Novalim : un programme innovant et efficace contre la précarité alimentaire en Seine-Saint-Denis
L'Humanité du 21 avril 2026
Durant deux ans, Action contre la faim et le département ont mis en place le programme Novalim, qui conjugue aide financière et incitation à « mieux manger ». Une expérimentation qui ne demande qu’à entrer dans le droit commun.
La précarité alimentaire ne manque pas de statistiques chocs. Elle se mesure à l’aune des 5,6 millions d’inscrits à l’aide alimentaire en 2025, selon la Cour des comptes. Du 1,3 million de bénéficiaires des repas distribués par les Restos du cœur à l’hiver 2024-2025, dont 110 000 enfants de moins de 3 ans. Ou des 14 % de personnes supplémentaires accompagnées par la Croix-Rouge entre 2021 et 2024.
Au quotidien, ses conséquences sont « multifacette », explique le Crédoc (Centre de recherche pour l’étude et l’observation des conditions de vie) : « 7 % de la population sont contraints, chaque semaine, de réduire leur nombre de repas par manque de moyens financiers », « 9 %, leurs portions alimentaires » ; 9 % indiquent se priver de viande, de volaille ou de poisson ou moins un jour sur deux. Plus globalement, « 12 % déclarent ne pas avoir assez à manger et 16 % disent plus généralement se restreindre »…
Non-recours aux aides alimentaires
Face à ce fléau – qui contraint aussi un tiers des étudiants à sauter régulièrement un repas par manque d’argent, selon le baromètre 2025 Ifop pour l’organisation estudiantine Cop1 – les associations de solidarité et les ONG environnementales, comme les collectivités locales et les services de l’État ne restent pas les bras ballants. Des initiatives ont fleuri pour faire face à cette urgence devenue permanente.
D’autant qu’une nouvelle difficulté s’est fait jour : la moitié des personnes en précarité alimentaire qui pourraient accéder à un repas ou à un panier gratuits, aux épiceries sociales et solidaires ou aux tickets et bons alimentaires n’exerce pas ces droits. Le recours au système D (invendus, produits peu chers du hard-discount ou de fast-food, ou repas sautés…) explique en partie cette situation. Mais « la honte, la gêne ainsi que l’idée que l’on n’a pas droit à cette aide sont de puissants freins », décrypte le Crédoc.
« Faire la queue pour récupérer un panier de denrées que l’on ne choisit pas forcément met à rude épreuve la dignité de la personne et peut être vécu comme stigmatisant. Être réduit à la position du bénéficiaire d’une solidarité décidée ailleurs dépossède de sa citoyenneté et de son pouvoir d’agir », explique Nicolas Bricas, titulaire de la chaire alimentations du monde à l’Unesco.
Citoyenneté alimentaire
De nouvelles formes de solidarité ont vu le jour pour permettre de passer de l’urgence alimentaire à une citoyenneté alimentaire. Des programmes « faits avec » les « usagers », créateurs de droits et intégrant la précarité alimentaire dans les enjeux plus vastes de l’accès à une alimentation durable et de transition écologique et sociale.
Des formes locales de sécurité sociale de l’alimentation ont déjà été mises en place sous l’impulsion de plusieurs collectivités territoriales. Le Réseau Cocagne déploie ses « places à vivres », là encore en coopération avec les collectivités et services de l’État. Action contre la faim vient, quant à elle, de dévoiler le bilan de son expérimentation Vital’im.
Déployée entre fin 2023 et fin 2025 dans quatre villes de Seine-Saint-Denis, cette initiative a testé en partie la proposition SN6.1.5 formulée par la convention citoyenne pour le climat en 2022, laissée de côté par Emmanuel Macron. Celle-ci consistait à « mettre en place des chèques alimentaires pour les plus démunis, à utiliser dans les Amap (association pour le maintien d’une agriculture paysanne) ou pour des produits bio ».
Des emplettes bonifiées
En Seine-Saint-Denis, département le plus pauvre de France, l’ONG a, sous l’impulsion du conseil départemental et avec le soutien du programme de l’État Mieux manger pour tous, proposé une aide financière fléchée sur l’alimentation de 50 euros par mois et par personne, durant six mois, à des habitants de Montreuil, puis de Sevran, Villetaneuse et Clichy-sous-bois. Ici, pas question de bons alimentaires pouvant stigmatiser son utilisateur.
Cela consistait en une carte de paiement de type titre-restaurant fournie par le groupe Upcoop, qui permettait d’acheter dans un grand nombre de magasins alimentaires et de restaurants. Puisqu’il s’agit d’inciter à consommer des produits frais et sains, chaque emplette en « magasins durables » (bio, circuit court…) et chaque achat de fruits et légumes en grande distribution étaient bonifiés d’un crédit supplémentaire sur la carte de 50 % du montant déboursé. Dans le même temps des ateliers et activités autour de l’alimentation durable ont été proposés, sur la base du volontariat, par une trentaine d’associations locales. Et des comités d’usagers se sont tenus dans la durée pour tenir compte des retours d’expérience.
