En Cisjordanie, après le meurtre d’un colon, le risque de la peine de mort pour l’assaillant palestinien

Publié le par FSC


Par Luc Bronner (Jérusalem, correspondant)

 

Opération militaire israélienne dans la ville palestinienne de Biddu (Cisjordanie), le 21 septembre 2026. ZAIN JAAFAR/AFP

 

En pleine campagne électorale, la droite israélienne s’est saisie de l’émotion provoquée par la mort, dimanche 20 septembre, d’un colon, pour faire appliquer une loi contestée instaurant la peine capitale pour des meurtres « terroristes » commis par des Palestiniens.
Le grand rabbin, Jacob Chekroun, avait été enterré à côté de la gare, dans le petit cimetière de Médéa, en Algérie, après avoir été « blessé à mort par un terroriste » le 28 mars 1957, comme l’avait alors rapporté la presse algéroise de l’époque. « Il sortait de la synagogue », avait précisé Le Monde. C’était la guerre d’Algérie et la communauté juive se trouvait, elle aussi, directement touchée par la résistance à la colonisation française. « Son assassinat a provoqué une onde de choc au sein de la communauté juive et a marqué un tournant, signifiant que le soulèvement croissant contre la domination française en Algérie aurait de graves conséquences pour les Juifs algériens », rappelle aujourd’hui l’organisation Diarna, qui anime un programme de recherche sur la mémoire juive au Maghreb. Comme des dizaines d’autres, la famille Chekroun avait alors décidé de quitter l’Algérie. Direction Israël.


Soixante-neuf ans plus tard, le petit-fils du rabbin, Netanel Chekroun, 46 ans, a été tué, dimanche 20 septembre, à Neve Tzuf, en Cisjordanie occupée, lors d’une attaque qualifiée de « terroriste » par les autorités israéliennes. A quelques heures du début de Yom Kippour, une des principales fêtes juives, l’homme, père de six enfants, cadre dans une entreprise d’assurance, marié à une universitaire, habitant d’une colonie dans le nord, allait accomplir une baignade rituelle dans un ruisseau lorsqu’un assaillant a ouvert le feu avec un M16, une arme de guerre. Le fils de la victime, âgé de 16 ans, a pu s’enfuir. « Un terroriste, cours ! », a hurlé son père avant d’être tué, selon le récit donné par l’adolescent. Blessé par un soldat, le meurtrier présumé a été interpellé par les unités d’élite de l’armée, quelques heures plus tard, dans une clinique près de Ramallah. Contactée par Le Monde, l’armée a indiqué oralement qu’il était lié au Hamas.


Le meurtre a provoqué de vives réactions. « Aucun terroriste ne restera impuni, nous leur ferons payer à Gaza, au Liban et en Judée-Samarie [Cisjordanie] », a immédiatement déclaré le premier ministre israélien, Benyamin Nétanyahou, en référence aux différents fronts où l’armée est engagée. « Nous devons clairement dire : le terrorisme ne nous brisera pas », a expliqué le chef de l’Etat, Isaac Herzog. Un des leaders de l’opposition, Naftali Bennett, a, de son côté, appelé à « éradiquer le terrorisme d’une main de fer ».

« Présomption légale » de culpabilité


Les représentants des colons ont réclamé un changement d’échelle dans la répression en Cisjordanie. « Ton grand-père a été tué lors d’émeutes en Algérie, et tu as été tué parce que tu étais un Juif fier de l’être », a souligné Yossi Dagan, un des représentants des colonies, en s’adressant à la victime lors des funérailles lundi soir. « Nous attendons et exigeons tous des réponses de la part du gouvernement, des réponses plus fermes, des réponses plus percutantes », a expliqué Yossi Dagan avant d’utiliser une métaphore animale : « Le peuple d’Israël attend du gouvernement, après cet odieux assassinat, un changement d’approche : assécher le marais, et pas seulement chasser le moustique. »
 

Une opération militaire d’ampleur a été conduite à Biddu, la ville près de Jérusalem d’où était originaire le Palestinien suspecté de meurtre. « Les forces d’occupation continuent de mener des raids et de perquisitionner des habitations, détenant des civils et les soumettant à des interrogatoires sur le terrain. Elles ont installé un centre d’interrogatoire et de détention à l’intérieur d’une maison réquisitionnée, y retenant des dizaines de jeunes hommes », a signalé l’Association des prisonniers palestiniens. De nombreux checkpoints ont également été dressés dans toute la région tandis que des villages étaient bloqués par l’armée.


