Le goufre financier de la loi de programmation militaire
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Alors que le Sénat se prononce ce mardi 9 juin sur l’actualisation de la loi de programmation militaire, Henri Sterdyniak alerte : le réarmement ne doit pas être financé au détriment des dépenses sociales. L’économiste défend une relance industrielle ciblée et une contribution accrue des plus aisés.
Le Sénat doit se prononcer par un vote solennel ce mardi 9 juin sur l’actualisation de la loi de programmation militaire. Le gouvernement prévoit 36 milliards d’euros supplémentaires pour les armées d’ici à 2030 ; la droite sénatoriale en réclamait 14 de plus.
Le désaccord a conduit à la suppression de l’article fixant cette trajectoire budgétaire. Au-delà du bras de fer parlementaire, une question reste entière : comment financer le réarmement sans faire peser l’effort sur les classes populaires et les services publics ? Pour l’économiste Henri Sterdyniak, cela doit passer par une relance industrielle ciblée et par une contribution accrue des plus aisés.
Comment expliquer cette accélération des dépenses militaires ?
Malheureusement, le monde est ce qu’il est. La Russie mène aujourd’hui une politique particulièrement agressive. Dans le même temps, les progrès technologiques rendent les équipements toujours plus sophistiqués, et donc plus coûteux. Tous les pays consacrent ainsi des sommes considérables à leur défense, au lieu de les employer à lutter contre la pauvreté ou contre le changement climatique. C’est un immense gaspillage. Mais la France, comme les autres États européens, se trouve contrainte de suivre ce mouvement.
Cette hausse est annoncée alors que son financement reste largement indéterminé. Quelles sont les options possibles ?
Plusieurs solutions sont envisageables. La première consiste à laisser ces dépenses s’ajouter au déficit courant, avec le risque qu’à terme les marchés financiers exigent des taux d’intérêt plus élevés. La deuxième consiste à réduire d’autres dépenses publiques.
Certains affirment qu’il suffit de diminuer les retraites ou les dépenses de santé. Mais ce raisonnement est trompeur : réduire les retraites ne permet pas, par magie, de construire une industrie de l’armement plus performante. La troisième voie consiste à augmenter les impôts, en demandant un effort supplémentaire aux ménages les plus fortunés, aux grandes entreprises ou aux revenus du capital.
Vous soulignez que le problème n’est pas seulement financier mais aussi industriel. Pourquoi ?
Parce qu’il ne suffit pas de voter des crédits : encore faut-il être capable de produire. La France demeure l’un des principaux producteurs et exportateurs d’armement. Elle dispose donc d’une base industrielle solide, mais celle-ci doit être renforcée.
Il faut soutenir les entreprises de défense et, si nécessaire, reconvertir certaines capacités, notamment dans l’aéronautique ou certains secteurs de l’automobile. Cela suppose une véritable planification industrielle : des commandes publiques, des financements adaptés et un accompagnement des entreprises concernées.
Cette montée en puissance peut-elle aussi soutenir l’activité et l’emploi ?
Oui, à condition qu’elle bénéficie réellement à l’industrie française ou européenne. De nombreux jeunes peinent aujourd’hui à trouver du travail. Si l’armée en recrute 20 000, cela représente autant de jeunes qui sortent du chômage. Leur passage dans l’armée leur permet aussi d’acquérir des compétences qu’ils pourront ensuite valoriser ailleurs. Cet argent n’est donc pas entièrement perdu, même s’il aurait pu être consacré à d’autres usages.
Quelle serait alors la meilleure manière de financer cet effort ?
Il faudrait le considérer comme une relance budgétaire ciblée : une dépense publique temporaire, exceptionnelle et rendue nécessaire par la situation. Une contribution pourrait également être demandée aux ménages les plus riches et aux grandes entreprises, à travers une surtaxe sur les hauts revenus ou sur les bénéfices des plus grandes sociétés. La pire solution consisterait à faire financer cet effort par une réduction des dépenses sociales. Or c’est malheureusement ce qui semble se dessiner.
D’autres marges de manœuvre sont-elles possibles ?
On devrait profiter de ce débat pour réduire certaines niches fiscales, notamment celles qui bénéficient aux patrimoines les plus importants, par exemple dans le domaine de l’assurance-vie, des placements financiers ou des droits de succession. Une partie du financement pourrait aussi être organisée à l’échelle européenne.
L’Union européenne emprunterait 150 milliards d’euros, puis prêterait cet argent aux États, en conditionnant ces financements à l’achat d’équipements européens. Mais les obstacles sont nombreux. Lorsqu’un État possède déjà 50 avions américains, il sera tenté d’en acheter 10 de plus plutôt que d’acquérir 10 avions français et de devoir entretenir deux flottes différentes.
Même lorsque les arbitrages sont difficiles, les dépenses militaires restent considérées comme prioritaires. Pourquoi la même souplesse budgétaire n’est-elle pas accordée aux services publics ou à la transition écologique ?
C’est une question idéologique. Les classes dirigeantes considèrent que la défense constitue une priorité. Elles n’accordent pas la même importance à la lutte contre le changement climatique ou aux dépenses sociales. Lorsque l’on propose d’augmenter les crédits militaires, on obtient rapidement le soutien des responsables politiques, des milieux économiques et des industriels concernés.
Mais lorsqu’il s’agit de financer la transition écologique, une grande partie des classes dirigeantes considère que cet effort n’est pas prioritaire. Pour les dépenses sociales, le raisonnement est encore plus sévère : les classes dirigeantes considèrent que la France dépense déjà trop.
Comment éviter que le réarmement ne serve de prétexte à une nouvelle politique d’austérité ?
Il faut éviter que cet effort repose sur les dépenses sociales. La France doit développer sa politique de lutte contre la pauvreté, notamment contre celle des jeunes, développer sa politique familiale et maintenir un niveau de retraite satisfaisant. L’effort doit reposer en priorité sur une hausse de l’impôt sur le revenu ciblant les plus riches.
On peut aussi augmenter la TVA sur les biens de luxe, remettre en cause certaines réductions d’impôt qui profitent surtout aux plus riches, et relever le taux de l’impôt sur les sociétés. Ce qui est certain, c’est que la hausse des dépenses militaires ne doit pas servir de prétexte à une remise en cause du modèle social.
