masse. La réalité est que l’armée israélienne a reçu l’autorisation de massacrer les journalistes. Nous devons donc, tous ensemble, mettre fin à cette tuerie, comme le préconisent les droits humains et le droit international. Nous disposons de lois qui nous protègent en tant que journalistes. Personne ne les respecte.
Plus d’un an et demi après votre exil de Gaza, et alors qu’un semblant de paix pourrait se construire dans les prochains mois, reste-t-il de l’espoir ?
Adel Zaanoun: Aujourd’hui, nous sommes très heureux qu’un cessez-le-feu ait été accepté. Mais nous restons inquiets. Les bombardements continuent et nous avons peur que la paix soit enterrée à nouveau. Nous prions pour que ce cessez-le-feu se poursuive et mette fin à la guerre. Nos familles et notre peuple ne souhaitent que vivre normalement, comme n’importe où ailleurs dans le monde. Pour le moment, mes collègues et moi souhaitons retourner à Gaza. Quand nous y autorisera-t-on ? Nous n’en savons rien.
Inside Gaza, Documentaire, Arte, Mardi 2 décembre, 21 heures.