L’attaque marque une date importante sur le plan juridique et politique. Le meurtrier présumé, Qadri Samara, 37 ans, risque en effet la peine de mort, une sanction qui n’a plus été prononcée en Israël depuis l’exécution, en 1962, d’Adolf Eichmann, un des organisateurs de la Shoah. Une loi votée par la Knesset en mars a instauré la peine capitale pour des meurtres « terroristes » commis par des Palestiniens contre des Israéliens. Le texte a été qualifié de raciste par des ONG dans la mesure où, de fait, il ne prévoit pas de peine similaire pour des Juifs accusés du même type d’actes.


Un ordre militaire, édicté en mai, a transposé la loi votée pour la rendre immédiatement applicable en Cisjordanie par le biais des tribunaux militaires. « Un régime de la peine de mort plus large, plus arbitraire et plus extrême encore que la loi elle-même », avaient réagi plusieurs ONG. L’ordre militaire, signé par le commandant en chef de l’armée israélienne dans les territoires occupés, Avi Bluth – présent lundi soir à l’enterrement du colon tué – limite en effet considérablement les droits des Palestiniens accusés avec, en particulier, une « présomption légale » de culpabilité si une arme a été utilisée ainsi que la quasi-obligation, pour les juges, de prononcer la peine de mort.


En pleine campagne électorale, l’extrême droite s’est, sans surprise, saisie de l’émotion. « C’est le premier cas qui répond aux critères de la loi sur la peine de mort pour les terroristes que nous avons fait voter. Le terroriste est vivant, c’est donc une peine obligatoire. Nous exigeons d’appliquer la loi sur la peine de mort pour les terroristes », a déclaré le ministre de la sécurité nationale, Itamar Ben Gvir (extrême droite), un des promoteurs de la peine capitale, filmé, au moment du vote de la législation en train d’ouvrir une bouteille de champagne.

« Un instrument politique »


Devant la justice militaire, un verdict intervient généralement douze à vingt-quatre mois après l’inculpation. L’ordre militaire prévoit que la pendaison doit ensuite intervenir dans les quatre-vingt-dix jours après le verdict. Des ONG ont déposé des recours devant la Cour suprême pour faire annuler la loi. Une de leurs requêtes, qui visait à suspendre son application immédiate en Cisjordanie au nom « d’atteintes graves aux droits humains », a été rejetée.


La prochaine audience n’aura pas lieu avant janvier 2027. « Les scènes de ces dernières quarante-huit heures, au cours desquelles des ministres ont débattu publiquement de l’opportunité de pendre un suspect avant même qu’il ne soit inculpé, et encore moins jugé, sont une preuve supplémentaire de ce que nous soutenons depuis le début : ce régime de peine de mort est conçu comme un instrument politique destiné à exercer une vengeance sur les Palestiniens », souligne l’avocate Muna Haddad, qui représente l’ONG Adalah, une organisation de défense des droits des Palestiniens.
Une cinquantaine d’Israéliens, civils et militaires, ont été tués en Cisjordanie depuis l’attaque terroriste perpétrée par le Hamas le 7 octobre 2023, selon le décompte du bureau des affaires humanitaires de l’ONU. Dans le même temps, plus de 1 100 Palestiniens ont été tués par l’armée ou les colons. La justice militaire prononce généralement des peines très lourdes contre les Palestiniens accusés. La justice civile, rarement saisie, est nettement plus clémente pour les Israéliens, selon plusieurs rapports d’ONG indépendantes.


Hasard du calendrier, le chef de l’Etat, Isaac Herzog, a annoncé, samedi 19 septembre, avoir accordé la grâce présidentielle à un militaire israélien qui avait achevé, d’une balle dans la tête, un Palestinien blessé lors d’une attaque en 2016. Le soldat avait été condamné à dix-huit mois de prison, il en avait effectué neuf. Par sa grâce, le président a fait effacer le casier judiciaire du militaire de façon anticipée.

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