Au sud du Liban, une « course entre la préservation de la mémoire et les destructions » menées par Israël

Publié le par FSC

Par Laure Stephan
Le Monde du 21 août 2026

 

Après le retrait de forces israéliennes à Zaoutar El-Gharbiyé (Liban), le 28 juillet 2026. DIEGO IBARRA SÁNCHEZ POUR « LE MONDE »

 

Des Libanais, au sein d’associations ou de façon personnelle, cherchent à collecter images et témoignages afin de conserver la mémoire de la région, en partie occupée par les Israéliens, et d’en faire connaître la richesse historique.
Adib Farhat ouvre le colis qu’il vient de recevoir : deux petites peintures de paysages du sud du Liban et des magazines anciens. La passion du jeune producteur de films pour les archives liées à la région méridionale libanaise est ancienne, comme en témoignent les cartons entreposés dans son bureau à Beyrouth, remplis de vieux journaux. Mais l’intensité des démolitions menées par Israël dans le sud du Liban, occupé en partie, a provoqué une « course entre la préservation de la mémoire et les destructions », estime-t-il.


Lui-même a dû évacuer certaines de ses archives d’Arab Salim, la localité du sud du pays où il vit depuis le déclenchement de la dernière guerre entre Israël et le Hezbollah, le 2 mars, en partie gelée depuis le cessez-le-feu du 20 juin. L’armée israélienne dynamite cependant chaque jour des maisons dans la zone occupée et mène des bombardements aux alentours de cette région. Plus de 20 villages frontaliers ont été rasés depuis une première trêve en avril.


Adib Farhat guette aujourd’hui, pour son fonds d’archives, ce qui est lié à l’histoire du sud du Liban en général et ce qui se rapporte au dernier conflit. Photographies, objets, livres, ou témoignages oraux qu’il collecte lui-même : tout l’intéresse. La région méridionale a connu, depuis des décennies, de multiples périodes de guerre liée à l’Etat hébreu, bien avant la naissance, dans les années 1980, du Hezbollah, mouvement armé chiite soutenu par l’Iran. Le Sud a aussi vécu sous occupation israélienne de 1978 à 2000, une époque dont Adib Farhat a conservé des laissez-passer en hébreu et en arabe qu’il fallait montrer à la milice supplétive libanaise chargée d’administrer la zone pour le compte d’Israël.

« Raconter nous-mêmes notre histoire »


« Je ne veux pas que mon histoire soit oubliée. C’est cela mon moteur pour archiver, et non l’envie de parler de la guerre, explique l’artiste, qui aimerait ouvrir un musée en ligne, puis un centre culturel dans le Sud, quand la situation sera plus calme. Le travail d’archivage permet d’appuyer notre récit, de raconter nous-mêmes notre histoire. » Il est l’un des curateurs d’une exposition autour de la mémoire de la région meurtrie, « Hkeeli ya Jnoub » (« raconte-moi, ô Sud »), qui sera à nouveau visible en septembre à Beit Beirut, un musée de la capitale.


L’exposition, qui mêle souvenirs personnels et historiques, a d’abord été l’occasion, pour les visiteurs originaires du Sud, de faire revivre leurs villages : une carte murale détaillée de la région s’est progressivement recouverte de photographies. « Nous avons recueilli plus de 460 photos représentant plus de 35 localités. Elles évoquent des moments en famille, des maisons, des paysages… La régie du tabac [une culture phare du sud du Liban] nous a transmis aussi des photos de cultivateurs », explique Delphine Darmency, cocommissaire de l’exposition. Les clichés, dont une partie va être conservée au musée, tranchent avec la dévastation du Sud aujourd’hui.


Selon Delphine Darmency, certains contributeurs sont revenus exprès au musée pour s’assurer que leur photo était exposée sur la carte. Israël interdit les retours de la quasi-totalité de la population dans la zone occupée, une mesure qui vise essentiellement les chiites, majoritaires dans le Sud. Les responsables israéliens affirment qu’il n’y aura pas de retrait prochain de leurs troupes. Le sentiment de dépossession et la crainte que la perte se prolonge ont alors rendu plus urgent le désir de témoigner.
« On assiste dans cette région à la destruction par Israël d’une communauté – les chiites – au motif qu’elle a abrité l’ennemi, le Hezbollah. La même tactique a été appliquée dans la bande de Gaza, considère Mohanad Hage Ali, expert au Malcolm H. Kerr Carnegie Middle East Center à Beyrouth. C’est une forme radicale de contre-insurrection. Elle porte aussi le nom de nettoyage ethnique. »


Il s’agit, en réaction, de témoigner de ce qui a existé, avec l’espoir d’une réhabilitation. Ainsi, l’ONG Biladi, qui se consacre au patrimoine culturel, collecte elle aussi images et récits d’habitants. Avec des étudiants en architecture de l’université publique, le groupe prépare un inventaire des édifices à la valeur historique, comme des souks, des mosquées, des mausolées ou des maisons anciennes, qui se trouvent en zone occupée.

« Un patrimoine architectural méconnu »


« Nous voulons faire connaître la valeur d’un patrimoine architectural méconnu qui a malheureusement fait parler de lui à cause de la guerre. Nous voulons aussi expliquer l’ampleur des destructions, dit Joanne Bajjaly, directrice de Biladi. Nous parlons d’une histoire vieille de plusieurs centaines d’années, dont la perte est un préjudice non seulement pour les habitants de la région, mais pour tous les Libanais. »
L’ONG avait déjà accumulé, après la guerre de 2024, des photos et des témoignages sur la ville de Nabatiyé et quatre localités environnantes, et documenté les destructions. Certaines, comme Kfar Tebnit, sont parmi les plus touchées aujourd’hui par les opérations de dynamitage. Le village se situe aux abords de la colline Ali-Taher, dont Israël veut prendre le contrôle, accusant le Hezbollah d’y avoir bâti d’importantes infrastructures souterraines.


Israël a invoqué la nécessité militaire pour justifier les destructions de villages. Mais, pour Joanne Bajjaly, « il est clair qu’il y a une tentative d’éradiquer l’histoire des habitants du Sud et de leur terre ». Et de préciser : « Des lieux emblématiques comme la maison Mirza [construite en 1936, caractéristique par son architecture et son rôle social], à Nabatiyé, ont été démolis. Dans cette ville, comme à Khiam ou Bint Jbeil [deux localités frontalières d’Israël], les monuments historiques ont été au cœur de la destruction. »


L’ONG prévoit d’organiser une exposition en recensant les destructions. Son projet d’inventaire en cours devrait bénéficier d’un partenariat avec le ministère de la culture. Ce dernier a obtenu, en juillet, de faire classer cinq citadelles méridionales dans la liste du patrimoine mondial en péril de l’Unesco. Diverses associations et groupes locaux participent aujourd’hui à enrichir les archives concernant ces sites, souligne Jad Tabet, conseiller du ministre de la culture, Ghassan Salamé. Un appel à préserver la mémoire culturelle du Sud a aussi été lancé, en juillet, par le ministère. Mais pour Adib Farhat, l’implication du gouvernement est insuffisante. Il reconnaît dans le même temps que ce dernier « est impuissant face à la machine de mort israélienne ». Joanne Bajjaly regrette pour sa part que trop peu d’acteurs associatifs soient impliqués face à l’ampleur de la tragédie.

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