Les Belges debout contre l’austérité
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Europe Ce mercredi 26 novembre était le troisième jour de mobilisation historique pour le plat pays. En lutte contre le budget austéritaire de leur gouvernement, les travailleurs ont fait pousser les piquets de grève partout et promettent que ce n’est pas fini.
Bruxelles (Belgique), envoyé spécial.
Dans une Bruxelles glaciale et déshabillée de ses feuilles, les piquets de grève ont fleuri ce mercredi 26 novembre. Après les cheminots et les fonctionnaires lundi et mardi, ce sont les travailleurs du privé qui étaient appelés à débrayer par l’intersyndicale dans tout le pays. Des heures avant que le soleil ne se lève sur la capitale belge, les chauffeurs poids-lourd, les employés des cimenteries et autres ouvriers du secteur logistique bloquent les portails de leurs entreprises et allument les cafetières, les tonneaux de bois, les palettes, bientôt les barbecues. Comme pour réchauffer le pays face aux attaques antisociales qu’a concoctées le gouvernement « Arizona », pour les couleurs des quatre partis de la coalition emmenée par le premier ministre nationaliste, Bart De Wever.
Pour le désert de précarité qu’elle annonce, aussi. Sous la nuit bleue, les salariés d’Autajon Packaging sont tous sur le parking, doudounes rouges de la Fédération générale du travail de Belgique (FGTB) sur le dos. Claudio, un grand gaillard d’une quarantaine d’années, est venu soutenir ses anciens camarades avant d’aller pointer dans sa nouvelle boîte, qui n’a pas de syndicat.« On n’est pas occupés à vivre, on survit. Si on se permet un petit écart à la fin du mois, c’est parce qu’on s’est serré la ceinture, fulmine-t-il avant de craquer.Ma mère pensionnée (retraitée – NDLR) touche 1 400 euros à taux plein et, quand mon père est décédé au milieu du mois, on on a dû rembourser la moitié de la pension qu’il avait touchée ! »Les pensions de retraite sont l’une des oasis que veut assécher le budget austéritaire de l’Arizona, en les réduisant via un système de bonus-malus. Il veut, pêle-mêle, repousser l’âge de départ à la retraite de 65 à 67 ans, limiter les allocations-chômage à deux mois, forcer les malades à reprendre le travail, augmenter le prix de l’électricité, de l’essence et du gaz, étendre la TVA, réduire les subventions aux crèches, augmenter le temps de travail des profs mais pas leur salaire…« Un scandale », résume Dona Balbo, secrétaire régionale de la CGSP, la branche services publics de la FGTB. Autour d’un pain-saucisse au dépôt de bus de Haren, au nord-est de la capitale, elle déplore cette maltraitance des« travailleurs qui ont cotisé toute leur vie et qui peuvent perdre jusqu’à 5 % par an sur leur pension ».
« La retraite, on ne sait même pas si on l’aura, alors qu’on travaille sous la pluie, dans les sous-quais, pendant des années, souffle Anas, jeune ouvrier métallo, en fusillant du regard les fenêtres du premier étage, où les employés pianotent.On aurait dû les bloquer, ils auraient télétravaillé mais auraient loupé leur réunion, au moins. »Il ne le dira pas à la jeune femme qui vient flirter avec l’un de ses camarades, avant de quitter le piquet pour son bureau. Partout, dans les rues de la capitale débarrassée de ses embouteillages, la même détresse chez les zinnekes (« bâtards », le surnom affectif des Bruxellois cosmopolites). Benasser, 65 ans et la majorité passée à réparer des ascenseurs, mange un croissant chaud devant les grilles de son second chez-lui.« C’est un recul social, les gens se sont battus pendant des années, regrette celui qui est syndiqué à la Confédération des syndicats chrétiens.Partout en Europe, le capitalisme augmente les heures de travail et la “flexibilité”, et tout le monde va être touché. »
« on a travaillé à la convergence »
À Tour et Taxis, le quartier industriel du nord de la capitale, des centaines de personnes sont réunies contre le projet budgétaire et soutiennent les aides ménagères, travailleuses majoritairement en temps partiel. Il y a beaucoup de jeunes, qui dansent sur le groupe de rap américain OutKast, et même ceux du syndicat libéral, la CGSLB.« Je n’ai pas encore 50 ans et je suis épuisée moralement, lance Gisèle Wumba, aide ménagère et déléguée FGTB de Bruxelles.67 ans, ce n’est pas possible, il vaut mieux s’épuiser physiquement. On peut commencer à 4 heures et finir à 16, multiplier les tâches trop vite, subir la pression du bureau qui se fiche de nous… Ce sont les formations syndicales qui nous permettent de soutenir les collègues qui n’osent pas parler. »La formation, c’est l’une des clés de la FGTB dans le succès de ce mouvement social, construit au long cours.« Les grèves et manifestations étaient locales au départ, puis on a travaillé à la convergence avec le monde de la culture, les associations comme Amnesty International, de défense des droits des migrants, explique Florence Lepoivre, secrétaire générale du syndicat à Bruxelles.Et la mobilisation grossit, car de plus en plus de gens comprennent concrètement ce qu’ils vont vivre. »Jusqu’à la manifestation du 14 octobre, qui a rassemblé entre 120 000 et 140 000 personnes dans les rues de la capitale, et cette grève générale qui concentre le mal-être des travailleurs. Leur déception aussi, certains ayant voté pour le Mouvement réformateur (MR) qui leur a promis 500 euros de plus en 2024. Aujourd’hui, le MR, qui a intégré des figures d’extrême droite, fait partie de la coalition Arizona, et des voitures de police protégeaient ce mercredi le siège du parti.
Dans le quartier populaire de Marolles, le CHU Saint-Pierre bouillonne. Les soignants sont mobilisés depuis dimanche soir, en se relayant toutes les trente-six heures. Devant l’entrée, les drapeaux palestiniens pendent au-dessus des stands, et les infirmières et étudiants en médecine chantentBella ciaoouShoot Arizona, le hit politique des rappeurs Achille & Tmoin.« J’ai vu un chef balayer l’entrée, donc ça fonctionne », plaisante Marc Lancharro Rodriguez, délégué FGTB, avant de déplorer« l’explosion des burn-out après le Covid »et le manque d’infirmières. Lailla, Farah, Lalia et Catherine sont sorties en douce, manteaux sur l’uniforme bleu ciel.« Je suis consciente qu’il faut des coupes dans le budget, sinon le déficit de l’hôpital se creuse et c’est toi qui paies », lance l’une, reprise par l’autre :« Mais non, il faut que tout le monde prenne sa part ! On utilise les primes pour régler les factures accumulées, on va se soigner dans le privé parce qu’il n’y a plus de place dans le public, tout se dégrade. »Le gouvernement Arizona présente son budget jeudi au Parlement. Le mouvement social ne s’asséchera pas.