Quatre populations visées
En deux ans, 1 351 personnes (529 ménages) ont profité de ce coup de pouce après avoir été sélectionnées par un comité constitué des services sociaux et de centres de protection maternelle et infantile du département, des municipalités impliquées, des associations de solidarité et du bureau de la vie associative de l’université Sorbonne Paris-Nord. Les étudiants de Paris-VIII, les ménages des quartiers prioritaires de la ville, les personnes âgées et les familles avec des enfants de moins de 3 ans ont été ciblés. Des personnes qui, en plus de leurs difficultés financières, de logement ou d’emploi, souffraient de ne pas manger suffisamment ni en quantité (42 %) ni en qualité (36 %).
« Je n’achète plus de produits ultratransformés, je suis moins isolé et je sens un mieux-être mental. »
Quatre mois après la clôture de l’expérimentation, le bilan a été tiré mardi 14 avril. Premiers bienfaits : les usagers ont modifié leurs habitudes de consommation alimentaire, concernant la quantité des aliments (58 %), la consommation de produits bio (61 %), la diversité des aliments (75 %) et la qualité des produits (80 %). La bonification pour consommer des aliments durables a été utilisée par 66 % des usagers. Et la moitié d’entre eux ont participé aux ateliers d’accompagnement.
Milaine, usagère de Montreuil, souligne l’effet « magique » de la bonification. « J’avais une réserve jusqu’à la fin du mois alors que d’habitude, passé le 20 de chaque mois, je n’ai plus de sous. » Désormais, Karim Chadi s’occupe mieux de lui : « Je n’achète plus de produits ultratransformés, je suis moins isolé et je sens un mieux-être mental. » Quant à Nadia Hammoudi, dont le passage à la retraite fut synonyme de chute du pouvoir d’achat, « l’aide financière (lui) a permis d’accéder à la qualité bio ». Si bien qu’elle se sent « en meilleure santé ».
La fin de l’expérimentation a bien sûr signifié le retour de la précarité alimentaire les mois suivants. Mais à un degré moindre. « Le dispositif fonctionne, il a eu un réel impact sur la précarité et sur les changements de pratiques alimentaires. Mais les apports bénéfiques à long terme dépendent du niveau de précarité et de l’aide financière monétaire fournie par Vital’im », analyse Action contre la faim. L’ONG formule tout un tas de préconisations pour espérer voir son programme repris par d’autres, ailleurs, voire être généralisé dans le droit commun.
Plusieurs millions à trouver
Ce qui n’est pas gagné. « Le passage à l’échelle est peu évident, analyse Luc Lambert, du pôle solidarité du conseil départemental de la Seine-Saint-Denis. Vital’im n’est pas qu’un transfert monétaire. Il faut garder l’accompagnement social et fédérer autour de ce dispositif. Et il va falloir parler gros sous. On a bénéficié d’une importante aide de l’État (1,5 million sur les 2,3 millions du test). Les départements peuvent aider. Mais il faut trouver plusieurs millions d’euros ailleurs. »
Un rapport de 2019 des inspections générales des finances et des affaires sociales, consacré à la lutte contre la précarité alimentaire, estimait entre 1,5 milliard et 3,5 milliards d’euros chaque année le financement public nécessaire pour alimenter un système de chèque alimentaire de 20 à 30 euros par mois et par personne. « Il faut réfléchir à un universalisme proportionné, réagit Denis Durand, de la direction générale de la cohésion sociale. En ciblant des publics prioritaires comme les femmes enceintes, les 18-25 ans, les familles monoparentales. »
D’aucuns imaginent que l’assurance-maladie participe aux financements, les conséquences de la précarité alimentaire et de la malbouffe représentant des coûts astronomiques pour la Sécurité sociale. Une partie des 350 millions d’euros de dons alimentaires défiscalisés par les entreprises pourrait aussi être aiguillée autrement. Avec leurs schémas territoriaux d’alimentation, les collectivités locales ont elles aussi leur mot à dire. Et la France pourrait utiliser tout le fonds Soutien européen à l’aide alimentaire, qu’elle oublie parfois de mobiliser.
Tout est affaire de volonté politique. Hélène Quéau, directrice de mission France chez Action contre la faim, donne la marche à suivre : « Inscription du droit à l’alimentation dans la Constitution, loi-cadre pour faire de l’alimentation un sujet de droit et non plus de bénéficiaire. »
